L'illusoire apaisement

© Quentin Top

L'illusoire apaisement

Guérilla toujours active, narcotrafic, corruption… La Colombie n’en a pas fini avec la violence. Depuis 2018, Médecins du Monde agit pour que les femmes, qui continuent de payer un lourd tribut, bénéficient du soutien et des soins auxquels elles ont droit.

Dans les eaux du río Unilla, qui bordent Calamar, commune du département de Guaviare, une poignée d’adolescents cherchent la fraîcheur. Il fait 35°C en ce début d’année. La vie semble s’écouler paisiblement. C’est à peine si l’on remarque, parmi la végétation, les sacs de sable qui bordent la base de police à l’entrée de la ville. Pourtant, le pont qui enjambe la rivière et jette son ombre protectrice sur le jeu des enfants a été le théâtre d’affrontements sanglants entre le gouvernement de Bogota et les Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARCinfo-icon. Surnommé puente Balín – pont des balles – par la population, il porte l’empreinte d’un conflit interne qui pendant soixante ans a ravagé le pays et continue, malgré l’accord de paix signé en 2016, d’alimenter souffrance et terreur.

 

 

Sur la façade de l’hôpital de Calamar, un autre nom vient rappeler les drames qui émaillent l’histoire de la région. María Cristina Cobo Mahecha y était infirmière. Le 19 avril 2004, des paramilitaires l’ont enlevée, torturée, violée et assassinée. Rebaptisé en sa mémoire, l’établissement accueille les équipes de Médecins du Monde basées plus au nord, à San José del Guaviare, le chef-lieu du département. Parmi elles Martha Toloza Diaz, médecin du programme de réponse aux violences liées au genre. « Il existe un protocole national de prise en charge des victimes, explique-t-elle, mais dans les régions reculées, le personnel de santé et les institutions n’y sont pas sensibilisées et ne l’appliquent pas. » Or l’accueil et les premiers soins, qu’ils soient psychologiques ou médicaux, doivent être adaptés à une problématique extrêmement sensible. La mise en confiance est cruciale.

Aujourd’hui les femmes osent venir vers nous.

Ce que confirme Carmen, une infirmière de l’hôpital qui a suivi les formations de Médecins du Monde. « Depuis que nous avons été formés, nous savons comment parler aux victimes qui se présentent, quels examens doivent être pratiqués. » L’association humanitaire a d’ailleurs fourni des kits de traitements d’urgence pour les maladies sexuellement transmissibles, notamment des antirétroviraux contre le VIHinfo-icon. « Nous avons également appris comment faire le lien avec les autorités, la police, la justice, pour que les cas soient mieux identifiés et pris en compte, poursuit-elle. Aujourd’hui les femmes osent venir vers nous. Nous recevons principalement des enfants qui ont été abusés dans le cercle familial. Ce sont des cas complexes parce qu’il est très difficile pour les familles de l’admettre. »

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Des vies de violence

Durant des décennies de conflit civil, la violence sexuelle est utilisée pour effrayer, dominer, se venger. Elle devient monnaie courante. Le viol ou la menace de viol permettent de s’assurer que les victimes dénonceront leurs voisins supposément ralliés au camp adverse. La protection par un groupe armé est obligatoire, accordée contre des services sexuels ou l’injonction de se prostituer. Nicolas Dotta, coordinateur général de Médecins du Monde en Colombie, souligne qu’entre 60 et 70 % des femmes vivant dans les zones rurales du pays ont souffert de violences liées au genre. « Ces comportements étaient si répandus que de nombreuses femmes ne réalisaient pas ce qui leur arrivait et rares sont celles qui ont osé témoigner. »

En Colombie, entre 60 et 70 % des femmes vivant dans les zones rurales ont souffert de violences liées au genre.

Le traumatisme, passé sous silence, rejaillit parfois des années plus tard. Diana, 50 ans, est de ces femmes qui toute leur vie ont connu la violence. Celle du déplacement – la Colombie compte 7,4 millions de déplacésinfo-icon internes selon l’ONUinfo-icon – depuis le département de Valle del Cauca, sur la côte pacifique, pour fuir les menaces de mort et épargner à son fils le recrutement forcé par les FARCinfo-icon. Celle de l’indigence et de l’exploitation aussi : « Je n’avais pas d’argent, rien à manger. J’ai suivi des femmes qui partaient ramasser la coca dans le Guaviare. On leur avait promis ce travail. Mais quand nous sommes arrivées rien ne nous attendait. Pendant deux mois j’ai dû me prostituer pour survivre. C’était très dur, mais je n’avais pas le choix. » En couple, Diana connaîtra encore la violence domestique. Jusqu’à ce jour où, à la faveur d’un point d’information public, elle entend parler d’agressions sexuelles. Ressurgit alors le souvenir du viol qu’elle a subi vingt ans plus tôt. Soutenue, accompagnée, Diana décide de porter plainte et témoigne aujourd’hui de son expérience lors des séances de sensibilisation organisées par Médecins du Monde.

 

 

Car outre les structures de santé, des organisations communautaires locales bénéficient également de ces formations. « L’objectif est de créer un réseau de personnes de référence capables d’identifier les victimes, de les écouter et de les conseiller sur les démarches à entreprendre », précise Nicolas Dotta. C’est ainsi qu’un groupe de migrantes vénézuéliennes exploitées sexuellement dans un bar de Calamar a été signalé. Médecins du Monde est alors intervenu. « On ne leur donnait même pas de quoi se protéger, au mieux un seul préservatif par jour », s’insurge Sandra Martinez, infirmière de Médecins du Monde depuis dix ans. Certaines de ces femmes, tombées enceintes, ont été suivies par l’association et réinstallées à Bogota.

Fuyant la crise politique et économique, près de deux millions de Vénézuéliens ont gagné la Colombie.

Fuyant la crise politique et économique, près de deux millions de Vénézuéliens ont gagné la Colombie. Comme Yimny, 35 ans, ils ont laissé derrière eux leurs familles dans l’espoir de les soutenir financièrement. « Mes sept enfants sont restés avec ma mère qui n’a pas de quoi les nourrir. Ici on nous paie une misère. 10 000 pesos (moins de 3€) la journée pour quinze heures de travail. Alors je n’arrive pas à leur envoyer de l’argent. »

 

Alors que crimes et déplacements se multiplient de nouveau depuis 2018, les exilés vénézuéliens, particulièrement vulnérables, grossissent les rangs des victimes de la violence en Colombie. Médecins du Monde œuvre à améliorer leur prise en charge et leur protection. Pour que la parole se libère et que la douleur soit entendue.

 

Témoignage

 

Álvaro Ramos Elejalde, Coordinateur de terrain

« Avec les organisations Alianza por la Solidaridad, Plan international et Action contre la faim, Médecins du Monde a développé un programme de réponse rapide aux violences liées au conflit armé. Nous intervenons notamment en cas de déplacement ou de confinement, de recrutement forcé, de violence sexuelle, de menaces et d’assassinats. Après un diagnostic, différentes actions de protection, de nutrition et de soins sont menées par des équipes mobiles ou dans les locaux des membres de l’alliance. Ainsi, une femme menacée par les paramilitaires a récemment été évacuée avec toute sa famille vers Villavicencio, dans le département de Meta. Une intervention est également prévue près de San José del Guaviare pour prévenir le déplacement d’ex-FARCinfo-icon démobilisés accusés de trahison par la dissidence. »

Thomas Flamerion
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