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En cours de lecture Le grand entretien avec Philippe Artières
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Le grand entretien avec Philippe Artières

21.10.2026

© Leo Bertocchi

Une femme française cherche de l'aide pour faire régulariser son compagnon, un étudiant syrien craint d'être séparé de son fils né en France, un musicien algérien est menacé par les islamistes… Avec « Les papiers des sans-papiers », l'historien Philippe Artières s'intéresse aux lettres adressées entre 1993 et 2011 au Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti). Des récits de vie simples, mais qui dessinent un puissant plaidoyer en faveur des droits des étrangers.

Face à la complexité administrative de leur situation, les personnes qui écrivent au Gisti jettent de véritables bouteilles à la mer.

Dans l’entretien qui clôture le livre, on peut lire cette phrase qui en fait un parfait résumé : « Les sans-papiers sont paradoxalement ceux qui ont le plus de papiers ».

C’est le grand paradoxe de nos démocraties modernes : plus vous êtes intégré et moins vous avez besoin de papiers, à commencer par vos papiers d’identité. Quand vous êtes comme moi un homme blanc de 58 ans, on ne vous les demande jamais.

Ce que l’on constate dans les politiques migratoires à partir des années 1970 et 1980, c’est qu’à mesure que la photocopieuse s’est généralisée, l’administration a demandé aux gens de plus en plus de pièces justificatives. Faire un dossier est alors devenu quelque chose de coûteux et difficile, encore plus quand on ne maîtrise pas la langue française. Il faut désormais conserver les bulletins scolaires des enfants, les ordonnances médicales, les factures, les bulletins de paie, voire les tickets de caisse et les photos de vacances…

En fonction de la législation, tout peut changer soudainement, ce qui contribue à créer un climat d’insécurité et d’inquiétude face à l’administration. C’est également elle qui décide quand vous êtes convoqué et à quel moment vous allez passer. Les longues files d’attente devant les préfectures peuvent s’interpréter comme une manifestation du pouvoir : obtenir des papiers, ça se mérite physiquement.

Qu’avez-vous appris en vous penchant de près sur toutes ces lettres ?

Ces textes révèlent combien les personnes en situation d’irrégularité de séjour ont souvent des relations avec les gens en France. On trouve des lettres écrites par des amis, par des proches, par des conjoints, c’est le beau côté de ces archives. Toutes ces questions de vie intime, personnelles, familiales, cet ordinaire de l’immigration qu’on a tendance à oublier, car on n’expulse pas seulement une personne, on anéantit des vies entières, même celles des gens autour d’elle.

C’est indéniable qu’il existe une hostilité forte envers les personnes migrantes dans notre pays, mais on peut aussi constater que bon nombre de Français ou d’associations les aident, des gens qui sont plus que des relais, qui deviennent compétents au sein de leur communauté. Avec la place grandissante du droit dans notre société, c’est tout un ensemble de plaidoyers qu’il faut désormais co-construire. Nous demeurons un pays attaché à la loi et à la production de textes, d’où l’importance des pétitions, des lettres ouvertes, des tribunes publiées par les associations, c’est primordial de continuer ce travail.

Le livre met en lumière l’accumulation des lois au fil des ans. Quel est l’impact de cette boulimie législative sur la vie des exilés ?

C’est un autre élément de ces lettres qui m’a troublé : l’effet puissant de peur et de panique que la loi produit sur les gens. Quand le gouvernement annonce l’adoption de telle ou telle mesure, on ne se rend pas compte qu’à chaque fois, c’est un coup de massue pour les étrangers en situation irrégulière.

Face à la complexité administrative de leur situation, ces personnes jettent de véritables bouteilles à la mer en contactant le Gisti. Ils expriment aussi le besoin de raconter pudiquement leur vie, la guerre, la maladie, la prison. C’est la situation la plus dure, étranger en fin de droits et emprisonné, car on est soumis à la double peine de l’enfermement puis de l’expulsion. Les démarches ne sont pas les mêmes. Pénalement, ça revient à dire que personne n’est réhabilitable.

D’un point de vue juridique, quel était le rôle du Gisti à l’époque ?

Le Gisti souhaitait avoir un pied sur le terrain des expériences individuelles pour que le droit des étrangers soit reconnu et appliqué.

On le sait bien pour le RSA, par exemple, les personnes en situation de précarité n’accèdent pas à leurs droits si on ne les aiguille pas. Le but de l’association était moins d’accompagner les gens dans leurs démarches administratives que de partir d’un recours individuel en justice pour changer la loi, comme avec la plainte déposée par un ancien sergent-chef sénégalais de l’armée française, Amadou Diop, symbole de la lutte contre la discrimination à l’égard des anciens combattants étrangers.

Dans cette optique, le Gisti a formé beaucoup de travailleurs sociaux, d’universitaires et même d’avocats, au droit administratif. C’est une arme plus puissante qu’un charter, le travail administratif exigé pour vivre en France ! Aujourd’hui, il existe des avocats et des associations qui ne font que ça.

En se spécialisant, les associations ont développé des compétences spécifiques qui sont reconnues par les personnes qui leur demandent de l’aide, et c’est la plus belle des reconnaissances.

NOTRE COMBAT

En France, 85 % des personnes qui franchissent pour la première fois la porte de l’un de nos 14 centres d’accueil n’ont aucune couverture maladie. Parmi elles, 98 % sont de nationalité étrangère. Au fil des ans, Médecins du Monde constate la dégradation de l’état de santé des personnes exilées : conditions de vie indignes, mises à l’abri insuffisantes, inaction de l’Etat pour respecter les besoins fondamentaux des personnes, violences policières parfois.

De nouvelles législations plus dures sont votées. La dernière en date vient du Parlement européen avec l’adoption du Règlement « retour » le 17 juin 2026, qui définit un régime d’éloignement basé sur l’enfermement et les expulsions sommaires au détriment des enjeux de protection. La situation fait craindre l’aggravation de l’état de santé physique et psychique des personnes exilées.

Face à ces constats, Médecins du Monde agit dans plusieurs lieux des parcours migratoires. Nous développons des projets à la frontière franco-italienne, à Briançon, dans de grands centres urbains, en Île-de-France par exemple, dans le Dunkerquois via des activités « d’aller vers » et dans des lieux d’accueil fixe.

ENJEUX

Médecins du Monde réaffirme que la santé est un droit fondamental pour toutes et tous, quel que soit le statut administratif des personnes.

ACTIONS

  • Cliniques mobiles sur les campements indignes et en direction des personnes exilées à la rue ;
  • Prise en charge pluridisciplinaire dans nos centres d’accueil et de santé ;
  • Orientation des personnes vers le système de santé de droit commun ;
  • Plaidoyer pour un accès effectif à la santé de toutes les personnes présentes sur le territoire et pour que le droit à la santé soit partie intégrante de toute politique migratoire.