Naufrages des migrants, naufrage des démocraties

"Mourir pour mourir, au moins on aura essayé…" Ce jeune homme arrivé il y a 72 heures, dans le Centre de premier accueil de Chios, une île grecque à moins de 10 km des côtes turques, confie pourquoi il s’est lancé dans l’aventure de l’exil. Il est syrien. Il est le seul homme rescapé de toute la famille. Il espère rebâtir sa vie. Sa mère est restée là-bas en Syrie. Il veut lui trouver un lieu sûr en Europe pour qu’elle puisse finir ses jours en paix.
L'essentiel

• Un sursaut citoyen, responsable et solidaire s’impose. Il est plus que temps de changer de cap.

Dans le centre de Chios, 245 personnes ont comme lui tenté le tout pour le tout. Des hommes, des femmes, et beaucoup d’enfants. En fait, des familles entières, qui ont fui l’enfer.

Médecins du Monde leur apporte les premiers soins. L’administration grecque recueille leur identité et leur octroie un « droit de séjour » de six mois.

Ils ne sont pas au  bout de leur périple. Leur prochaine étape est Athènes, où Médecins du Monde les retrouvera sûrement, comme tant d’autres, dans ses centres de soins, mêlés aux Grecs appauvris par la crise et l’austérité. Puis l’Europe du Nord, en principe la destination finale, si tout se passe au mieux.

Aujourd’hui, un voilier transportant près de 100 migrants vient de s’échouer sur un rocher près des côtes de Rhodes, plus au sud. Deux femmes et un enfant sont morts noyés.  

Ceux que nous croisons le lendemain à Lesbos ont eu plus de chance. Mais il s’en est fallu de peu. Ils étaient 45 sur un bateau pneumatique prévu pour 20. Leur passeur les a abandonnés au milieu de la traversée. Ils ont été secourus en mer et acheminés vers le port militaire. La fatigue et le soulagement se lisent sur leur visage. Un trait d’inquiétude aussi. Que va-t-on faire d’eux ? 

 

Ces scènes devenues quotidiennes sur les côtes européennes de la Méditerranée, ces drames effrayants, ces trafics odieux, révoltants en soi, le sont aussi par la pingrerie des réponses qu’y apportent nos gouvernements.

 

En France, on nous rappelle l’adage rocardien selon lequel  le pays « n’aurait pas vocation à accueillir toute la misère du monde », en oubliant que son auteur, fort marri du succès de sa formule tronquée,  ajoutait aussitôt :« mais elle doit en prendre fidèlement sa part ».

Pour faire bonne mesure, on nous présente le plus souvent ces migrants comme un danger, quand ce n’est pas comme de potentiels terroristes. On nous propose conséquemment et pour l’essentiel de« protéger nos frontières », ce qui veut dire en fait et illusoirement de les fermer, pour protéger nos biens, nos valeurs, nos sociétés, qui seraient potentiellement et intégralement menacées par cet afflux indésirable de population. 

 

L’œil rivé sur les sondages, nos responsables politiques omettent de faire la pédagogie de l’histoire, des principes et du droit.  L’accueil, la protection deviennent des mots tabous. La peur de l’autre l’emporte sur toute autre considération.

Les politiques migratoires européennes, de plus en plus restrictives et répressives, ont réduit à peau de chagrin les voies légales de la migration. Elles ont tenté d’en tarir le flux en passant des accords avec des pays dits de départ ou de transit qui ne respectent pas les droits fondamentaux et maltraitent les candidats à l’exil.

La chute de la dictature libyenne et le chaos qui s’en est suivi montrent, par défaut, ce que « cachaient » ces accords. Aujourd’hui, c’est l’Egypte qui fait du zèle, en dépêchant sa marine militaire contre les embarcations de migrants. 

