République Démocratique du Congo : le viol se généralise au Nord-Kivu

République Démocratique du Congo : le viol se généralise au Nord-Kivu

Sept ans d’expérience au Nord-Kivu aux côtés des victimes, des conseillères psychosociales et plus généralement des associations congolaises partenaires, ont fait émerger quelques recommandations pour améliorer la prise en charge des femmes et des enfants victimes de violences sexuelles.

Avant, lorsqu’un homme commettait un viol, il était aussitôt expulsé du village et les gens avaient peur de la punition. Mais depuis la guerre, le viol est devenu une arme généralisée et peu à peu admise dans les communautés. » Julienne Lusenge, présidente de l’association Sofepadi 2 Dossier de presse RDC Nord-Kivu - Médecins du Monde

Introduction

Je m’appelle Zaina. J’ai 20 ans et un bébé de 4 mois. J’ai connu le centre de l’association Sofepadi de Béni il y a cinq mois. J’y suis venue parce que j’ai été violée. Mon agresseur est entré chez moi le soir. Il m’a dit que mon fiancé se vantait partout que j’étais vierge et qu’il allait donc me prendre ma virginité. J’ai dit que c’était impossible, que j’étais déjà fiancée et que la dot était versée. Je lui ai dit de partir. J’étais seule dans la maison. Il insistait beaucoup. Comme je résistais, il m’a saisie de force et m’a violée. Après cela, il est sorti. Il a dit à haute voix qu’il venait de détruire ma virginité, que j’allais tomber enceinte et que je ne pourrais plus me marier. J’ai eu peur. Je n’ai rien dit à personne. Mais au bout de deux mois, j’ai compris que j’étais enceinte. Le médecin a confirmé ma grossesse. Les infirmiers m’ont dit d’aller chez Sofepadi. Les conseillères m’ont donné la force d’aller trouver mon fiancé pour lui raconter ce qui m’était arrivé. Il a compris que c’était un viol et m’a pardonnée. Mais quand il en a parlé à sa famille, celle-ci s’est opposée au mariage. J’ai voulu me suicider. Quand mes parents ont vu que je voulais me tuer avec un insecticide, ils m’ont emmenée dans une maison de prière. J’étais très maigre, je ne mangeais plus depuis deux semaines. Après les entretiens avec la conseillère de Sofepadi, j’ai changé. J’ai mangé à nouveau. Puis j’ai accouché à l’hôpital. Mes parents ont remboursé les chèvres offertes par mon fiancé. Je ne le vois plus. Mais mes parents ne m’ont pas chassée. Ils s’occupent de moi et de mon enfant.

Zaina, 20 ans

Un contexte alarmant

Hausse des violences dans le Nord-Kivu

Les femmes et les enfants vivant dans le Nord-Kivu sont particulièrement touchés par les violences sexuelles. Selon l’ONU, sur les 16 000 nouveaux cas recensés en 2008 sur l’ensemble du pays, 7 703 cas ont été enregistrés dans l’Est de la RDC et 4820 dans la seule province du Nord-Kivu. Plus généralement, cette région connaît une hausse des violences depuis l’an dernier. Deux causes principales apparaissent : les combattants du FDLR (Forces démocratiques de la libération du Rwanda), dont certains ont participé au génocide rwandais contre la minorité tutsi en 1994, agissent en représailles face à l’offensive conjointe des forces armées congolaises et rwandaises soutenue par la Monuc (Mission de l’Onu au Congo). De plus, la démobilisation d’anciens soldats s’est accentuée, et selon un rapport de Human Rights Watch publié en juillet, ceux-ci sont retournés à la vie civile avec un minimum de mesures de réinsertion et sont les auteurs de nombreux viols.

De plus en plus de viols commis par des civils

Mais toutes les associations congolaises sont unanimes : les violences sexuelles, qui ont explosé depuis le au début des années 2000 dans le Nord-Kivu, et plus généralement dans l’est de la RDC, ne sont plus le seul fait de forces armées, gouvernementales ou rebelles. Les auteurs des viols se trouvent dans le voisinage, dans le milieu professionnel et au sein même des familles. L’impunité quasi-totale face à ces crimes a déstructuré la société à tel point qu’elle a fait sauter un à un tous les verrous protecteurs, dans les villes comme dans les villages, si bien qu’aujourd’hui, aucune femme ne peut plus se déclarer à l’abri. L’association d’aide aux victimes Fepsi, installée à Butembo dans le Nord-Kivu, confirme un triplement du nombre des victimes enregistrées entre janvier et juin 2009 par rapport à la même période en 2008. Selon Elise Mbusa, infirmière et conseillère psycho-sociale, « les actes de violence ont augmenté mais ce qui nous inquiète beaucoup, c’est qu’ils ne sont plus seulement commis par des hommes armés mais par des civils, le plus souvent de jeunes adultes». L’association EVA de Butembo estime que les civils sont à l’origine d’au moins 40% des cas de violences sexuelles. « Le viol n’est plus seulement une arme de guerre. Il est également dû à la pauvreté des parents qui oblige des jeunes filles à aller vivre ailleurs et à l’abus de pouvoir des adultes, et notamment des professeurs, des patrons et même des maris ». Certaines conseillères ont également noté que de jeunes hommes avaient violé des femmes sur le conseil de leur féticheur « pour guérir du sida » ou « pour obtenir une prospérité éternelle ».

2/ Le projet de médecins du Monde

La mission basée à Goma

Médecins du Monde a entamé ses réflexions sur l’implantation d’une mission de lutte contre les VFF (Violences faites aux femmes) à Goma dès 2002. Les consultations opérées dans le cadre de la mission de lutte contre le VIH-Sida ont fait resurgir l’ampleur du phénomène des violences sexuelles. Une veille socio-anthropologique a été mise en place et a notamment permis d’approcher une catégorie d’acteurs particulièrement intéressants en termes de perspectives de changement social : les conseillères psychosociales. Opérationnelle depuis janvier 2008, cette nouvelle mission d’une durée de trois ans a pour objectif principal d’accompagner la structuration d’une société civile dans la lutte contre les violences sexuelles, par le développement d’une santé mentale collective et individuelle et par le renforcement des capacités des associations locales luttant contre les violences sexuelles dans l’ensemble de la province du Nord-Kivu. « En résumé, nous n’intervenons pas directement auprès des victimes mais en appui auprès des acteurs locaux » explique Tatiana Kourline, coordinatrice du projet VFF à Goma. Concrètement, MdM met en place des modules de formation des conseillères psychosociales congolaises, organise des séances de supervision pour suivre leur travail et analyser leurs pratiques, et met à leur disposition un psychologue et une base d’informations au sein du CECPS (Centre d’échanges des conseillères psychosociales) de Goma. 27 conseillers et conseillères ont déjà suivi le premier module et 27 nouveaux acteurs entament un cycle de formation d’un an. Le projet permet également de soutenir sept services de santé situés à Goma et à Karisimbi et de les approvisionner en médicaments et kits PEP ou post-exposition destinés aux femmes violentées.

L’approche holistique des VFF

Les associations locales soutenues par Médecins du Monde interviennent dans un ou plusieurs domaines de la prise en charge des victimes. Si la détection d’un nouveau cas se fait souvent lors d’une consultation médicale ou d’une sensibilisation sur le terrain, sa prise en charge suit un parcours bien défini, comprenant une prise en charge médicale, une écoute psychosociale et éventuellement une médiation familiale, un accompagnement juridique si la victime le souhaite et enfin une réinsertion socio-économique, comme le demandent de nombreuses victimes.