Conflits internationaux : « Protéger les soins de santé est une obligation juridique, un impératif politique et moral »

  • Conflits internationaux : « Protéger les soins de santé est une obligation juridique, un impératif politique et moral »

Dix ans après l’adoption de la résolution 2286 de l’ONU, les attaques contre les structures et les personnels médicaux se multiplient, alertent Jean-François Corty et Léa Gauthier, de Médecins du monde, dans une tribune au « Monde ». Face à cette situation, ils estiment que la France ne peut rester spectatrice.

Le 3 mai 2016, l’Organisation des Nations unies (ONU) adoptait la résolution 2286, censée protéger les soins de santé dans les conflits armés. Pourtant, les attaques contre les structures et le personnel médical n’ont jamais été aussi nombreuses, aussi systématiques, aussi impunies. En assurant, depuis mardi 1er septembre et jusqu’à la fin du mois, la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’ONU, la France ne peut plus se contenter de rappeler les principes. Elle doit contribuer à les faire respecter.

Entre 2016 et 2026, à Médecins du monde, nous avons recensé 223 attaques contre nos opérations de soins à l’échelle internationale. Loin d’être des faits isolés, ces violences s’inscrivent dans une tendance mondiale alarmante. Paru en juin, le rapport « Still Under Attack. A Decade of Monitoring Attacks on Health Care » [« Toujours sous le feu. Une décennie de suivi des attaques contre les soins de santé »], de l’organisation humanitaire Insecurity Insight, sur la mise en œuvre de la
résolution, fait état de plus de 18 000 attaques depuis 2016, dont 64 % attribuées à des acteurs étatiques. Elles ont entraîné la mort de 3 600 professionnels de santé et l’arrestation de 2 575 autres.

Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils révèlent la réalité que vivent nos équipes, mais aussi celle des systèmes de santé qui s’effondrent et des patients privés de soins essentiels. A Gaza, les attaques répétées contre le système de santé – conjuguées à une violence permanente, à du stress chronique et à des privations multiples – ont provoqué une augmentation de 300 % des fausses couches, une mortalité néonatale préoccupante et des complications de grossesse touchant 85 % des femmes enceintes prises en charge dans nos cliniques. En République centrafricaine, en Ethiopie, en Colombie, en Syrie ou en Ukraine, nous observons que les pics d’incidents correspondent aux phases aiguës de conflit. Cela confirme que les soins de santé sont devenus des cibles stratégiques.

Dommages systémiques

Sur les 223 attaques recensées ces dix dernières années contre nos opérations de soins, seule 31 sont directement visibles, comme des bombardements d’installations médicales (17), des équipes prises dans des combats entre groupes et forces armées (6) ou dans des tirs croisés (8). Pourtant, ces violences ne sont que la partie émergée du problème.

La majorité des attaques que nous constatons sont bien moins spectaculaires, mais tout aussi destructrices : vols de matériel médical, extorsions, intrusions armées, arrestations de personnel, harcèlement administratif, blocages aux points de contrôle. Médiatiquement invisibles, elles causent pourtant des dommages systémiques, tels que la rupture d’approvisionnement, la perte d’accès, la dégradation de la qualité de nos soins et des retards critiques dans la prise en charge des patients. A Gaza, au Nigeria, ou encore au Burkina Faso, nos équipes ont été contraintes de suspendre ou de
relocaliser leurs activités, laissant des milliers de personnes sans accès aux soins essentiels. En septembre 2024, à Novoraïsk, près de Kherson (Ukraine), la destruction d’un centre de télémédecine a privé 3 800 personnes de tout service médical. Notre soutien a dû s’interrompre pendant plusieurs mois, le temps de trouver une solution de remplacement et de changer le matériel détruit.

Mettre fin à l’impunité

La France ne peut rester spectatrice. La criminalisation croissante de l’action humanitaire, par exemple lorsque du personnel médical est arrêté ou emprisonné, aggrave encore la situation. Des équipes de soignants doivent parfois prouver qu’elles n’enfreignent pas la loi, inversant dangereusement la logique de protection consacrée par le droit international humanitaire. Cette dérive, combinée à la politisation de l’aide impartiale et à la baisse des ressources mondiales destinées à l’aide humanitaire et à la santé, menace de rendre la prochaine décennie encore plus dangereuse pour les patients comme pour les équipes médicales.

Nous appelons la France à porter une discussion sur les attaques perpétrées contre les soins de santé et à défendre des mesures ambitieuses. Nous demandons aux Etats de mettre fin à l’impunité généralisée, d’instaurer des mécanismes d’enquête indépendants, de garantir un accès sûr aux soins et de protéger les soignants. Des financements durables sont aussi nécessaires pour sécuriser les lieux de soins et accompagner les équipes soignantes, y compris en santé mentale.

Protéger les soins de santé n’est pas une option. C’est une obligation juridique, un impératif politique et moral, et une condition indispensable pour préserver la vie, la dignité et les droits fondamentaux des personnes qui vivent dans des zones de conflit. A l’heure où les instances juridiques internationales sont régulièrement torpillées, y compris par certaines démocraties, la France a le devoir de défendre le respect des droits fondamentaux. Pour cela, il faut qu’elle soutienne les efforts engagés contre l’impunité et s’oppose à toute forme de deux poids, deux mesures. Dix ans après la résolution 2286, elle a l’occasion, avec le rôle qu’elle occupe, de faire en sorte que la promesse de protéger les soins de santé ne reste pas lettre morte.