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Humanitaires: neutralité impossible?

Par Pierre Micheletti, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Grenoble, président de Médecins du Monde France de 2006 à 2009, auteur de : Humanitaire : s’adapter ou renoncer, Paris, Hachette, 2008.
Article publiée dans le revue ESPRIT - Juillet 2011

Par Pierre Micheletti, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Grenoble, président de Médecins du Monde France de 2006 à 2009, auteur de : Humanitaire : s’adapter ou renoncer, Paris, Hachette, 2008.

Article publiée dans le revue ESPRIT - Juillet 2011


  • L’occidentalisation du monde s’est accompagnée du déclin désormais visible de l’Occident (1).



Au mois d’août 2010, deux événements ont secoué les équipes humanitaires présentes en Afghanistan : l’exécution d’une équipe de dix volontaires (huit expatriés et deux afghans) de l’ONG International Assistance Mission (IAM), ONG confessionnelle chrétienne nordaméricaine puis, quelques jours plus tard, l’exécution de trois Afghans travaillant pour l’ONG britannique Oxfam.
  Le temps où les acteurs humanitaires arrivaient sur le terrain forts d’une sorte d’immunité naturelle, qu’aucun des belligérants ne semblait vouloir remettre en cause est révolu. Aujourd’hui, les humanitaires ne sont plus automatiquement accueillis à bras ouverts par les populations locales. L’accueil témoigne plutôt d’une prudence suspicieuse et peut aller jusqu’à une violence délibérée, à laquelle le personnel local est le premier exposé2.
   Comment expliquer cette évolution de la perception des humanitaires ?



  
Un modèle occidental?

  Les principales ONG présentes à travers le monde, en volume, sont d’abord et avant tout des organisations issues des pays occidentaux. En 2005, sur les quelque 10 milliards d’euros dépensés dans le monde pour l’action humanitaire, une forte proportion de ce budget a été engagée par des ONG occidentales. Les poids lourds de ces ONG sont anglosaxons : WorldVision, Care, Oxfam et ses différentes sections. Mais il y a aussi l’ONG allemande Misereor et le groupe français MSF3.
   Mais on regroupe sous le même label des organisations dont les champs de compétences sont très variés (santé, agriculture, droits de l’homme…), dont l’inspiration idéologique n’est pas homogène (confessionnelle ou non…), dont la taille varie, des plus connues qui sont de vraies organisations transnationales à la constellation des petites ONG (qui ne comptent parfois qu’un seul permanent). Les ONG entretiennent en outre avec l’État de leur pays d’origine des relations très variées. On peut distinguer de ce point de vue trois grandes familles d’ONG4. Un modèle dit « rhénoscandinave » est constitué d’ONG qui entretiennent des relations fortes avec leurs États (exemples : Suède, Danemark). Dans ces pays, une forte proportion de l’aide publique au développement transite par les ONG. Le modèle dit « anglosaxon » reproduit un schéma économique et de gouvernance issu du modèle néolibéral, fait d’une certaine défiance à l’égard du rôle de l’État, sans pour autant exclure un fort patriotisme. Enfin, dans le modèle dit « méditerranéen », les ONG se positionnent comme des outils de contrepouvoir par rapport au gouvernement de leur pays. Les ONG françaises et espagnoles s’inspirent plutôt de ce modèle.
  Ainsi le mouvement humanitaire international dessinetil les contours d’une constellation hétérogène. Sur un même lieu peuvent évoluer au coude à coude des dizaines voire des centaines d’ONG (tsunami 2004, Haïti 2010) présentant de tels caractères distinctifs.

