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Entretien :
Joël Weiler,
directeur général

  • Joël Weiler, directeur général : « Médecins du Monde c’est l’indépendance, la confiance et l’audace »
Médecins du Monde c’est l’indépendance, la confiance et l’audace

Le 13 février prochain, Joël Weiler, Directeur Général de Médecins du Monde depuis 2017, passera la main. L’occasion de faire le bilan sur son parcours depuis 30 ans, d’acteur de terrain à dirigeant de l’association, et de recueillir sa vision de notre secteur comme de ses enjeux.

Avant de parler de tes années de DG de MdM, peux-tu nous rappeler les grandes lignes de ton parcours ? Pourquoi t’es-tu engagé dans l’humanitaire ?

Je pense qu’à la base de mon engagement il y a une soif d’aventure et une envie de connaitre le monde. Très tôt, j’ai eu le besoin de me confronter à d’autres réalités.

Je n’avais pas encore l’engagement politique que j’ai acquis avec Médecins du Monde, mais j’avais déjà une envie de justice sociale chevillée au corps.

J’ai fait des études de maths, de génie civil, j’ai été maçon aussi, mais l’aventure m’appelait. Ma première mission, au Mali, est déterminante : 1992, j’ai 20 ans et c’est un virage dans ma vie. Je me réengage dès 1995. A partir de là, ma vie c’est l’humanitaire. Pendant 20 ans, je suis presque toujours sur le terrain pour des missions longues au Mali, Burkina Faso, Vietnam, Soudan, Madagascar, Zimbabwe, entrecoupées d’engagements plus courte au Moyen Orient, en Afrique, en Asie. Je l’ai fait avec plusieurs ONG d’envergures très différentes. Ces deux décennies sur le terrain m’ont forgé.

Je rejoins Médecins du Monde en 2010 comme coordinateur général, puis je deviens le responsable des Urgences fin 2013 et je suis nommé Directeur Général le 1er avril 2017.

Quel est ton souvenir humain le plus fort depuis ton arrivée chez Médecins du Monde ?

Il y en a tellement… sur le terrain, évidemment, et au siège, où les salariés et les bénévoles sont engagés de façon différente mais tout aussi puissante ! En trente ans j’ai vécu beaucoup de choses d’une intensité rare et j’ai conscience de la chance que j’ai eue. Spontanément, la première réponse qui me vient c’est la Syrie et le cross-border : les équipes et le matériel de Médecins du Monde passaient les frontières de façon clandestine et relativement risquée. C’était inévitable pour monter une réponse adaptée à la crise. Cet épisode a été la démonstration d’un engagement extrême et d’une détermination sans faille de la part des équipes de Médecins du Monde. Plus proche de nous, il y a aussi la “Jungle” de Calais : on l’a beaucoup dit mais on ne pensait pas pouvoir voir une telle situation en France…

A titre personnel, je suis toujours ému en pensant aux assassinats de nos collègues au Nigeria, ou plus récemment en Palestine.

Médecins du Monde France est et doit rester l’ONG leader dans la défense du bien commun, que ce soit sur la santé ou les actions collectives menées par le secteur.

Quel est le projet que tu es le plus fier d’avoir mené en tant que Directeur Général ?

En neuf ans, il y en a plusieurs ! Certains sont très concrets pour le terrain, comme notre positionnement sur l’avortement et le courage de nos équipes à travers le monde pour donner aux femmes la possibilité de choisir.

Je repense aussi à la naissance de Médecins du Monde Turquie, qui était l’illustration de notre volonté d’ouvrir le réseau de Médecins du Monde pour qu’il soit au plus proche de nos terrains d’intervention, qu’il ne soit pas seulement « réservé » aux pays du Nord pour le dire clairement. Notre façon d’intervenir s’est beaucoup modifiée avec les années aussi, moins d’expatriés, de plus en plus de partenariats stratégiques, nous sommes colombiens en Colombie, Syriens en Syrie…

D’autres projets ont permis de renforcer notre organisation, comme la construction de notre stratégie de financement, grâce à laquelle nous avons acquis une indépendance, ou la création de la Direction Santé Plaidoyer qui représente, j’en suis convaincu, notre avenir et notre marque de fabrique.

