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Afghanistan La tentation d’un nouveau paradigme humanitaire

Afghanistan La tentation d’un nouveau paradigme humanitaire

Par Pierre Micheletti, Professeur associé, Institut d’Etudes Politiques de Grenoble - Ancien président de Médecins du monde Article publié dans le Monde du 14 août 2010

Par Pierre Micheletti, Professeur associé, Institut d’Etudes Politiques de Grenoble - Ancien président de Médecins du monde

Article publié dans le Monde du 14 août 2010

L’assassinat d’une équipe humanitaire de dix personnes le 6 août dernier dans la province du Badakhchan en Afghanistan apporte un nouveau témoignage du caractère complexe et sensible de l’action humanitaire occidentale dans ce pays. Depuis plusieurs décennies les volontaires de nombreuses ONG internationales s’y sont relayés au gré des convulsions auxquelles la population était confrontée. Durant les dernières années, la violence à l’égard des humanitaires est allée crescendo. Les mobiles de cette violence sont multiples, faisant de l’Afghanistan un laboratoire qui regroupe des enjeux primordiaux pour l’avenir du mouvement humanitaire contemporain.

Le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan signait les prémisses de l’effondrement du bloc de l’Est dont la chute du mur de Berlin en 1989 aura constitué un événement clef.

Durant toute la période de l’occupation par l’armée soviétique les ONG ont été actives et tolérées par les belligérants. Elles ont ainsi apporté un appui significatif aux populations qui vivaient dans des zones sous le contrôle des troupes rebelles, tout en bénéficiant d’une relative immunité de la part des parties au conflit.

C’est en Afghanistan qu’est né le concept de « french doctors » conféré par les observateurs anglo-saxons aux multiples équipes humanitaires médicales françaises qui ont été actives durant l’occupation communiste.

Avec les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, va s’ouvrir une nouvelle période de violence dans ce pays qualifié par Olivier Roy de « pays de l’éternité en guerre ». Après le feu vert du Conseil de sécurité des Nations unies, les USA se voyaient légalement reconnus en état de légitime défense, et leurs soldats, épaulés par ceux de nombreux pays alliés, s’engageaient dans une attaque massive contre les bases arrière du mouvement Al Qaïda. C’était le début d’une « guerre juste » selon le concept et la rhétorique des dirigeants des Etats-Unis d’alors, menés par le président Bush junior.

Par le caractère asymétrique des forces en présence, les premières semaines de l’action militaire allaient prendre l’apparence d’une « blitzkrieg ». Les armées sous la conduite des Etats-Unis faisaient la guerre et prenaient le contrôle de pans entiers du territoire. Les organisations humanitaires apportaient leur aide à la population d’un pays dont les indicateurs sanitaires étaient (et restent) parmi les plus dégradés au monde.

Et puis la guerre éclair n’a pas apporté les résultats escomptés, le conflit s’est enlisé et l’insécurité pour la population comme pour les troupes d’occupation a de nouveau gagné du terrain. Les carcasses abandonnées des véhicules de l’Armée rouge n’avaient pas encore fini de rouiller et d’être démontées pour de multiples usages domestiques, que déjà s’y ajoutaient celles des engins des forces de la coalition, au gré des escarmouches et des explosions de bombes commandées à distance par les rebelles. De même s’allongeait la liste des morts civils, victimes de violences ciblées, d’attentats aveugles ou des effets collatéraux des armes utilisées par les forces d’occupation.

Une guerre d’usure prend bientôt le relais d’un conflit conventionnel et frontal. Cela fait maintenant près de 9 ans qu’était lancé l’assaut contre les grottes de la région de Tora-bora, fief d’Al Qaïda installé en zone pachtoune, proche de la frontière pakistanaise. Pas plus que leurs multiples prédécesseurs les dirigeants militaires américains ne sont arrivés à mettre à genou complètement les différents mouvements armés anti-gouvernementaux dont les motifs et objectifs de combat sont multiples et intriqués.

Les choix militaires vont dès lors subir une inflexion. L’objectif devient de « gagner les cœurs et les esprits ». A côté des offensives armées, l’action humanitaire va à son tour être érigée en stratégie de victoire. Mais qui peut se prévaloir d’une démarche humanitaire ? Les nations unies ? Les ONG ? Les troupes étrangères ? Toutes à la fois, va devenir la règle. S’instaure ainsi une double et préoccupante évolution :

- tout le monde déclare faire de l’humanitaire.

- l’action menée par les ONG subit une sorte de révolution par rapport à la logique qui prévalait durant l’occupation soviétique : elles ne sont plus en mesure ne soutenir les populations vivant dans les zones contrôlées par les rebelles, on essaie de les placer en auxiliaires de la conquête, en les encourageant à être des acteurs au service d’une meilleure acceptation globale des étrangers présents.

Alors que le conflit afghan s’enlise, la rhétorique internationale « du choc des civilisations » théorisée par Samuel Huntington, fait des adeptes dans les pays occidentaux comme parmi les mouvements politiques les plus radicaux de bon nombre de pays musulmans. Les grandes ONG internationales n’échappent pas sur le terrain à cette nouvelle polarité. Or elles sont dans une très forte proportion issues de pays occidentaux, financées par eux et exportatrices de modalités d’interventions opérationnelles et managériales qui sont le fruit des grandes universités européennes et nord américaines.

Cette situation est renforcée par les postures, alliances et financements de quelques unes des ONG. Certaines affichent en effet une proximité sans équivoque avec le gouvernement de leur pays d’origine. Le discours d’une partie de l’état major des troupes alliés, ainsi que celui d’agences de coopération telle l’USaid ajoutent à la confusion. Par ailleurs les troupes étrangères développent dans les zones qu’elles contrôlent des formes d’intervention qui allient opérations militaires et opérations dites humanitaires sous la forme des PRT (Provincial Reconstruction Teams).

Dès lors, dans un Afghanistan radicalisé sur les questions religieuses, le risque est important que les organisations humanitaires soient perçues comme participants du processus d’occupation.

Mais les motifs qui relèvent du politique, du religieux ou de logiques identitaires ne résument pas les mobiles de la violence. Il existe dans le pays toute une économie de guerre qui inclut les ONG et les moyens qu’elles mettent en œuvre. Revenus de la production (et maintenant de la transformation) de l’opium, demandes de rançons de la part de seigneurs de guerre locaux, corruption de certains agents de l’Etat (en particulier en lien avec les lucratives activités des fonctionnaires aux postes frontière), constituent différentes facettes de cette économie.

Toutes ces pratiques peuvent, à un moment ou un autre, être génératrices de violence pour la population et ses représentants, pour les troupes étrangères, comme pour les humanitaires présents sur le terrain.

Cette insécurité patente ou entretenue fait les choux gras des multiples compagnies privées de sécurité, afghanes et étrangères. Elles perçoivent des sommes colossales pour l’ensemble de leurs prestations et en redistribuent une partie tout au long de la chaîne des détenteurs de pouvoirs locaux.

A cela il convient de prendre en considération le jeu complexe des pays voisins, Pakistan, Inde, Iran dont les intérêts régionaux ou internationaux rajoutent une part de complexité à l’imbroglio afghan.

On peut au bout du compte se poser une question dérangeante : dans un pays dont l’économie traditionnelle est exsangue, qui a véritablement intérêt à voir la paix s’instaurer en Afghanistan ?

Par Pierre Micheletti, Professeur associé, Institut d’Etudes Politiques de Grenoble - Ancien président de Médecins du monde

Article publié dans le Monde du 14 août 2010