 

En guise de politique migratoire, c’est une politique de criminalisation des migrants que l’Europe et la France mettent en œuvre. Contrôlés, arrêtés, détenus, parfois harcelés (Calais),ils sont traités en ennemis et considérés comme coupables du simple fait d’être là. Pour eux, pas de présomption d’innocence. Ils sont les boucs émissaires de toutes nos fractures sociales. De toutes nos peurs.  La raison et le droit cèdent aux assauts de l’amalgame : étranger, clandestin, parasite, terroriste.

Cette politique désastreuse est un fiasco.

Le flux migratoire continue de s’intensifier.  Et comme toutes les voies légales sont coupées, il emprunte la seule qui reste : la mer, ses dangers et ses trafics. Chaque cran de contrôle supplémentaire accroit le coût des traversées et la prospérité des passeurs.

Tenter de faire croire qu’on règlera la question en s’attaquant à leur douteux commerce, en les traquant et en détruisant leurs embarcations relève de l’escroquerie intellectuelle.

Même nuancé d’une éventuelle politique de quotas dont le principe et la fixation déchire maintenant l’Europe, le combat, aussi coûteux qu’absurde, engagé sur des bases aussi malthusiennes, est perdu d’avance.

Un changement de pied s’impose donc, d’urgence. De longue date, anthropologues, géographes, économistes, sociologues et philosophes nous rappellent que la migration est un phénomène aussi ancien que l’humanité, qu’elle génère dynamisme, croissance, richesse et développement aussi bien dans les pays d’accueil que, par effet retour, dans les pays de départ.  Leurs études les plus sérieuses et les plus récentes quantifient ces apports. Les migrants sont contributeurs nets à nos systèmes de protection sociale. Leurs transferts financiers représentent 6 à 7 fois l’aide publique au développement, deux fois le montant des investissements des entreprises privées dans leurs pays d’origine.

 

Cessons par conséquent de présenter la migration comme un problème à résoudre,  un fléau dont il faudrait se protéger ou se débarrasser. Elle est inhérente à nos sociétés, a fortiori dans un monde globalisé.

 

Le comble serait que les hommes seuls y soient privés du droit de circuler qu’ont aussi bien l’argent que les marchandises.

Apprenons à penser la migration comme une opportunité et avec elle ses corollaires, l’accueil et l’insertion.

Cessons en la matière de faire payer aux migrants d’aujourd’hui, nos échecs d’hier.

En un mot, finissons-en avec l’hostilité diffuse ou manifeste qui d’un bout à l’autre de l’échiquier politique européen marque l’essentiel des politiques migratoires aujourd’hui à l’œuvre.

A défaut, il faudra bien en conclure que ces politiques servent des publics et des fins moins avouables que ce que prétend toujours le discours officiel, qu’elles ne sont qu’une illustration supplémentaire de l’incapacité de nos Etats à réguler une mondialisation sans freins, à en gérer les effets collatéraux.

Ces gesticulations inefficaces et dangereuses ne seraient alors que la manifestation d’un pouvoir résiduel qui, n’ayant plus prise sur les réalités économiques, se concentrerait sur sa vocation policière au risque de donner un tour sécuritaire à un Etat jusque-là social et solidaire. 

 

Car cette manie du soupçon, cette obsession du contrôle, ce fantasme de la citadelle assiégée, sont porteurs de lourdes menaces pour nous tous, pas seulement pour ceux qui sont aujourd’hui rejetés ou traqués. Cette logique qui maltraite le droit de l’autre pourrait un jour, par contagion ou accoutumance, banalisant contrôles et violences institutionnels, s’étendre à toute la société.

Avec la question migratoire, ce sont en fait les droits fondamentaux et la démocratie qui sont en cause.

Ne laissons pas les migrants se noyer en Méditerranée. N’abandonnons pas notre âme dans ce naufrage.

Un sursaut citoyen, responsable et solidaire s’impose. Il est plus que temps de changer de cap.

Ariane Junca et Françoise Sivignon / Médecins du Monde.

 
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