  En dépit de cette diversité, l’aide humanitaire contribue à diffuser un modèle de développement, parfois un modèle économique, venu d’Occident. Elle développe sur le terrain des outils de management des équipes et de conduite de projet qui sont les fruits de schémas professionnels développés dans les universités et les entreprises occidentales. Il n’est plus possible aujourd’hui d’apporter uniquement une aide humanitaire médicale strictement technique, véhiculant un modèle biomédical issu des facultés de médecine occidentales. La prise en compte des représentations à l’égard de la santé ou de la maladie des populations locales s’impose. Les professionnels locaux sont le gage de la prise en compte de ces représentations culturelles. Une des grandes évolutions des quarante dernières années réside dans le fait que la plupart des pays forment maintenant médecins, infirmiers et autres professionnels de santé.
  Les ONG, par leurs relations proches avec les médias, contribuent aussi à la diffusion des représentations occidentales du monde. En effet, les ONG « sans frontières » sont nées de la rupture avec la règle du devoir de réserve qui prévalait à la CroixRouge depuis sa création et qui montra ses limites pendant la Seconde Guerre mondiale. Désormais, les médias se servent des moyens logistiques des ONG (transport, hébergement, moyens de transmission, etc.) qui, en retour, attendent qu’ils parlent d’eux et des actions qu’ils mettent en œuvre, avec un impact attendu sur la notoriété et, au bout du compte, sur les finances.
  On assiste cependant depuis quelques années à une limitation progressive du monopole occidental dans le traitement de l’actualité médiatique internationale. La création de la chaîne satellitaire Al Jazeera en 1996 en est une des expressions emblématiques. Le rôle actuellement joué par cette chaîne dans la vague des révoltes arabes en est une illustration évidente.
  Aujourd’hui, des mouvements extrémistes sur les terrains d’intervention humanitaire ont appris à utiliser le jeu complexe qui lie médias, humanitaires et opinions publiques occidentales. Quand ils attaquent ou enlèvent des volontaires étrangers, ils s’en prennent à la puissance réelle ou supposée à la fois symbolique, économique et politique d’une figure de l’Occident qui est à portée de main. Ils savent que leurs actions seront fortement médiatisées et qu’elles peuvent ainsi « rapporter gros » sur le plan politique. Il en va de même quand ce sont des journalistes qui sont pris pour cible. Les responsables des ONG observent avec attention l’évolution de la situation en Libye. Dans une région sahélienne où les acteurs humanitaires évoluent déjà dans une relative insécurité, l’intervention militaire sous commandement de l’Otan peut renforcer un sentiment antioccidental.


Le monde change, les contextes d’intervention aussi…

  Les ONG évoluent dans un contexte international qui s’est transformé. Les relations internationales s’organisent aujourd’hui sur les logiques d’un monde multipolaire. Des grandes puissances émergent sur tous les continents. Les pays qui composent le BRIC en premier lieu (Brésil, Russie, Inde, Chine). L’Afrique n’est pas en reste et, sur ce continent, trois pays briguent un siège de membre permanent au Conseil de sécurité : l’Égypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud. La question identitaire, imaginée ou construite, est aujourd’hui mêlée au politique qui la manipule parfois. Certains conflits internes récents ou contemporains (Kenya, Côte d’Ivoire, Guinée, Ossétie…) utilisent ainsi les dynamiques et les tensions identitaires à des fins politiques. De façon générale, le « modèle » occidental ne fait plus référence. Pour les ONG, la prise en compte de ces revendications et de l’aspiration à une reconnaissance de la part des populations locales apparaît plus indispensable que jamais. Prendre acte de l’émergence de revendications identitaires, c’est considérer qu’il convient de prendre en compte la revendication de reconnaissance qui existe pour chaque contexte d’intervention.
  De manière plus conjoncturelle, plusieurs événements ont agi comme des déclencheurs de la méfiance ou de la violence à l’égard des humanitaires. La chute du mur de Berlin (1989) a entraîné la fin de la polarisation EstOuest de nombreux conflits (Angola, Colombie ou Afghanistan…) ainsi que l’interruption du soutien financier et logistique dont bénéficiaient les acteurs de ces conflits. Pour survivre et soutenir les efforts de guerre, des guérillas se sont alors orientées vers des activités très lucratives telles que les kidnappings avec demande de rançon, le racket de grandes entreprises, le narcotrafic. Adoptant des conduites mafieuses, elles sont sorties d’une lecture strictement politique et d’une forme d’engagement dans la lutte qui jusqu’alors respectait une logique et une hiérarchie de type militaire. Le nouveau mode du banditisme ne reconnaît pas les logiques du positionnement humanitaire. S’ils sont au mauvais endroit au mauvais moment, les humanitaires deviennent une marchandise comme une autre. Le delta du Niger, la Somalie ou la Colombie illustrent ces changements.
  En outre, les théories sur le « choc des civilisations5 » ont abouti à organiser une nouvelle polarité manichéenne par la montée en puissance des tenants d’une lecture religieuse de la question des conflits et de l’insécurité. Un nouveau vocabulaire apparaît alors, qui oppose des termes comme « Croisés contre Infidèles », « le Bien contre le Mal » ou « les droits de l’homme contre l’islamofascisme ». Le mouvement humanitaire, identifié comme le fruit de l’Occident, se trouve dès lors piégé dans cette nouvelle polarité.
  La question des Territoires palestiniens et de la bande de Gaza en particulier entretient un sentiment d’injustice et, pour une frange de la population arabe et musulmane, une « posture du ressentiment », qui alimente un discours identitaire et la symbolique du martyr au MoyenOrient et audelà.
  Les médias et les leaders politiques arabes utilisent ce conflit pour stigmatiser la politique étrangère des pays occidentaux. Il est interprété comme la traduction caricaturale du traitement asymétrique des affaires internationales : la politique du « deux poids, deux mesures ». Tout le vocabulaire de la « croisade » se retourne en méfiance visàvis des membres des ONG occidentales.
  Le nouveau souffle politique que connaissent certains pays arabes semble présager plus de liberté et de démocratie. Mais chemin faisant, cela conduira à la prise en compte de l’opinion des populations concernées à l’égard de la situation des territoires palestiniens.
  Enfin, la mise en œuvre, au cours d’opérations des forces armées, d’actions présentées comme «humanitaires» a accru la confusion. L’une des formes les plus abouties de cette nouvelle doctrine est en vigueur en Afghanistan. Dans ce pays, les opérations des forces étrangères s’accompagnent de la mise en place du dispositif des Provincial Reconstruction Teams (PRT) qui implique les militaires dans des actions visant à construire des dispensaires ou des écoles par exemple.
  Ce pays est aujourd’hui un terrain emblématique de la confusion ambiante. Il cumule tous les facteurs qui aboutissent à effacer les frontières entre les ONG et les autres acteurs étrangers impliqués directement ou indirectement dans le conflit.

