Tapachula, une ville prison pour les exilés

Environ 400 000 personnes migrent chaque année entre l'Amérique centrale et le Mexique. © Olivier Papegnies

Tapachula, une ville prison pour les exilés

Sur la route de l’exil, plusieurs milliers de personnes venant d’Honduras, du Salvador ou du Guatemala fuient les violences multiples en Amérique centrale pour rejoindre les Etats-Unis en quête d’une vie meilleure. A Tapachula, ville située à la frontière sud du Mexique, ces personnes migrantes se mêlent à de nouvelles nationalités venues du continent africain. En juin dernier, en scellant de nouveaux accords visant à freiner l’avancée des exilés vers le Nord, le Mexique a endurci sa politique migratoire sous la pression des Etats-Unis, transformant cette ville de passage en une prison.

La santé fragilisée par l’exil

« J’ai très mal aux pieds, ma cheville gauche a doublé de volume et j’ai constamment des maux de tête. » En cette matinée de novembre, Maria*, une exilée hondurienne, se confie à Valéria coordinatrice médicale de Médecins du Monde dans une salle de consultations improvisée au sein d’un refuge.

 

 

Situé non loin du centre-ville de Tapachula, Valéria se rend une fois par semaine dans ce refuge San Agustin, pour proposer des consultations médicales gratuites aux personnes accueillies. 150 personnes en moyenne, venant pour la plupart du Honduras ou du Salvador, vivent dans ce refuge en attente de régularisation de leur statut de réfugiés au Mexique. Ici, Maria et ses deux enfants adolescents résident dans une chambre à l’étroit. Son histoire est la norme : persécutée par des gangs, aussi appelés les ‘Maras’, elle n’a eu d’autres choix que de fuir le Honduras avec sa famille.

Dans ce contexte où le système de santé est paralysé, la présence des associations est plus que nécessaire. Les conditions de l’exil fragilisent l’état de santé des personnes qui développent, en plus de pathologies liées à la grande précarité, des traumatismes psychiques. « Des maux difficiles à identifier pour eux », ajoute Valéria.

Valéria, la coordinatrice médicale de Médecins du Monde effectue des consultations gratuites dans un refuge accueillant des personnes migrantes pour la plupart venant du Honduras. © Olivier Papegnies
Valéria, la coordinatrice médicale de Médecins du Monde effectue des consultations gratuites dans un refuge accueillant des personnes migrantes pour la plupart venant du Honduras. © Olivier Papegnies

Le Siglo XXI, la prison qui rend malade

« La majorité des personnes que nous recevons en consultation viennent directement du centre de détention appelé Siglo XXI. Les conditions de vie à l’intérieur sont indignes : les détenus sont privés de nourriture et ont peu d’accès à l’eau potable et à l’hygiène », précise Valéria. « Ce centre rend malade les personnes migrantes. Celles qui en sortent souffrent de problèmes respiratoires et surtout développent des troubles de santé mentale ».

Dans ce centre de détention, où l’accès aux associations est limité, des femmes, hommes et enfants sont incarcérés pendant plusieurs semaines. Devant ses murs, des centaines de personnes d’origine africaine campent dans des tentes sous une chaleur plombante avoisinant les 35 degrés à l’ombre. Angola, République démocratique du Congo, Mauritanie, Sénégal, Mali... elles viennent de très loin et ont traversé les pires obstacles et des dizaines de pays dans le seul but d’entrevoir un avenir meilleur. Une fois arrivées au Mexique, elles doivent errer pendant des mois, parfois près d’un an, survivant dans des conditions inqualifiables, en attendant que l’Etat statue sur leur sort.

Ce centre rend malade les personnes migrantes. Celles qui en sortent souffrent de problèmes respiratoires et surtout développent des troubles de santé mentale.

