Espérances romaines

© Arnaud Finistre

Espérances romaines

Actif en Italie depuis cinq ans, Médecins du Monde vient en aide aux exilés dans un contexte politique délétère. Reportage à Rome, où les équipes continuent de promouvoir la santé auprès des plus vulnérables et participent à la prévention contre l’épidémie de Covid-19.

"El que persevera triunfa", "Celui qui persévère triomphe."
Énoncée gravement, la maxime rythme le récit d’Eduardo. Un récit à voix basse, sur le ton prudent de la confidence. Eduardo a fui Cuba au printemps 2019 avec Olivia, sa femme depuis vingt ans. Il raconte les arrestations arbitraires, les atteintes à la liberté d’expression, les privations institutionnalisées. « Les Cubains ne peuvent pas manger le poisson et les langoustes qu’ils pêchent, ils sont réservés à l’exportation et aux touristes. »

 

Eduardo et Olivia rejoignent d’abord Moscou. La Russie est l’un des pays où les Cubains sont autorisés à voyager. Ils y passent huit mois, achètent des billets aller-retour pour Belgrade, réservent un hôtel, conditions sans lesquelles ils ne pourront débarquer. Mais à peine ont-ils atterri que les autorités les renvoient en Russie. La deuxième tentative sera la bonne. Le couple rejoint alors la frontière serbo-croate à Šid, mais ne parvient pas à la franchir. Conseillés par des amis, Eduardo et Olivia prennent un vol pour Moscou via Rome où une avocate les attend et les aide à sortir de l’aéroport : ils sont enfin entrés dans l’Union européenne.

Grâce à nos médiatrices interculturelles, nous parlons santé sexuelle et reproductive, orientation vers les services de soins, santé mentale, relations intrafamiliales.

« Il est rare que des exilés cubains se retrouvent en Italie, souligne Laura Auriccho, psychologue de Médecins du Monde à Rome. Ils ont besoin de parler de la réalité de la vie à Cuba, du traumatisme qu’elle représente. » Dans le centre d’accueil extraordinaire Mondo Migliore, à vingt kilomètres de la capitale italienne, Eduardo et Olivia attendent d’être entendus par la commission qui étudie les demandes d’asile. Une fois par semaine, Médecins du Monde y organise des séances de prévention à la santé. « Grâce à nos médiatrices interculturelles, en fonction des besoins exprimés par les réfugiés, nous parlons santé sexuelle et reproductive, orientation vers les services de soins italiens, santé mentale, relations intrafamiliales », explique Lorena Di Lorenzo, la responsable du projet.

Les femmes qui viennent vers nous, ont souvent des idées fausses sur la transmission des maladies, la planification familiale.

Olivia est une fidèle de ces moments privilégiés. Elle peut y partager son expérience avec d’autres exilées venues du Nigeria, du Bangladesh, d’Iran ou de Tunisie. Ces activités dédiées aux femmes ou aux mineurs, Médecins du Monde les développe depuis deux ans, en centre d’accueil mais également auprès d’associations partenaires déjà implantées à Rome. Notamment avec Be Free, qui prend en charge des femmes victimes de violences domestiques et de l’exploitation sexuelle. Pour sa coordinatrice, Francesca De Masi, la collaboration avec Médecins du Monde est essentielle car elle vient pallier un manque en matière d’éducation à la santé. « Les femmes qui viennent vers nous, principalement celles qui échappent à des réseaux de traite, ont souvent des idées fausses sur la transmission des maladies, la planification familiale. »

La vague Covid-19

Conséquence de la crise sanitaire du Covid-19, c’est dorénavant dans les refuges de Be Free, dont l’adresse est tenue secrète pour la protection de leurs résidentes, qu’interviennent les médecins et psychologues de l’association. Particulièrement violente en Italie, la pandémie a largement contraint Médecins du Monde à repenser son intervention. Souvent isolés, ne parlant pas l’italien, les migrants voient déferler la vague Covid-19 sans accès à la prévention. Le premier réflexe est de développer des messages de sensibilisation en treize langues et d’ouvrir une permanence téléphonique. Des outils largement diffusés sur les plateformes dédiées aux exilés.

C'est dans les refuges de Be Free qu’interviennent les médecins et psychologues de Médecins du Monde. © Arnaud Finistre
C'est dans les refuges de Be Free qu’interviennent les médecins et psychologues de Médecins du Monde. © Arnaud Finistre

C’est un appel reçu par Médecins du Monde qui permet d’identifier le premier cas de Covid-19 au Selam Palace, l’un des plus grands squats de Rome. Près de six cents personnes originaires de la corne de l’Afrique y vivent. Pendant quinze jours, l’armée verrouille l’immeuble. Parce qu’elle a la confiance de ses habitants, l’équipe de Médecins du Monde emmenée par Yodit Estifanos, elle-même d’origine érythréenne, rassure, distribue des kits d’hygiène, favorise la campagne de tests. Cinquante-quatre se révèleront positifs. Devenu l’unique zone rouge de Rome, le Selam Palace est pointé du doigt. « Les lois anti-migrants de Salvini ont libéré la parole raciste », explique Chiara Lizzi, coordinatrice générale.

Dans le centre pour mineurs, on était complètement isolés. Médecins du Monde venait une fois par semaine. C’est le moment qu’on attendait tous.

Chiara est de ceux qui, en 2015, ouvrent la mission de Médecins du Monde en Calabre, quand des milliers de personnes traversent la Méditerranée au péril de leur vie. L’objectif est alors d’améliorer l’accueil et la prise en charge sanitaire d’hommes, de femmes et d’enfants isolés, traumatisés. Comme Ibrahim, Sierra-Léonais de 21 ans aujourd’hui. « Dans le centre pour mineurs, on était complètement isolés. Médecins du Monde venait une fois par semaine. C’est le moment qu’on attendait tous », se souvient-il. Depuis, Ibrahim a repris le lycée et prépare son bac. Il vit dans une famille d’accueil à Ostie, le quartier maritime de Rome. Une vie meilleure, c’est ce qu’Eduardo et Olivia souhaitent pour leurs deux enfants restés à Cuba. En attendant des retrouvailles au bout de l’exil, le couple devra encore affronter les politiques hostiles et la stigmatisation qui usent l’espoir et nourrissent la souffrance.

Thomas Flamerion
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