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A Goma, nous avons dû faire face à une épidémie de viols
Par Pierre Salignon. directeur de l’action humanitaire à Médecins du Monde.
Pierre Salignon est parti à la rencontre des travailleurs sociaux de Goma, en République démocratique du Congo.
Article publié sur www.youphil.com
Directeur de l’action humanitaire à Médecins du Monde, Pierre Salignon est parti à la rencontre des travailleurs sociaux de Goma, en République démocratique du Congo.
C’est notre dernière visite à Goma. Une rencontre, une fois encore, très émouvante, au cours de laquelle nous recevons un éclairage édifiant sur les violences faites aux femmes et le sort des nombreux enfants nés des viols.
Nous sommes dans un hôtel où des conseillères psychosociales et des représentants d’ONG locales suivent une formation organisée par Médecins du Monde (MDM) sur l’évaluation et le suivi de projets.
Nathalie, la conseillère de l’association EVA (Esperance après Violence et Abandon), parle des "femmes violentées", car il existe aussi des violences conjugales et domestiques à côté des viols commis hors du cadre familial.
"Dans la zone de Lubero et de Beni, le Grand Nord, il existe toujours des violences et des viols commis par des bandes armées et les soldats. Mais parmi les femmes que je conseille, 70% des agresseurs sont des civils, voire des proches."
Elle poursuit: "on a plusieurs problèmes. En particulier, celui des enfants auteurs des violences et des viols. Au tribunal de paix, le président qui juge les plaintes constate que 60% des cas de violences sexuelles sont commis par des mineurs. Comme il n’existe pas de centre de rééducation, les enfants sont remis à la communauté. Les tensions sont fortes car ils continuent à vivre aux côtés de leurs victimes. En matière d'accompagnement psychosocial, les femmes violentées ont le sentiment que la protection des violeurs est plus importante que la leur."
Les enfants nés des viols sont de plus en plus nombreux
Chantal, une conseillère du réseau Caritas, complète: "le taux élevé de victimes est lié aussi au processus de démobilisation des différents groupes armés. Il est imparfait. Les jeunes miliciens sont rapidement replacés dans les communautés. Leur réinsertion est difficile."
Cette fois-ci, c’est Manuel de l’association GHOVODI (Groupe des Hommes Voués au Développement Inter Communautaire) qui s’exprime: "les enfants nés des viols sont de plus en plus nombreux. Ils n’ont pas de père connu, sont stigmatisés par la communauté et souvent rejetés par leur mère. Quand ils ne sont pas recrutés par les groupes armés. Dans la région où nous intervenons (Massissi, Rutshuru), nous en avons identifié plus de 100. Faute d’encadrement, ils sont eux aussi sources de désordre."
Afin de réduire l'impact de cette délinquance, des écoles ont été mises en place, regroupant aussi des enfants orphelins de la guerre ou du sida. "Depuis septembre, 240 enfants répartis dans 6 classes entre la première et la quatrième année y sont intégrés", dit-il fièrement.
Pour aider les victimes, il tente aussi de mettre en place des maisons d'écoute dans lesquelles les 39 conseillères de l'association, toutes bénévoles, essayent de réduire les souffrances. "Nous avons mis en place des champs communautaires, où les femmes travaillent ensembles pour éviter d'être isolées et violées en se rendant au champ", conclue-t-il.
Les représentants des ONG internationales, eux, ne font que passer dans le pays
Nathalie, de l'association EVA, reprend la parole: "le travail que nous tentons de faire nous expose beaucoup. Les victimes ont peur des représailles, comme nous d'ailleurs". L'impunité ici semble être la règle.
Elle poursuit: "les femmes ici ont toujours été discriminées. Mais avec la guerre et la pauvreté, nous avons été confrontés à une épidémie de viols de la part de tous les groupes armés, Congolais et étrangers. Les nouvelles lois sur les violences sexuelles ont été aussi un facteur de dénonciation supplémentaire de pratiques dont on n'osait pas parler. Dans tous les cas, les familles ont été insécurisées avec leurs déplacements successifs. Et les violences intrafamiliales ne font que croître".
Elle termine de façon très critique: "les bailleurs se sont mobilisés pour venir en aide aux victimes de viols dans les Kivu; mais, nous, nous n'avons rien vu de tout cela. On nous demande de collecter des données, on les compile, puis les Nations Unies publient des rapports, comme si les chiffres se suffisaient à eux-mêmes. Mais on oublie les êtres humains qui sont derrières".
Elle semble vouloir dire que ce dont elle a besoin, c'est d'être juste considérée comme un acteur compétent et crédible, au même titre que les représentants des ONG internationales qui eux, ne font que passer ici.
Il ne fait aucun doute qu’il faut renforcer le soutien apporté aux acteurs de la société civile dans l’Est du Congo. Les plateformes d’échange mises en place avec l’aide de MDM entre les acteurs de la lutte contre le sida et contre les violences faites aux femmes sont un des signes encourageants, allant dans le bon sens. Cela prendra du temps. Mais cette aide répond à une demande précise de la part de représentants des associations congolaises, pour envisager des actions communautaires durables et penser l'avenir sans dépendance. Et en toute dignité.
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