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En cours de lecture Journal d’une Gazaouie : « Le plus grand défi à Gaza, c’est de reconstruire l’enfance elle-même »
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Journal d’une Gazaouie : « Le plus grand défi à Gaza, c’est de reconstruire l’enfance elle-même »

30.09.2026

© / Nour, psychologue à Gaza pour Médecins du Monde.

Article publié dans Libération  le 25/09/2026

Nour Z. Jarada vit à Gaza depuis toujours. Pour «Libération», cette psychologue de Médecins du monde raconte son quotidien dans l’enclave. Dix-neuvième épisode, où il est question de la formation du langage et des souvenirs des enfants palestiniens qui n’ont connu que la guerre.

 

Depuis près de trois ans, le monde parle des enfants de Gaza à travers des chiffres : combien ont été tués ? Combien ont été blessés ? Combien ont été déplacés ? Combien sont devenus orphelins ? Les chiffres sont étourdissants. Selon l’Unicef, plus de 21 000 enfants ont été tués et plus de 41 000 ont été blessés à Gaza depuis le mois d’octobre 2023. En outre, on estime que plus d’un million d’enfants ont besoin de soins de santé mentale et d’un soutien psychosocial. Ces chiffres sont accablants et doivent être gravés dans notre mémoire. Pourtant, au-delà des statistiques s’écrit une autre histoire. Une histoire bien plus complexe à quantifier. Elle ne figure pas dans les listes de victimes ou les tableaux de bord humanitaires. Cette histoire raconte comment la guerre s’insinue progressivement dans la vie quotidienne d’un enfant et façonne non seulement son vécu, mais aussi le langage qui lui permet d’appréhender le monde.

En tant que professionnelle en santé mentale, j’ai toujours été fascinée par le lien entre langage et développement. C’est par les mots que les enfants apprennent à connaître le monde. Le langage les aide à comprendre ce qu’ils vivent, à exprimer leurs émotions, à nouer des relations et à imaginer l’avenir. En temps normal, le vocabulaire de l’enfance regorge de mots comme «école», «cour de récréation», «amitié», «anniversaires», «vacances», «rêves» et «découverte». Ces mots aident les enfants à évoluer avec un sentiment de sécurité, d’appartenance et de possibilités. Aujourd’hui, à Gaza, de nombreux enfants grandissent avec un vocabulaire bien différent. «Evacuation», «corridors humanitaires», «distribution de l’aide», «famine», «drones», «coordonnées militaires», «zones de sécurité», «cessez-le-feu» et cette prétendue «ligne jaune»… Voilà les mots qui font désormais partie des conversations quotidiennes. Ce ne sont pas des termes que les enfants entendent par hasard aux actualités. Ce sont des mots intégrés à leur quotidien, à leurs propres souvenirs. Pour beaucoup d’enfants, parler d’ordres d’évacuation, de «designated areas» [des zones désignées comme «sûres» par l’armée israélienne pour les civils, ndlr] ou de moments avant et après le cessez-le-feu est devenu tout aussi naturel que l’étaient les conversations autour des horaires d’école ou des activités de la cour de récréation.

Au fil de mes années de travail aux côtés d’équipes de santé mentale qui viennent en aide aux enfants de Gaza, j’ai souvent été frappée par la manière dont les enfants décrivent le monde qui les entoure. Certains parlent de «coordonnées GPS» avant de parler de «géographie», de «voies d’évacuation» plutôt que de «virées en voiture» et de distribution d’aides au lieu du quotidien à l’école. D’autres peuvent identifier le bruit des drones avec une précision remarquable tout en ayant du mal à se remémorer une année scolaire normale. Leurs souvenirs les plus anciens sont de plus en plus faits de mouvements, d’incertitudes, de déplacements répétés et de survie. Comment ne pas se demander ce qu’il se passe lorsque le langage de la guerre devient plus familier que celui de l’enfance ?

La guerre s’enracine profondément dans le système nerveux

Les conséquences de cette transformation vont bien au-delà du vocabulaire. Pour bien se développer, le cerveau de l’enfant a besoin de sécurité, de stabilité et de prévisibilité. Les enfants ont besoin de routines, de relations, d’opportunités de jeu et d’une confiance dans le fait que demain ressemblera à aujourd’hui. Lorsque ces fondations disparaissent pendant de longues périodes, les enfants s’adaptent à un monde dominé par l’incertitude et la menace. Les équipes de santé mentale mobilisées à travers Gaza témoignent de symptômes d’anxiété chronique, de troubles du sommeil, d’hypervigilance, de détresse émotionnelle et de difficultés de concentration chez de nombreux enfants.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est que l’impact psychologique de la guerre ne s’arrête pas à l’annonce d’un cessez-le-feu. Les traumatismes suivent rarement l’agenda politique. Même lorsque les hostilités diminuent, les enfants portent toujours les conséquences émotionnelles et physiologiques des années passées à anticiper le danger. Quand les journaux passent à autre chose, bien des enfants restent prisonniers entre les souvenirs passés et les peurs de ce qu’il pourrait advenir. La guerre s’enracine profondément dans le système nerveux pour y rester longtemps, même lorsqu’elle a disparu du paysage.

En tant que spécialistes de la santé mentale, nous savons que les traumatismes ne sont pas seulement transmis en étant directement exposé à la violence. Les traumatismes peuvent se propager silencieusement, d’une génération à l’autre, par des histoires, des peurs, des stratégies d’adaptation et des souvenirs communs. Depuis des décennies, Gaza a connu des guerres successives et de nombreux parents élèvent leurs enfants en portant eux-mêmes des traumatismes non résolus. La génération actuelle grandit ainsi à l’intersection de traumatismes personnels, familiaux et collectifs, aboutissant à des conséquences psychologiques dont les effets ne seront pleinement visibles que dans des années.

