Exilés traversant la frontière franco-italienne © Eric Franceschi

Peur sur la frontière franco-italienne : point de passage périlleux pour les exilés

En théorie, le délit de solidarité a été dépénalisé. Dans les faits, le principe de fraternité consacré par le Conseil constitutionnel demeure un vain mot, loin d’être respecté. Médecins du Monde et ses partenaires en font l’expérience à la frontière franco-italienne en tentant de porter secours aux exilés.

Le vallon ne manque pas de charme. À quelques dizaines de mètres des pistes de ski de Montgenèvre, la frontière italienne se devine à travers les flancs enneigés des Alpes, marquée par les façades colorées d’élégants chalets.

Mais la belle image fond vite sous le poids de la réalité. Braquées sur le décor de carte postale, les jumelles des forces de l’ordre traquent les exilés sur ce couloir relativement praticable, malgré la couche de neige et le froid glacial.

La présence des forces de l’ordre les pousse à prendre des chemins de plus en plus dangereux.

C’est la voie qu’empruntent les familles, les jeunes enfants, les personnes âgées pour tenter de rejoindre la France, terre d’élection pour les uns, étape vers d’autres destinations pour d’autres – l’Allemagne ou l’Angleterre, bien souvent. Un charmant vallon au bout duquel les autorités les attendent pour les refouler, sans égard pour leurs droits, sans prendre en compte leur état de santé dégradé.

« L’État aura beau continuer à investir beaucoup de moyens pour militariser la frontière, les personnes continueront à passer, explique Pamela Palvadeau, coordinatrice du programme migrations frontière transalpine de Médecins du Monde. Mais la présence des forces de l’ordre les pousse à prendre des chemins de plus en plus dangereux, ce qui met leur santé, voire leur vie en péril. »

La pression exercée sur les personnes exilées pour décourager les candidats au passage est énorme. Elle est renforcée par le harcèlement quotidien des maraudeuses et maraudeurs qui consacrent temps et énergie à leur porter assistance. Tous en témoignent, qu’ils soient membres de l’association Tous Migrantsinfo-icon, citoyens solidaires ou bénévoles de Médecins du Monde.

 

 

Pression policière et droits bafoués

Jean-Luc Peslé, docteur engagé auprès de Médecins du Monde, apporte son aide aux migrants qui tentent de passer la frontière © Thomas Flamerion
Jean-Luc Peslé, docteur engagé auprès de Médecins du Monde, apporte son aide aux migrants qui tentent de passer la frontière © Thomas Flamerion

À peine sortis du gîte où ils se retrouvent avant de rejoindre Montgenèvre, les maraudeurs sont suivis, dépassés par la police qui s’applique à rester visible.

Et lorsque le véhicule de Médecins du Monde se gare, c’est la gendarmerie qui s’arrête à quelques mètres, stationne plusieurs minutes avant de redémarrer et de venir finalement contrôler l’identité des bénévoles et citoyens présents. Le manège est évident, oppressant.

Pour décourager l’entraide, tout semble permis.

Les forces de l’ordre, omniprésentes, multiplient les contrôles et les intimidations. Parmi les maraudeuses, certaines font état de remarques sexistes, de menaces de palpations. La nuit, ce sont les amendes pour sortie pendant le couvre-feu qui tombent, malgré l’attestation dérogatoire. Pour décourager l’entraide, tout semble permis.

Quand à plusieurs reprises Médecins du Monde demande à voir une famille retenue dans les locaux de la police aux frontières, comme l’y autorisent plusieurs décisions de justice en application du droit à voir un médecin, elles essuient un refus.

Des bénévoles de Médecins du Monde effectuent une maraude pour apporter leur soutien aux éxilés qui tentent de passer la frontière franco-italienne, au col de Montgenèvre © Thomas Flarmerion
Des bénévoles de Médecins du Monde effectuent une maraude pour apporter leur soutien aux éxilés qui tentent de passer la frontière franco-italienne, au col de Montgenèvre © Thomas Flarmerion

Seule la police italienne est autorisée à entrer, pour ramener les exilés de l’autre côté des Alpes. Pour Médecins du Monde, c’est une entrave de plus à sa mission d’assister des personnes que leurs parcours et leur histoire fragilisent.

« Ça n’est pas légal de ne pas respecter les droits fondamentaux des personnes exilées à la frontière, s’insurge Pamela Palvadeau. Le droit d’avoir accès à un interprète dans une langue qu’elles comprennent pour leur expliquer le refus d’entrée sur le territoire, mais aussi le droit à voir un avocat, un médecin et surtout le droit de demander l’asile à la frontière. Ces droits sont bafoués. »

Sans cesse surveillés, médecins et infirmiers bénévoles peinent à évaluer l’état de santé des personnes ou simplement à les mette à l’abri.

 

 

Un refuge dans la tempête

Consultation au local du refuge aménagé en cabinet médical, à Briançon © Thomas Flamerion
Consultation au local du refuge aménagé en cabinet médical, à Briançon © Thomas Flamerion

Cet abri, c’est le refuge installé dans une ancienne caserne du centre de Briançon. Depuis son ouverture en juillet 2017, plus de 11 000 exilés y ont été accueillis. Ils étaient 2 248 en 2020, pour moitié originaires d’Afghanistan.

Pauline Rey coordonne la structure privée de l'association Refuges Solidaires : « On est un lieu de transit, les gens ne restent que deux ou trois jours et ils repartent. ».

Grâce à Médecins du Monde, il y a aussi l'accès aux soins

Quelques jours pour se reposer dans l’un des dortoirs du bâtiment, manger, reprendre des forces. Obtenir des informations pour poursuivre leur route également, ou bénéficier du réseau d’entraide qui s’est constitué au fil du temps. Comme Issa, un jeune Gambien ayant étudié au Sénégal avant de gagner la France, qui est aujourd’hui accompagné dans ses démarches pour intégrer un CAP en électricité dans un lycée privé de Marseille. « Et grâce à Médecins du Monde, poursuit Pauline Rey, il y a aussi l’accès aux soins. »

Jean-Luc Pesle est engagé de longue date aux côtés de Médecins du Monde. D’abord en Afghanistan au début des années 1980, puis au Salvador, en Palestine et aujourd’hui pas très loin de chez lui. Dans le local du refuge aménagé en cabinet médical, il enchaîne les consultations.

Hassan, un Iranien de 33 ans, soulève son tee-shirt pour montrer la longue cicatrice qui court sur son dos. C’est pendant son périple vers l’Europe qu’il est blessé.

« J’ai eu un accident en Grèce, raconte-t-il, visiblement ébranlé, je dormais à l’arrière de la voiture et quand je me suis réveillé j’ai cru que j’allais mourir. »

Souffrant de multiples fractures, Hassan est opéré, un implant est fixé sur sa colonne vertébrale, puis il reprend la route. Quatre mois plus tard, le jeune homme souffre toujours et respire difficilement. Il voudrait passer un scanner de contrôle. « Il a besoin d’être rassuré, commente Jean-Luc Pesle, c’est normal, mais nous ne sommes pas équipés et il n’y a pas d’urgence qui permettrait une prise en charge par l’hôpital. »

Avec la pharmacie dont il dispose, Jean-Luc Pesle soigne de son mieux les exilés qui se succèdent. Une entorse à la cheville mal soignée, une insomnie persistante, des soins repoussés.

Ces maux, bien souvent, trahissent des parcours semés de violences et de rejet. L’acharnement à briser la chaîne solidaire ne fait que les multiplier. Et si le délit de solidarité est enterré, le délit d’entrave à la fraternité demeure lui, à inventer.

 

 

Par Thomas Flamerion
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