Mettre fin à la guerre au Yémen : notre intervention au conseil de sécurité de l'ONU

SANAA, YEMEN - Trois enfants devant les immeubles détruits du centre ville. La guerre au Yémen a causé la mort de milliers de civils et le déplacement interne de plus de 3 millions de personnes. @Reuters

Mettre fin à la guerre au Yémen : notre intervention au conseil de sécurité de l'ONU

Plus de 5 ans que le Yémen est frappé par un conflit dont les civils sont les premières victimes. Le 28 juillet 2020, Wafa’a Al Saidy, cheffe de mission au Yémen et citoyenne yéménite vivant à Sana’a, a témoigné de la situation humanitaire, sanitaire et économique du pays auprès du Conseil de Sécurité de l'ONUinfo-icon. Le Conseil de sécurité peut et doit redonner des options au Yémen : mettre fin à la guerre, sauver l’économie du pays, permettre un accès inconditionnel à l’aide humanitaire et maintenir l’aide de financement. Découvrez son intervention.

 


 

Merci, M. le Président, chers membres du Conseil,

Tout d’abord, je tiens à tous vous remercier et, plus particulièrement, la présidence allemande, pour cette invitation.

En tant que citoyenne yéménite vivant à Sanaa et cheffe de mission de Médecins du Monde depuis 2017, je suis amenée à me déplacer régulièrement pour des raisons personnelles ou professionnelles dans des zones contrôlées par différentes parties. Je souhaite témoigner de la réalité que vivent aujourd’hui les civils au Yémen.

Nous avons vu des mères et des nourrissons mourir de complications qui auraient pu être évitées lors de la grossesse ou de l’accouchement.  Nous avons vu une mère de 22 ans tenter péniblement de traverser les affrontements et les barrages routiers pour rejoindre un hôpital à Aden où elle devait accoucher, puis perdre finalement son enfant et subir une hystérectomie en urgence pour rester en vie.

Nous avons vu des pères désespérant de ne pouvoir amener leurs enfants dénutris au centre de soins.

Nous avons vu des patients mourir par manque de disponibilité des traitements adaptés à leurs maladies chroniques ou par manque de moyens pour les acheter. Les familles se voient aujourd’hui obligées de choisir entre se procurer les médicaments nécessaires au traitement de la maladie chronique d’un proche et la nourriture.

Nous avons vu des enfants traumatisés par les bombardements à Hodeidah, souffrant de stress post-traumatique et de phobies spécifiques, qui en viennent même aujourd’hui à être effrayés par le bruit de la pluie. Nous avons vu une fille de 12 ans en état de choc après être tombée sur le corps sans vie de son camarade de classe alors qu’elle fuyait le bombardement de son école à Sanaa.

Nous avons vu des adultes présentant des symptômes d’anxiété et de dépression parce qu’ils étaient incapables de subvenir aux besoins de leur famille.

Nous avons vu des familles déchirées par la guerre. Je sais d’ailleurs que, lorsque nous célèbrerons l’Aïd dans deux jours, de nombreuses familles ne se réuniront pas.

La pandémie de COVID-19 n’a fait qu’aggraver cette situation déjà insoutenable. Bien que nous ne disposions pas de données précises sur les cas de contamination et les décès liés au COVID-19 au Yémen, je peux vous dire que nous voyons des personnes mourir chez elles et dans les centres de santé, non seulement à cause des symptômes associés au COVID-19, mais aussi et surtout par manque d’accès aux services de santé de base en temps voulu.

Le système de santé au Yémen n’était pas prêt à faire face à la pandémie. Plus de la moitié des infrastructures de santé sont inopérantes ou dysfonctionnelles à cause de la guerre : la destruction, le manque de fournitures, la pénurie de carburant, l’insuffisance des salaires gouvernementaux et l’irrégularité de leur versement sont quelques-unes des nombreuses difficultés auxquelles nous sommes confrontés au quotidien.

J’aimerais rendre hommage au personnel sanitaire yéménite. Il n’est pas moins dévoué à ses patients que dans n’importe quel autre pays du monde. Pourtant, aujourd’hui, les professionnels de santé au Yémen se voient obligés de choisir entre un travail mal ou non rémunéré dans les centres de santé ou un travail rémunéré en dehors des centres de santé. Ils doivent choisir entre s’occuper de leurs patients ou nourrir leurs enfants : c’est un choix injuste et personne ne devrait être mis dans une telle position.