  Voici en effet un pays où se côtoient toutes les catégories d’acteurs dont une bonne part sont occidentaux : des militaires qui font la guerre en uniforme ; des militaires qui disent faire de l’humanitaire, toujours en uniforme (PRT) ; des hommes en civil, mais armés, qui contribuent aux combats. Il s’agit là d’hommes recrutés par des sociétés militaires privées (SMP), dont le nombre par rapport aux soldats des troupes régulières a atteint le ratio jamais égalé d’un soldat « privé » pour un soldat « régulier ». Enfin, il y a d’autres hommes, toujours en civil, qui disent n’être là que pour faire de l’humanitaire mais ils se divisent en deux grandes tribus. Celle de l’ONU et celle des ONG… Dans la tribu ONG, certains disent n’avoir aucun lien avec les soldats étrangers ou leurs gouvernements, là où d’autres s’affichent sans complexe à leurs côtés… Sans parler de celles, souvent américaines, qui font ouvertement du prosélytisme religieux chrétien. Pour un Afghan, sauf à être anthropologue de formation, comment s’y retrouver… ? Comment dès lors ne pas être sensible aux discours de groupes violents qui défendent l’idée que toutes ces tribus sont complices, et œuvrent à un même objectif : occuper le pays pour le mettre au pas ?
  Face à cette évolution des perceptions, comment le mouvement humanitaire peutil réagir ? C’est le caractère hégémonique et flamboyant des ONG occidentales qui constitue le problème prioritaire à résoudre. Surtout quand elles s’affichent sans complexe ou par maladresse comme un outil de la politique étrangère de leurs États.
  Les emblèmes humanitaires seuls ne suffisent plus. Les équipes doivent être dotées des compétences nécessaires pour analyser les postures des leaders communautaires, religieux, militaires ou politiques, pour comprendre la perception qu’ils se font de l’implantation éventuelle d’un projet. Toute confusion entre humanitaire et militaire conduit à entamer le crédit acquis en matière d’impartialité et d’indépendance.
  Ceci inclut l’origine des sources de financement des ONG internationales. Aujourd’hui, selon les contextes, « l’argent a une odeur » et, sur les terrains de conflit, les dirigeants politiques ne manquent pas de s’enquérir de la question auprès des équipes humanitaires étrangères.
  À l’heure où la circulation de l’information est immédiate et mondialisée, il n’y a plus aucune raison que seules les opinions publiques occidentales soient destinataires des prises de parole des ONG humanitaires. Dans les pays où se déploient des interventions humanitaires, toute une culture est encore à développer par les ONG pour informer les populations locales. Apprendre à dire qui l’on est, ce que l’on fait, pourquoi on le fait, quels sont les réseaux et les alliances de chacun, quelle est l’origine des financements, quelles sont ou ne sont pas les relations qu’entretient chaque ONG avec le gouvernement de son pays.
«Désoccidentaliser» le mouvement humanitaire
  L’aide humanitaire non gouvernementale est aujourd’hui dominée par un modèle d’organisation, par des financements et une visibilité opérationnelle qui l’identifient clairement comme issue des pays occidentaux. Ce modèle touche aujourd’hui ses limites en termes de crédibilité, d’efficacité et d’acceptabilité. Il est devenu anachronique par rapport aux évolutions internationales des dernières décennies. Il doit donc évoluer et s’adapter. Le prix à payer est une certaine forme de « désoccidentalisation ». Cela ne signifie ni un reniement, ni un travestissement, mais une mixité des hommes et des savoirs librement consentie par les acteurs de la solidarité internationale.
  « Désoccidentaliser » ne signifie pas tomber dans un culturalisme caricatural et dangereux mais sortir d’une situation de monopole. Chercher des partenaires et des alliés en dehors des pays occidentaux.
Chercher des ressources humaines, financières et techniques là où elles se trouvent aujourd’hui, dans des pays comme l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil ou l’Égypte.
  « Désoccidentaliser » l’aide humanitaire, c’est aussi sortir de la logique des intérêts des grandes puissances occidentales dont elle peut, en certaines circonstances, apparaître comme l’éclaireur masqué ou la voiture balai. Ce qui implique de réaffirmer encore et toujours son caractère non gouvernemental. Cet impératif n’est manifestement pas partagé par l’ensemble de la constellation des ONG, car il suppose une émergence sans concession du modèle « méditerranéen », plus contestataire visàvis des pays d’origine, ce qui est loin d’être acquis aujourd’hui. La réponse à ces différentes questions conditionne la dynamique future du mouvement, sa capacité à se déployer dans toutes sortes de contextes de crise, tout autant que la garantie de la sécurité des équipes.


