© Arnaud Finistre

Liban : Beyrouth à plaies ouvertes

Plusieurs mois après l’explosion dévastatrice dans le port de Beyrouth, malgré des efforts de reconstruction considérables, de profonds traumatismes demeurent. Les équipes de santé mentale de Médecins du Monde y font face au quotidien.

 

Jackeline, Ali, Kamal, Mizan, Marie… Leurs noms s’inscrivent en lettres rouges sur des pancartes abandonnées face au port de Beyrouth. En brandissant le nom des victimes du 4 août sur le lieu-même de l’explosion, les manifestants venus célébrer le premier anniversaire du soulèvement populaire au Liban, le 17 octobre dernier, entendaient dénoncer la responsabilité des autorités dans le drame. Plus loin, le blé répandu sur les quais, au pied des silos éventrés, souligne le coup porté à une économie déjà exsangue. Le Liban en crise est un pays polytraumatisé. Sa monnaie s’effondre, sa société est aux abois, son système de santé vacille alors même que sévit l’épidémie de Covid-19. Avec plus de 200 morts et 6 500 blessés, l’explosion a ouvert une nouvelle blessure.

 

 

Réponse d'urgence pour le Liban, à Beyrouth

Parmi les victimes, des Libanais mais aussi des travailleurs migrants, nombreux à vivre dans le quartier populaire de Karantina, le plus proche du port et le plus violemment détruit. Christine est éthiopienne. Arrivée au Liban en 2006, à 18 ans, elle est employée de maison pendant dix ans avant de travailler dans un hôtel de Beyrouth. Le 4 août, après son service, elle n’est pas rentrée chez elle depuis cinq minutes quand 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium explosent à moins d’un kilomètre de son petit appartement. « J’ai posé mon sac et je me suis assise sous la fenêtre, se souvient-elle. Quand j’ai entendu les premiers bruits, je me suis déplacée et je me suis couvert la tête avec les mains. Ça m’a sauvée. Tout a explosé, les vitres, la porte. J’ai été touchée au cou et au bras. Je ne savais plus où j’étais, je ne pouvais plus bouger. Je suis une miraculée. »

Médecins du Monde met en place un accueil et des visites à domicile, pour apporter aux habitants de Karantina un soutien psychosocial essentiel.

C’est l’expertise acquise à travers ses activités de santé mentale au Liban qui pousse Médecins du Monde à proposer des premiers secours psychologiques. En urgence, alors que l’aide humanitaire afflue pour répondre aux besoins de base comme la nourriture, l’hygiène ou la reconstruction, l’association met en place un accueil et des visites à domicile, pour apporter aux habitants de Karantina un soutien psychosocial essentiel. Car si depuis l’explosion son appartement a été restauré, si les douleurs physiques ont passé, Christine continue de vivre avec le traumatisme. Les flashs, les images de corps blessés aperçus à travers le nuage de poussière, la terreur lorsqu’elle ferme les yeux, c’est à Rayana Sakr, travailleuse sociale pour Médecins du Monde, qu’elle parvient à en parler. « Avec Rayana je peux partager ma souffrance. Elle est comme une soeur pour moi. »

Un suivi thérapeutique effectué par Médecins du Monde auprès des populations à Beyrouth

Au fil du temps, la confiance entre la population et Médecins du Monde se renforce, la parole se libère. « On observe différents troubles, explique la psychologue Khadijah Mokbel, la peur, l’anxiété, l’insomnie, la colère, des régressions chez les enfants qui mouillent leur lit. » Après l’explosion, Carlos, 13 ans, reste inconscient plusieurs heures. À sa sortie de l’hôpital, il passe quelques jours chez un oncle avant de pouvoir rentrer chez lui. Là, il dort entre ses parents, réclame leur contact, est parfois pris de panique ou d’apathie. « Pour l’aider, j’ai dû travailler avec lui sur la séparation », indique Dany Charbel, le psychologue qui le suit. Aujourd’hui, grâce à la thérapie, Carlos va mieux. Il sort une heure par jour, a retrouvé le goût de jouer avec ses copains.

C’est l’expertise acquise à travers ses activités de santé mentale au Liban qui pousse Médecins du Monde à proposer des premiers secours psychologiques.

À travers le traumatisme de l’explosion ressurgissent aussi des souffrances longtemps accumulées. Hoda, 56 ans, ne peut retenir ses larmes quand elle évoque le passé, l’histoire douloureuse du Liban, les conflits, les tirs d’obus, les multiples réparations de son appartement. « Le port est une zone stratégique pour les bombardements, notre quartier est toujours en guerre », s’exclame-t-elle. Mounir, son mari, a perdu son travail il y a quatre ans. « Nous dépendons de nos deux fils dont les salaires ont été dévalués par l’inflation. » Dans l’appartement du couple, sur les toiles qu’aime peindre Mounir – certaines ont été lacérées par des éclats de verre le 4 août – des clowns aux couleurs vives. « Je suis comme eux, je plaisante mais je suis triste à l’intérieur. J’aime ce pays et le déteste à la fois. Mais je veux mourir ici, avec ma femme », confie-t-il.

Dans les deux premiers mois qui suivent l’explosion, les équipes de Médecins du Monde voient plus de mille personnes, hommes, femmes et enfants. La demande est importante, le suivi crucial. Afin de consolider son action, l’association se met en quête d’un local dans le quartier. « Dans les appartements il y a beaucoup de distractions, les travaux de rénovation, la famille. Il faut plus d’intimité », souligne Khadijah Mokbel. Fin octobre, Mahmoud Abou Hamdeh, responsable des programmes de santé mentale, brandit enfin le sésame tant espéré : « Ça y est, on a la clé de notre nouveau centre ! »

Les consultations de santé mentale de Médecins du Monde vont pouvoir se poursuivre dans une structure adaptée et s’inscrire durablement dans l’effort de reconstruction de Karantina. Dans la lente renaissance d’un quartier meurtri et de ses habitants.

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Thomas Flamerion
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