Cependant, les professionnels de santé ne sont pas les seuls à se retrouver au pied du mur. C’est également le cas de tous les fonctionnaires et de l’ensemble de la population yéménite.

Les affrontements, les bombardements, les tirs d’artillerie et l’insécurité tuent des hommes, des femmes et des enfants. C’est ce qu’il s’est produit une fois de plus la semaine dernière, lors du bombardement de la ville d’Al-Hazm à Al-Jawf qui a coûté la vie à 11 civils, dont des femmes et des enfants. Mais la détérioration de l’économie met elle aussi directement en péril la vie des survivants, car la plupart d’entre eux n’ont pas les moyens de s’acheter de la nourriture, des médicaments ou de l’eau potable.

Laissez-moi vous parler des campagnes de sensibilisation à la prévention contre le choléra que nous menons : nombre d’hommes et de femmes nous ont fait part de leur frustration : « comment voulez-vous que l’on se lave abondamment les mains avec de l’eau et du savon, alors qu’il nous est déjà si difficile de trouver de l’eau pour boire et cuisiner ? »

En effet, le conflit a privé des centaines de milliers de Yéménites de leur emploi, de leur salaire, de leur ferme, de leur zone de pêche et de l’accès aux ports et aux marchés.

Ils ont perdu tout accès à un revenu décent et se retrouvent à court d’options.

Le Conseil de sécurité peut et doit redonner des perspectives d’avenir au Yémen. À cette fin, j’ai quatre demandes à lui adresser :

Mettez fin à la guerre au Yémen

La fin de la guerre constitue la seule voie pour permettre aux civils de retrouver leur autonomie et de ne plus dépendre des aides : aucune aide au monde ne sera suffisante pour répondre aux besoins croissants. Nous sommes extrêmement reconnaissants envers tous les gouvernements qui ont annoncé leur appui en faveur de la paix et envers M. Griffith qui poursuit inlassablement ses efforts. Mais vous pouvez aller encore plus loin pour mettre fin à cette guerre.

Premièrement, le Conseil de sécurité doit pousser les parties à s’engager dans un véritable dialogue de paix.

Deuxièmement, les membres du Conseil de sécurité doivent exhorter les pays directement impliqués dans le conflit à mettre fin à leurs interventions militaires et à cesser d’armer les différents groupes au Yémen.

Troisièmement, les membres du Conseil de sécurité doivent faire pression sur les nombreux pays, parmi lesquels se trouvent des membres permanents de ce Conseil, afin qu’ils mettent fin à leur appui logistique et militaire, direct et indirect, aux opérations militaires déployées au Yémen.

Dans la rue, les citoyens comme moi continuent de se demander si la communauté internationale souhaite réellement mettre fin à cette guerre. Ces pays, et ils ne sont pas les seuls, continuent en effet de vendre des armes dans la région et d’alimenter la guerre. Cette contradiction n’a aucun sens pour le peuple yéménite, c’est pourquoi nous questionnons et demandons instamment à la communité internationale de faire preuve d’honnêteté et d’accorder un soutien de principe à la paix.

Aujourd’hui, nous craignons également que l’impact négatif du COVID-19 sur l’économie mondiale n’entraîne une hausse des ventes d’armes dans l’espoir de relancer les économies. Nous espérons nous tromper, car tout profit tiré de la vente d’armes destinées au Yémen se ferait en réalité sur le dos des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants yéménites. J’espère que les décideurs auront cela à l’esprit avant de légaliser à l’avenir toute vente d’armes dans la région.

En tant que membres du Conseil de sécurité, si vous défendez réellement la paix au Yémen, vous devez cesser entièrement de contribuer à la guerre.

Ma deuxième demande est la suivante :

Sauvez l’économie du Yémen

La dépréciation du YER et la détérioration de l’économie sont des conséquences directes de cette guerre qui alimentent de façon sous-jacente le cercle vicieux de la violence.

Comment le Conseil de sécurité peut-il sauver l’économie yéménite ?