« Malgré la proximité géographique, nous n’avons jamais envisagé l’Europe, la traversée de la Méditerranée étant trop dangereuse. Ayant de la famille au Canada, il m’ a semblé plus raisonnable de tenter ma chance sur le continent américain. J’étais loin de me douter de la difficulté du parcours », témoigne Malik*, mauritanien de 30 ans, arrivé à Tapachula il y a 6 mois après avoir emprunté une route périlleuse effectuée en grande partie en bus et à pied.

Selon le Fray Matias de Cordoba, une organisation de défense des droits de l’homme et un des principaux partenaires de Médecins du Monde dans la région, l’objectif de l’Institut National des Migrations (INM) est de désengorger ce centre surpeuplé, en ne proposant aux migrants que des solutions obsolètes : « On leur refuse le sauve-conduit qui leur permet de continuer leur route vers le Nord, ils se retrouvent donc pris au piège à la frontière en espérant que leur situation se débloque », déclare une représentante de l’association.

Devant le centre de détention "Siglo XXI’", des centaines de personnes exilées venant du continent africain vivent dans un campement depuis plusieurs mois dans l’attente de régulation de leur statut. © Olivier Papegnies
Devant le centre de détention "Siglo XXI’", des centaines de personnes exilées venant du continent africain vivent dans un campement depuis plusieurs mois dans l’attente de régulation de leur statut. © Olivier Papegnies

"Chasse aux migrants" sur fond de crise de l’accueil

Cette situation est le résultat de la stratégie politique mexicaine mise en place depuis les accords de Washington, le 7 juin dernier. Un an après son investiture, le président mexicain Andres Manuel Lopez Obrador dit « AMLO », pourtant de gauche, emboîte le pas de son prédécesseur Enrique Pena Nieto, en endurcissant sa politique migratoire sous la pression de Donald Trump. Le déploiement de gardes nationaux à des points de passages force les migrants à entreprendre des chemins plus dangereux. Au niveau du fleuve Suchiate, frontière qui sépare le Mexique du Guatemala, les embarcations ne transportent plus que des marchandises, les exilés préférant désormais s’aventurer quelques kilomètres plus loin, à l’abri des contrôles militaires.

Le fleuve Suchiate qui sépare le Guatemala du Mexique est un lieu de passage pour de nombreuses personnes. En décembre 2019, la présence de militaires à la frontière dissuade les les exilés à traverser. © Olivier Papegnies
Le fleuve Suchiate qui sépare le Guatemala du Mexique est un lieu de passage pour de nombreuses personnes. En décembre 2019, la présence de militaires à la frontière dissuade les les exilés à traverser. © Olivier Papegnies

En quelques mois, cette politique de refoulement est venue aggraver une situation humanitaire déjà préoccupante en Mésoamérique, où les personnes exilées se retrouvent plus que jamais livrées à elles-mêmes.

La situation migratoire au Mexique et en Amérique centrale n’est pas nouvelle et perdurera tant que la violence multiforme et l’absence d’Etat protecteur pousseront les personnes sur les routes de l’exil.

Les équipes de Médecins du Monde témoignent quotidiennement des conséquences dramatiques de cette politique répressive sur l’accès aux droits et à la santé de ces personnes. C’est pourquoi, l’association mène un véritable travail d’influence politique à Tapachula, en lien avec différentes organisations de la société civile. Historiquement présente depuis 2011, elle effectue également un travail de formation et de sensibilisation auprès du personnel des refuges et des institutions internationales afin d’assurer un accompagnement complet aux personnes migrantes.

La situation migratoire en Mésoamérique (Mexique et Amérique centrale) n’est pas nouvelle et perdurera tant que la violence multiforme et l’absence d’Etat protecteur pousseront les personnes sur les routes de l’exil. Tant que les causes de ce flux migratoire ne seront pas réglées, il est de la responsabilité de l’Etat, acteurs de santé et institutions d’œuvrer pour un accueil digne de ces personnes, incluant protection de leurs droits et de leur santé.

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