Il y a aussi le déménagement du siège de Médecins du Monde de Paris à Saint Denis, qui était éminemment complexe : il revêtait des enjeux symboliques d’histoire et d’identité, et nous avions besoin d’écrire une nouvelle page et de nous créer des opportunités futures.

Je suis très fier de ce que nous sommes à Médecins du Monde. Je repense à des visites sur le terrain qui m’ont beaucoup marqué : en Birmanie, en Colombie ou en Palestine mais aussi à Bordeaux, à St Denis ou à Dunkerque.

Quel a été le plus gros enjeu que tu as affronté en tant que DG de MdM ?

Je dois bien dire que le poste de Directeur Général donne parfois le sentiment de ne gérer qu’un enchainement de crises et d’urgences ! Garder son sang-froid et sa lucidité, sans a priori, a sans doute été le plus important. Ralentir quand tout le monde accélère.

De façon plus concrète, mon enjeu était de renforcer notre organisation, depuis le siège, pour qu’elle accompagne au mieux les bénévoles et salariés sur le terrain. Je parlais tout à l’heure de notre stratégie de financement : elle montre à elle seule qu’en neuf ans nous nous sommes structurés pour gagner en efficacité et en solidité. Aujourd’hui Médecins du Monde est mieux parée aux crises.

Comment vois-tu l’évolution du secteur humanitaire en France depuis que tu as pris les fonctions de DG ?

La grande question concerne l’architecture du système humanitaire et le rôle des ONG. Le passé est moins important que le présent et actuellement, nous sommes confrontés à un effondrement du secteur, les financements disparaissent, les ONGs sont de plus en plus considérées comme des prestataires, l’accès aux populations se réduit de jour en jour…

Nous n’avons pas fini de voir les effets des dernières décisions politiques, notamment américaines, mais pas seulement : la France n’est pas épargnée par les débats qui nous impactent et qui impactent donc les populations pour lesquelles nous travaillons.

Dans ces temps incertains, Médecins du Monde, par sa solidité et son histoire, a plus que tout autre le devoir de tenir la barre, nos principes, nos valeurs. C’est précisément dans ce type de tempête que l’équipe doit être solidaire et le bateau robuste.

Quel est le plus grand défi que MdM doit affronter dans un futur proche selon toi ?

Les enjeux prioritaires sont quasi existentiels. Non pas que notre enjeu soit de survivre mais dans l’état actuel du monde, nous devons nous battre chaque jour pour conserver notre liberté d’agir.

Médecins du Monde France est et doit rester l’ONG leader dans la défense du bien commun, que ce soit sur la santé ou les actions collectives menées par le secteur. Notre rôle c’est de soutenir les initiatives, les partenariats pour le bien collectif, par exemple appuyer les acteurs les plus fragiles ou encore développer des expertises mutualisées. Ne regardons surtout pas les plus petits acteurs avec condescendance, il y a des initiatives, des tentatives, des mouvements qui sont à soutenir absolument, parce que plus nous sommes liés les uns aux autres plus nous sommes forts. Nous n’avons pas le luxe de nous désolidariser.

A l’échelle de l’association, je suis convaincu que notre premier enjeu dans un avenir proche se trouve dans le Réseau international, le One Médecins du Monde. Cela reste un chantier à travailler mais il sera la clé de grandes avancées stratégiques et politiques.

Si tu devais résumer les années passées à la DG de Médecins du Monde en trois mots, lesquels choisirais tu ?

Trois mots qui disent ce que nous sommes collectivement : indépendance, confiance et audace.

Un dernier mot pour les salariés et bénévoles de MdM ?

Merci. Merci à tous pour ces années, ces mois ou même ces jours passés ensemble, J’ai beaucoup appris avec chacun de vous. Depuis l’annonce de mon départ je reçois beaucoup d’affection et de gentillesse, et ça me touche énormément alors que je vais clore un chapitre qui aura duré presque quinze ans.

N’oubliez pas : nous sommes libres et surtout, « on ne s’interdit rien ».