Côte d'Ivoire : pour une parole libérée
19.10.2026
© Sébastien Duijndam
En Côte d'Ivoire, l'interruption volontaire de grossesse est encadrée par des lois restrictives qui poussent les femmes et les filles à avorter clandestinement, dans des conditions extrêmement dangereuses. Dans l'ouest du pays, Médecins du Monde mène un projet auprès des adolescentes pour briser le silence autour des grossesses non intentionnelles et informer sur la contraception.
Tout est lié : ça ne sert à rien de faire évoluer les lois si les personnes concernées ne sont pas sensibilisées.
L’essentiel
Dans un contexte où la contraception et l’avortement sont difficilement accessibles, Médecins du Monde mène un projet visant à sensibiliser les jeunes à la santé sexuelle en s’appuyant sur les activités communautaires.
La saison des pluies a commencé en Côte d’Ivoire. L’averse menace dans le village d’Adjaméné mais rien n’aurait pu décourager Grace, Amandine et Aya de venir assister au groupe de parole qu’elles attendent depuis un mois. Un peu intimidées, les trois adolescentes se greffent au cercle des jeunes filles déjà présentes. Assises sur une natte bariolée, sous le préau d’une maison, elles partagent du jus de fruits, des pommes, quelques gâteaux secs. Ce mercredi, les discussions portent sur la contraception : quelles possibilités ? Comment ? Pourquoi ?
« Sentez-vous libre de poser toutes les questions que vous voulez », lance Irène, qui anime le petit groupe en énumérant les différentes méthodes contraceptives. Le stérilet suscite une curiosité particulière. « Attention, ce nom ne veut pas dire que ça rend stérile », précise la meneuse. Assise à côté d’elle, Sandra est la seule du groupe à avoir expérimenté cette méthode après une première grossesse. Elle rassure les autres : « La pose peut faire mal mais très vite, on ne le sent plus, ce n’est pas dangereux du tout ! ».
Dans ce village de 14 000 habitants situé près de San Pédro, à l’ouest du pays, le recours à la contraception est loin d’être évident. En Côte d’Ivoire, 82 % des femmes entre 15 et 49 ans n’utilisent pas de contraceptif moderne, souvent par manque de connaissance malgré la diversité des méthodes proposées. Le milieu scolaire est particulièrement touché par les grossesses non intentionnelles, avec environ 23 % d’élèves concernées. Dans leur groupe de parole, elles sont nombreuses à avoir connu des camarades de classe enceintes, qui ont dû abandonner l’école du jour au lendemain.
« Une de mes amies au collège est morte des suites d’un avortement clandestin. Elle avait 14 ans et elle préparait son brevet, confie à voix basse Aya, 18 ans. Je ne veux pas que ça m’arrive. Ce groupe m’aide beaucoup à savoir comment fonctionne mon corps, à poser des questions ».
Le tabou meurtrier de l’avortement
Le code pénal ivoirien n’autorise l’avortement qu’en cas de viol, de mise en danger de la santé physique et, depuis 2024, d’inceste. En dehors de ces exceptions, l’interruption volontaire de grossesse peut être passible de six mois à trois ans de prison. Le coût humain est élevé : pour contourner l’interdiction, les filles et les femmes subissent des avortements clandestins et dangereux, à l’origine de 12 à 18 % de la mortalité maternelle. « Même en cas de viol, le recours à l’avortement s’avère complexe car il nécessite l’accord d’un juge et l’avis écrit de deux médecins, déplore Hamidou Koné, coordinateur des programmes de Médecins du Monde à San Pédro. Face à ce cadre légal restrictif, au poids des normes sociales et aux violences basées sur le genre, l’éducation à la sexualité et la circulation de l’information sont des enjeux cruciaux ».
Active en Côte d’Ivoire depuis 2011, l’association a démarré en 2024 un projet de prévention et de prise en charge des grossesses non intentionnelles, dans les régions de San Pédro et de la Nawa. Pour améliorer les connaissances des adolescentes et renforcer leurs capacités d’agir, le projet peut compter sur un réseau d’une dizaine d’éducateurs pairs et d’une quarantaine d’agents de santé communautaires. Basile, 44 ans, en fait partie. Familier du village et de ses habitants, il a été désigné par sa communauté pour sensibiliser les jeunes d’Adjaméné aux différentes méthodes de contraception : « Tout le monde me fait confiance ici. J’explique comment éviter les grossesses et les informations circulent ensuite par le bouche-à-oreille : je parle à une jeune fille qui va en parler à sa sœur, qui va en parler à une amie… Avant, les femmes avaient honte de parler de ces sujets et beaucoup pensaient que la contraception rendait stérile. Nos actions permettent de faire évoluer les visions ! ».
© Sébastien Duijndam
La force de la communauté
Formée par Médecins du Monde et son partenaire Aprosam, une organisation communautaire de santé très impliquée sur le terrain, l’équipe propose des « safe spaces », qui permettent un premier contact avec les adolescentes, et des groupes de parole, mixtes ou non, organisés une fois par mois sur les thèmes de l’autosoin, de la contraception, des violences basées sur le genre et de l’hygiène menstruelle. Les agents de santé communautaires proposent aussi des visites à domicile pour distribuer des contraceptifs ou prescrire des rendez-vous médicaux au centre de santé d’Adjaméné, réhabilité grâce au projet pour accueillir une salle de consultation dédiée.
Côté plaidoyer, l’équipe agit pour améliorer les lignes politiques en matière de droits sexuels et rendre l’avortement accessible à toutes. « Tout est lié : ça ne sert à rien de faire évoluer les lois si les personnes concernées ne sont pas sensibilisées et si l’offre de santé n’est pas adaptée. Grâce à l’action communautaire, le projet est une vraie réussite : en deux ans, près de 25 000 jeunes ont bénéficié des actions, beaucoup plus que les 17 162 visés au départ », s’enthousiasme Hamidou Koné. Seule ombre au tableau, les coupes drastiques de financements de l’aide humanitaire, décidées en 2025 par les États-Unis mais aussi l’Union européenne, pourraient menacer la pérennité de certains programmes en Côte d’Ivoire, comme ceux concernant les droits sexuels : « Nous avons de moins en moins de kits contraceptifs à distribuer, moins de préservatifs en stock. C’est inquiétant mais on va s’adapter ». L’équipe mise sur l’engouement né du projet pour que cette libération de la parole se poursuive, sans peur ni tabous.
Erica Aka, chargée d’activités communautaires
« Les activités communautaires sont essentielles pour ce projet de prise en charge des grossesses non intentionnelles. Les éducateurs pairs ont le même âge que les adolescentes et les adolescents pour créer un climat de proximité et de confiance. Les agents de santé communautaire sont choisis par leur communauté dans les villages pour faire le lien avec les centres de santé et sensibiliser toutes les personnes qui en ont besoin.
L’implication communautaire est une priorité pour Médecins du Monde : quand la communauté se sent consultée et investie, les décisions prises sont plus adaptées. C’est l’idée du rien pour nous sans nous : impliquer les personnes au début, pendant et à la fin de chaque programme. Ce projet est une réussite grâce au dialogue avec les acteurs de santé de la région et les personnes concernées. Il faut continuer ce combat pour que toutes les jeunes filles et les femmes qui le désirent aient la possibilité d’avorter en Côte d’Ivoire. »
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