Sauvetage en mer : des enfants sans défense

Sauvetage en mer Méditerranée en mars 2016, au large de la Lybie

Sauvetage en mer : des enfants sans défense

Lundi 28 mars, l’Aquarius a effectué son troisième sauvetage depuis le début des opérations conjointes de SOS Méditerranée et de Médecins du Monde. Après deux jours à bord, les 379 rescapés ont été déposés à Messine, en Sicile, où ils ont été accueillis par la Croix rouge italienne. Parmi eux, de nombreux adolescents qui ont voyagé seuls et sont souvent très éprouvés par leur parcours migratoire.

La migration des mineurs, un phénomène qui s’intensifie

« Au cours des 38 consultations que nous avons effectuées pendant les deux jours de traversée, nous avons reçu 20 mineurs isolés, mais ils étaient encore plus nombreux sur le bateau », raconte  Favila Escobio, coordinateur médical pour Médecins du Monde. En 2015, 68 % des mineurs arrivés en Italie n’étaient pas accompagnés d’un adulte, un phénomène qui serait en expansion1. Dans la clinique de Médecins du Monde, les équipes soignent des blessures infectées, des problèmes respiratoires ou des douleurs articulaires, souvent conséquences des brutalités ou des mauvaises conditions de vie en Libye. « La grande majorité de ces jeunes ont été exposés à la violence. Ils ont vu leurs amis se faire tuer sous leurs yeux, ont été victimes ou témoins de travail forcé. Certains ont passé du temps en prison où ils ont été frappés », ajoute Favila.

Fin mars, 279 sont sauvées et montent à bord de l'Aquarius. © Sinawi Medine
Fin mars, 279 sont sauvées et montent à bord de l'Aquarius. © Sinawi Medine

Des situations décrites dans un récent rapport réalisé conjointement par plusieurs organisations internationales2 qui souligne l’aggravation des violations des droits de l’homme envers les migrants en Libye, notamment dans le cadre des pratiques généralisées de détention arbitraire. Parfois très fermés lors de leur arrivée à bord, ces jeunes éprouvent souvent le besoin de parler une fois qu’ils se sentent en confiance explique Maryse, infirmière de l’équipe.

Lamine Keita, du football à l’esclavage

Visage d’ange mais regard triste, Lamine Keita souffre d’une plaie au pied, mais surtout du poids de la peur et des épreuves constantes qu’il a traversées au cours des deux dernières années. Pour ce jeune garçon de 15 ans, tout commence par un rêve, sortir sa famille de l’extrême pauvreté, et un moyen, le football. Capitaine d’équipe dans son pays natal, la Gambie, il est sélectionné à 13 ans parmi des milliers d’enfants pour partir s’entrainer trois ans au Qatar. Lorsqu’il rentre au bout d’un an pour un séjour en Gambie, les autorités lui réclament l’argent touché au Qatar. Or il n’a plus rien, ses salaires ont servi à acheter une maison pour sa famille. Ne pouvant payer, le jeune garçon est mis en prison. « J’ai pleuré tous les jours », se souvient Lamine, je ne mangeais qu’un peu de pain et ne buvait qu’un peu d’eau, on me frappait. »

A bord de l'Aquarius, le 28 mars 2016. © Sinawi Medine
A bord de l'Aquarius, le 28 mars 2016. © Sinawi Medine

Au bout d’un mois, son père réussit à réunir la somme pour soudoyer un gardien qui l’aide à s’évader. Il n’a alors d’autre choix que de fuir, direction l’Europe où le jeune garçon, loin d’imaginer les épreuves qui l’attendent, se rêve déjà en futur Lionel Messi. Après avoir traversé le Sénégal, le Mali et le Niger, il arrive en Libye où il est kidnappé par un Libyen dont il devient l’homme à tout faire. « Je ne recevais aucun argent, seulement un peu de nourriture. Parfois j’étais frappé parce que je ne comprenais pas l’arabe. » Au bout d’un an de cette situation d’esclavage, Lamine parvient à convaincre son « patron » de le laisser partir pour l’Europe où il espère enfin trouver un avenir meilleur.

Méron où l’exode des Érythréens

Méron a 17 ans. Alors qu’il est encore un tout jeune adolescent, des militaires entrent chez lui pour l’emmener de force faire son service militaire, synonyme de travail forcé à vie. « Mon père était décédé à l’armée, j’avais peur de connaitre le même destin que lui, » raconte-t-il. Cantonné dans un camp proche de la frontière soudanaise, il réussit à s’échapper au bout d’un an. Pour payer sa traversée vers la Libye, il travaille pendant deux ans dans un hôtel au Soudan, risquant à tout moment d’être arrêté et déporté en Érythrée. Le jour du départ, il monte sur une Toyota où 30 personnes s’entassent déjà : « Il faisait très froid, j’avais peur à tout moment de tomber. »

L'émotion, au moment de monter à bord. © Sinawi Medine
L'émotion, au moment de monter à bord. © Sinawi Medine

Arrivé en Libye, Méron reste quatre mois enfermé, à attendre un départ pour lequel il paye 800 euros. « Je savais que je risquais ma vie en tentant cette traversée, confie-t-il, mais je préférais prendre ce risque plutôt que de rester en Libye où j’étais seul contre tous. Aujourd’hui j’ai envie de continuer mes études pour être quelqu’un d’utile. » Méron dit toutefois avoir énormément souffert du voyage : « C’est beaucoup plus difficile que ce que j’imaginais. Je ne souhaite à personne de vivre ça. »

En Europe, des conditions d’accueil et de protection insuffisantes

En principe, chaque mineur qui arrive en Italie reste quelques temps dans un centre d’urgence avant d’être placé rapidement dans un centre de deuxième accueil pour mineurs où il sera accompagné par un tuteur. Certains jeunes peuvent prétendre au statut de réfugié en Europe, les autres à une protection en Italie jusqu’à leur majorité. Dans les faits, raconte Chiara Lizzi, coordinatrice générale pour Médecins du Monde en Italie, en raison de l’afflux des jeunes, il n’est pas rare que certains restent plusieurs mois dans des centres d’urgence, devenant alors des proies faciles pour les organisations criminelles qui les exploitent.

Après deux jours de voyage, les migrants seront acueillis en Sicile par la Croix rouge italienne. © Sinawi Medine
Après deux jours de voyage, les migrants seront acueillis en Sicile par la Croix rouge italienne. © Sinawi Medine

Présentes en Calabre depuis mars 2016, les équipes de Médecins du Monde interviennent dans l’ensemble des centres de premier et de deuxième accueil ainsi que dans des cliniques mobiles où elles conduisent des activités spécifiques en faveur des mineurs. Au-delà du soutien médical et psychologique, Médecins du Monde mène une action de plaidoyer auprès des membres de l’Union Européenne pour demander la mise en place de voies de passage sécurisées pour les réfugiés. Afin que ces adolescents qui fuient la guerre, les persécutions ou la misère n’aient pas à connaître les épreuves traversées par Lamine et Méron. Ou le destin de tous les autres morts en chemin.

Pauline Bandelier