* Pierre Micheletti, Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Grenoble, président de Médecins du Monde France de 2006 à 2009, auteur de : Humanitaire : s’adapter ou renoncer, Paris, Hachette, 2008.




1. Edgar Morin, « Les nuits sont enceintes », Le Monde, 910 janvier 2011.
2. E. Rowley, Crape, L. Byron, G. Burnham, “ViolenceRelated Mortality and Morbidity of Humanitarian Workers”, American Journal of Disaster Medicine, janvierfévrier 2008, vol. 31 et Stoddard Abby, Harmer Adele, DiDomenico Victoria, Providing Aid in Insecure Environments, 2009 Update, Londres, Overseas Development Institute, avril 2009 (HPG Policy Brief 34).
3. M. Doucin, les ONG : le contrepouvoir ?, Paris, Toogezer, 2007, p. 229231. Global Humanitarian Assistance (GHA) a publié un rapport, Public Support for Humanitarian Crises through NGOs, actualisé en février 2009, dans lequel il décrit la provenance des financements des actions d’urgence (humanitarian assistance) de l’aide humanitaire internationale. GHA a regroupé les informations financières de 114 bureaux des dixneuf plus grosses ONG mondiales humanitaires. Ces ONG récoltent des fonds et sont issues de vingttrois pays du monde entier. Cet échantillon représente 60 % de l’estimation totale des dépenses dans les situations d’urgence des ONG humanitaires. Ces dixneuf ONG sont toutes originaires des pays faisant partie du Comité d’aide au développement, donc de pays occidentaux. Leurs fonds privés représentent entre 75 % et 80 % de l’ensemble des fonds privés des ONG dans le monde.
4. Édith Archambault, « Le secteur associatif en France et dans le monde », dans François BlochLainé (sous la dir. de), Faire société. Les associations au cœur du social, Paris, Syros, 1999,
5. Samuel Huntington, le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

?? p. 1137.