Sud-Caucase : les nouvelles luttes contre l’hépatite C
26.06.2026
© Christophe Da Silva
Construire les actions avec les personnes directement concernées est un des piliers de la réduction des risques : les expériences des usagers sont aussi importantes que le savoir médical des soignants.
L’essentiel
En Arménie et en Géorgie, Médecins du Monde coordonne un projet de recherche afin d’améliorer la prévention de l’hépatite C pour les personnes usagères de drogues, en mettant en œuvre des protocoles innovants de dépistage et de traitement.
Reportage
Les personnes usagères de drogues sont particulièrement exposées au risque de contamination à l’hépatite C. En Géorgie comme en Arménie, elles rencontrent de grandes difficultés à se faire soigner en raison d’un contexte répressif et discriminant. Depuis 2024, Médecins du Monde coordonne dans les deux pays un projet de recherche qui vise à rendre accessibles de nouveaux moyens de prévention et une méthode de dépistage plus simple.
« J’ai gardé trop longtemps au fond de moi la peur d’être infecté », sourit timidement Sevan. Assis sur une table de consultation dans une petite salle blanche, le quarantenaire admet au détour de la conversation sa consommation de drogues injectables depuis de longues années. C’est sur les conseils de Sarkis, son ami d’enfance, qu’il est venu spécialement de Russie pour se faire dépister de l’hépatite C à l’hôpital de Vanadzor, en Arménie. « Les traitements de l’hépatite C existent, le problème c’est que les gens ont peur », explique tranquillement Sarkis, venu l’accompagner. « J’ai été consommateur et testé séropositif il y a quelques années. Un ami m’a orienté vers des programmes de soins et désormais c’est à moi de guider d’autres personnes vers les traitements. Les tabous autour de la drogue sont forts mais ici, le personnel hospitalier accueille chaque personne sans jugement. »
« Bienveillance » semble être le maître mot dans ce centre des maladies infectieuses qui accueille des personnes de toute la région nord de l’Arménie. Certaines viennent parfois se faire dépister du VIH et des hépatites après avoir longuement hésité par crainte du jugement et des contrôles policiers. « Nous participons depuis deux ans au programme CUTTS HepC, mené avec Médecins du Monde, qui permet de proposer un test rapide et de commencer le traitement le jour même en cas de résultat positif », précise Nune Evinyan, docteure responsable du centre. « C’est un projet unique : chaque personne bénéficie d’un entretien individuel et d’une approche qui prend en compte les aspirations et l’expérience du patient pour améliorer les pratiques. »
La recherche par l’expérience
Soutenu par Unitaid dans plusieurs pays, le projet CUTTS HepC* s’attaque aux obstacles que rencontrent les personnes usagères de drogues pour éradiquer l’hépatite C, une infection d’abord discrète susceptible d’évoluer au fil des années en cirrhose ou en cancer du foie, et de connaître une issue mortelle. Dans la région du Sud-Caucase, les personnes qui s’injectent des drogues par voie intraveineuse sont particulièrement concernées par cette maladie, avec 39 % d’entre elles exposées en Arménie. Coordonné dans cette région depuis 2024 par Médecins du Monde, des instituts de recherche internationaux et le Réseau international des personnes usagères de drogues (INPUD), ce programme déployé également en Géorgie, vise à mettre en œuvre une méthode simplifiée de dépistage et un traitement plus rapide, notamment en recueillant les savoirs et les expériences des premiers concernés. « Le programme CUTTS HepC est avant tout un processus qui fait dialoguer différents acteurs : les associations communautaires, le personnel de santé des différents centres partenaires et les usagers de drogues eux-mêmes », souligne Olga Maximov, coordinatrice des programmes de Médecins du Monde en Arménie et en Géorgie. « Construire les actions avec les personnes directement concernées est un des piliers de la réduction des risques : les expériences des usagers sont aussi importantes que le savoir médical des soignants. »
© Christophe Da Silva
Des groupes de parole contre les tabous
Le programme est expérimenté dans deux pays aux contextes différents mais aux tabous également persistants. En Géorgie, 58 % des personnes usagères de drogues par voie intraveineuse sont exposées à l’hépatite C. Malgré une pratique de la réduction des risques ancrée depuis une quinzaine d’années, les peurs et l’isolement ont été renforcés par une politique restrictive en matière de drogues. Un cadre répressif qui éloigne les personnes des centres de réduction des risques. « La plupart du temps, les gens ne se soignent pas par crainte d’avouer qu’ils consomment. La criminalisation des usagers de drogues constitue un véritable obstacle à leur guérison », précise Lasha Abesadze. Biologiste de profession, cet ancien usager a lancé en 2013 à Tbilissi le Réseau géorgien des personnes usagères de drogues (GeNPUD), partenaire de Médecins du Monde dans le cadre du projet CUTTS HepC. Formé aux méthodes de recherche du programme, il anime des groupes de discussions avec d’autres personnes usagères pour connaître leurs habitudes et leurs préférences de consommation, des informations qui sont ensuite intégrées aux analyses de l’étude. « Mon rôle est précieux pour communiquer avec les usagers de drogues et créer un climat de confiance : nous utilisons le même jargon », explique Lasha. Nous discutons beaucoup du type de seringues à utiliser, notamment de nouveaux modèles qui permettent de réduire les risques d’infections et de limiter l’exposition au VIH et aux hépatites. »
Également déployée en Tanzanie par Médecins du Monde et dans sept autres pays en Afrique, en Asie et en Europe via d’autres partenaires, l’ambitieuse étude doit se poursuivre jusqu’en 2027. Ses analyses ont déjà permis d’alimenter des directives internationales de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur l’hépatite C et pourraient à terme s’avérer déterminantes dans le combat contre cette infection dans le monde. Au Sud-Caucase, le projet a déjà commencé à porter ses fruits. L’émulation créée en Arménie autour de l’étude a permis de former des médecins et de rendre accessible le traitement de l’hépatite C au-delà de la capitale, Erevan, dans d’autres villes comme Vanadzor ou Kapan. « Une vraie réussite », s’enthousiasme Olga Maximov : « Le dialogue rendu possible par le projet CUTTS montre que la réduction des risques n’est pas une idéologie mais que c’est une approche de bon sens, efficace pour la santé publique et la santé des personnes ».
*CUTTS HepC : Catalysing uptake of under‐utilised tools and treatment simplification for hepatitis C
Pauline Lamand, coordinatrice du programme CUTTS
« Faire partie de cette initiative soutenue par l’OMS et financée par Unitaid en tant que partenaire stratégique, est une vraie opportunité pour Médecins du Monde. L’occasion de faire remonter notre expertise de terrain en réduction des risques, construite par nos équipes dans des contextes très différents depuis une trentaine d’années, jusqu’aux plus hauts niveaux de décision en santé publique. C’est aussi l’opportunité parfaite de remettre au premier plan les voix des personnes usagères de drogues, plus susceptibles d’être concernées par les questions d’hépatite C et autres maladies transmises par le sang.
Bien sûr, ce projet bouscule nos habitudes, car toutes les interventions sont pensées en lien avec des hypothèses de recherche. On apprend beaucoup de nos partenaires sur la mise en œuvre d’une recherche opérationnelle de cette ampleur mais aussi sur de nouvelles façons de co-construire et de mener nos activités avec les personnes concernées. »
© Christophe Da Silva
nos actions dans le sud-caucase