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Après plus de 20 ans d'action au cœur des bidonvilles, tout reste à faire

Après plus de 20 ans d'action au cœur des bidonvilles, tout reste à faire

En 1993, Médecins du Monde lançait sa première mission à destination des Roms. Conditions de vie extrêmement précaires, expulsions en hausse : les équipes de terrain tirent la sonnette d’alarme sur une situation qui n’a guère évolué en vingt ans.

 

Il y a vingt ans, le docteur Michèle Mézard faisait ses premiers pas dans un camp rom de Gennevilliers, en banlieue parisienne. « Médecins du Monde avait été sollicité par la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales [DDASS] pour assurer la vaccination des enfants et combattre les maladies infectieuses. C’était la première fois que des médecins entraient dans les camps. Tout était à faire. » La première mission Roms de Médecins du Monde était lancée, étendue plus tard à Strasbourg, Marseille, Nantes, Lyon et Bordeaux. Elles se concentreront dans un premier temps sur un objectif primordial : l’action médicale. Puis changeront de cap au début des années 2000, la prévention prenant progressivement le pas sur le soin.

UN RÔLE DE MÉDIATION

Aujourd’hui, la mission Bidonvilles d’Île-de-France concentre ses interventions sur trois communes : Saint-Denis, Aubervilliers et La Courneuve. « Dans cette dernière, nous sommes obligés, faute d’engagement de la part de la ville, de poursuivre les consultations dans les bidonvilles. Aubervilliers et Saint-Denis ont ouvert des portes pour prendre en charge médicalement et administrativement les migrants. Nos actions se concentrent donc sur la médiation, afin de renforcer les passerelles entre les structures de droit commun et les populations », résume Livia Otal, coordinatrice de la mission. Ici comme ailleurs en France, les équipes déplorent, depuis quelques mois, les difficultés accrues à accompagner les familles, confrontées à des expulsions de plus en plus fréquentes. D’après la Ligue des droits de l’homme et European Roma Right Center, plus de 10 000 migrants roms, sur les 20 000 qui vivraient aujourd’hui en France, ont ainsi été expulsés lors des deux premiers trimestres 2013 : un nombre jamais atteint depuis 2010.

UNE CIRCULAIRE BANCALE

Un constat d’autant plus amer qu’en août 2012 six ministres s’engageaient, via une circulaire, à encadrer les expulsions et à favoriser la prise en charge des familles. Mais depuis, rien n’a changé. « La circulaire, qui prévoit de mener un diagnostic social pour chaque famille menacée d’expulsion, est loin d’être appliquée partout, pointe le docteur Laurent Seban, de la mission bordelaise. Et quand elle l’est, les critères utilisés par les autorités pour décider si une famille peut intégrer ou non un parcours d’intégration se révèlent totalement opaques. » Et le médecin d’évoquer la situation d’Aleksandar et Lyubka. Ce couple bulgare est parvenu à maintenir la scolarisation de ses deux enfants, à apprendre le français, à suivre le traitement prescrit pour l’amblyopie dont souffre l’aînée, à lancer les soins pour traiter le cancer du palais de Lyubka. Pourtant, elle n’a pas été retenue parmi les familles qui auront accès à un accompagnement. « On peut aujourd’hui parler de plusieurs générations sacrifiées, conclut Livia Otal. Avec des enfants qui ne vont toujours pas à l’école, des pathologies qui s’installent, et des errances entraînant toujours plus de précarité. »

DE MISSIONS ROMS À BIDONVILLES

Médecins du Monde a récemment décidé de renommer ses « missions Roms » en « missions squats-bidonvilles ». Pourquoi cette évolution terminologique ? « Il y a vingt ans, il fallait mettre en avant les conditions de vie de populations dont on ne connaissait rien. Mais aujourd’hui, la curiosité a laissé place à la stigmatisation », analyse Martin Duteurtre, coresponsable de la mission en Île-de-France. Le terme de « Roms » a aussi trop tendance à gommer la diversité de communautés qui regroupent des Roumains, mais aussi des Serbes, des Bulgares… Enfin, en insistant sur le terme « squats-bidonvilles », Médecins du Monde cherche à attirer l’attention sur la précarité de l’habitat dans les camps, premier frein à une amélioration sanitaire.

Anne-Claire Gras