Consciente de l’urgence qu’il y a à préserver des espaces dédiés à l’enfance, Médecins du monde France a aménagé des espaces de bien-être émotionnel au sein de plusieurs de ses centres de soins de santé primaires. Ces espaces ne peuvent, certes, pas modifier la réalité qui attend les enfants à l’extérieur, mais ils leur offrent quelque chose de vital : un retour temporaire à la normalité. A travers des activités psychosociales, des jeux d’expression créative, de contes, de dessins et de groupes de parole, les enfants ont la possibilité de vivre des moments qui s’apparentent à ceux d’une enfance ordinaire.

Les cerfs-volants, l’une des rares sources de réconfort

Ce qui a particulièrement touché nos équipes, c’est à quel point ces moments ordinaires sont devenus extraordinaires. Pour d’innombrables enfants, ces espaces de bien-être sont les seuls lieux où ils peuvent trouver des jouets adaptés à leur âge, tenir des crayons de couleur, dessiner librement sur une feuille de papier, lire des histoires ou tout simplement prendre part à des activités conçues pour les enfants. Dans une réalité marquée par la destruction, le déplacement et l’effondrement des habitudes quotidiennes, une simple boîte de crayons de couleur ou une feuille de papier vierge peuvent suffire à susciter l’enthousiasme et la joie.

Voir les enfants choisir leurs couleurs avec soin, présenter fièrement un dessin ou se laisser entièrement absorber par le jeu est à la fois merveilleux et déchirant. Merveilleux, parce que cela révèle leur remarquable capacité à imaginer, malgré tout. Déchirant, parce que ces moments pourtant si simples sont devenus si rares qu’ils paraissent extraordinaires. Lorsqu’un assortiment de crayons de couleur devient un luxe, qu’un livre d’histoires devient un trésor rare et que jouer dans un espace sécurisé devient le moment le plus attendu de la semaine, nous mesurons l’ampleur de tout ce que l’enfance a déjà perdu.

Depuis des générations, les enfants de Gaza font voler des cerfs-volants depuis les toits, dans les espaces ouverts et le long du littoral. Un cerf-volant a toujours incarné quelque chose de simple, mais d’essentiel : la liberté, l’imagination, la curiosité et la joie. Pendant la guerre, alors que les jouets se raréfiaient et que les espaces de loisirs disparaissaient, de nombreux enfants ont commencé à fabriquer des cerfs-volants à partir de morceaux de plastique, de papier, de ficelle et de bouts de bois récupérés dans les décombres. Dans les camps de déplacés et les abris temporaires, ces cerfs-volants confectionnés à la main sont devenus l’une des rares sources de réconfort et de soulagement émotionnel qui leur restent.

Pourtant, même cet espace restreint laissé à l’enfance s’est trouvé pris dans les réalités de la guerre. A la suite d’avertissements selon lesquels faire voler des cerfs-volants pouvait exposer les enfants à des ciblages militaires, de nombreux parents ont eu peur de laisser leurs enfants s’adonner à l’une des rares formes de jeu qui leur étaient encore accessibles. Certains enfants ont été priés de cesser complètement de faire voler leurs cerfs-volants. Soudain, un jouet fait de papier et de ficelle s’est trouvé associé à la peur plutôt qu’à la liberté.

La guerre, toile de fond la toile des premiers souvenirs de nombreux enfants

Je reviens souvent au symbolisme de cette image : un enfant debout sous un ciel dominé depuis des années par les drones, les avions de surveillance et les bombardements, tenant entre ses mains un cerf-volant fabriqué artisanalement à partir des vestiges de la destruction. Dans la plupart des régions du monde, le cerf-volant est un symbole d’imagination et de possibles. A Gaza, même un cerf-volant s’est trouvé vulnérable à la logique de la guerre.

Il y a quelque chose de profondément déchirant dans une enfance réduite à un espace si restreint que même le jeu finit par devenir une source d’insécurité. Alors que les discussions s’orientent de plus en plus vers la reconstruction et la guérison, l’attention se porte naturellement sur la remise en état des habitations, des écoles, des hôpitaux et des infrastructures. Pourtant, le plus grand défi se trouve peut-être ailleurs : reconstruire l’enfance elle-même. Après des années marquées par le déplacement, la peur et la survie, comment aider les enfants à retrouver le sentiment de sécurité, le goût du jeu et la liberté d’imaginer un avenir au-delà de la guerre ?

Lorsque je pense à l’avenir de Gaza, je pense aux enfants qui ont grandi au cours de cette guerre. Pour nombre d’entre eux, la guerre n’est pas un événement historique venu interrompre leur enfance ; elle constitue la toile de fond de leurs tout premiers souvenirs, et le langage à travers lequel ils ont appris à comprendre le monde. Les blessures les plus profondes de la guerre ne se lisent pas toujours dans les bâtiments détruits ni dans les statistiques officielles. Elles se manifestent parfois dans le vocabulaire d’un enfant qui a appris le déplacement avant l’appartenance, la survie avant le jeu et la peur avant l’espoir. Si nous voulons véritablement comprendre l’avenir de Gaza, nous devons écouter attentivement ses enfants. Leurs paroles révèlent non seulement ce qu’ils ont enduré, mais aussi l’immense responsabilité qui est la nôtre : faire en sorte qu’un jour, ils puissent réapprendre le langage de l’enfance.