Tout d’abord en exhortant les pays directement impliqués dans le conflit à intervenir pour mettre fin à la dépréciation du YER.

Je sais que de nombreuses économies dans le monde sont en difficulté en raison du COVID, mais nous ne devons pas oublier pour autant que la situation désespérée que connaît le Yémen est une souffrance entièrement causée par les hommes et que les pays directement impliqués dans le conflit ont le devoir, en vertu du droit humanitaire international et des droits humains internationaux, de protéger les droits économiques et sociaux. Le sauvetage de l’économie yéménite doit rester une priorité.

Deuxièmement : le Conseil de sécurité doit exhorter les parties yéménites à placer tous leurs impôts et revenus à la banque centrale du Yémen.

Troisièmement : levez le blocus, ainsi que toute autre restriction à la circulation des civils et à l’importation ou l’exportation de tous les biens commerciaux vers/depuis le Yémen. Il est essentiel de rétablir des dynamiques de marché fonctionnelles dans toutes les régions du Yémen afin de permettre aux Yéménites de vivre dans la dignité. C’est également le seul moyen de restaurer le pouvoir d’achat des familles pour leur permettre de répondre à leurs besoins élémentaires sans dépendre de l’aide humanitaire.

Les crises énergétiques répétées au nord et au sud menacent la capacité des civils à survivre. Le monde assiste à de longues files d’attente de voitures devant les stations essence au Yémen et pense probablement qu’il suffirait à la population de marcher. En réalité, le carburant au Yémen n’est pas seulement une affaire de voitures. Le carburant est aussi précieux que l’eau, car les pompes à eau dépendent du carburant pour fonctionner. Il est aussi essentiel que la santé, car les hôpitaux sont alimentés par des générateurs et non par le réseau public d’électricité qui n’est pas fiable. Il a autant d’importance que l’alimentation, car le coût associé à la culture et au transport des produits de base augmente et les civils n’ont plus les moyens de les acheter.

Permettez un accès sûr et sans entrave à l’aide humanitaire au Yémen

Je demande également au Conseil de sécurité d’exiger de toutes les parties belligérantes qu’elles respectent le droit humanitaire international et les principes humanitaires afin de permettre un accès sûr et sans entrave des populations affectées à l’aide humanitaire. Les travailleurs humanitaires qui sont en première ligne exigent un accès inconditionnel aux personnes dans le besoin. À cette fin, les barrières internes et bureaucratiques à la circulation du matériel de secours et du personnel humanitaire au nord et au sud doivent être levées immédiatement.

Maintenez le financement de l’aide et n’abandonnez pas le Yémen

Certes, l’aide humanitaire ne remplacera jamais la paix. Cependant, alors que le pays est toujours déchiré par la guerre et qu’il est exposé à une crise économique sans précédent, à des inondations récurrentes et à une pandémie mondiale, il est totalement injuste pour les populations yéménites affectées de réduire le financement de l’aide humanitaire au Yémen !

Si nous n’avons pas choisi de dépendre de cette aide, c’est malheureusement un fait. La situation actuelle ne reflète en rien notre peuple. Ceux qui ont séjourné ou travaillé au Yémen savent que les Yéménites au nord et au sud forment une nation pacifiste, décente et empreinte de dignité, de fierté, de solidarité sociale et de générosité. C’est dans ces valeurs que nous souhaitons élever nos enfants. Aucun enfant au monde ne mérite de grandir avec le désespoir, l’impuissance ou tout simplement l’attente de voir ce que le monde voudra bien lui laisser par charité. Nous voulons retrouver notre vie d’avant. Nous voulons disposer des mêmes opportunités que les autres nations pour travailler, inventer et construire notre pays. Nelson Mandela a dit un jour que « vaincre la pauvreté n’est pas un geste de charité. C’est un acte de justice. Il s’agit de protéger les droits humains fondamentaux, le droit de vivre dans la dignité, libre et décemment ».

Cela n’arrivera jamais au Yémen tant que la guerre durera.

Mesdames et messieurs, le Yémen a besoin du Conseil de sécurité des Nations Unies pour empêcher l’effondrement de l’économie yéménite ainsi que pour mettre fin à la guerre, et non à l’aide humanitaire.

Je vous remercie de votre attention.

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