Népal : la santé au rebut

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Népal : la santé au rebut

Au Népal, depuis le tremblement de terre d’avril 2015 dont les stigmates sont encore visibles, la vallée de Katmandou connaît un exode rural massif et fait face à de graves problèmes environnementaux liés à l’accumulation de déchets solides. En l’absence de gestion publique de ces déchets, le tri est assuré par un large réseau de travailleurs informels pauvres, exposés à des risques majeurs pour leur santé et dont le statut n’est pas reconnu.

Chaque jour, bien avant que le soleil ne se lève, juchée à côté du chauffeur d’un camion benne de la municipalité, Manju fait le trajet du centre-ville jusqu’à Sisdole, la grande décharge de la vallée de Katmandou. Ouverte il y a près de quatorze ans à titre provisoire, celle-ci devait permettre le stockage des quelque 700 tonnes de déchets produits par jour en attendant l’ouverture d’un site d’enfouissement. Aujourd’hui, non seulement cette décharge existe encore, mais une deuxième est en projet.

 

Risquer sa santé pour gagner sa vie

C’est dans cette décharge que Manju trouve chaque jour les moyens de faire vivre ses deux filles. À Sisdole, la majeure partie des travailleurs sont des femmes. Jusqu’à huit heures d’affilée, au milieu des camions et des pelleteuses dont les chauffeurs sont payés au rendement, elles risquent leur vie pour extraire, à mains nues, le plastique parmi les déchets organiques et autres éclats de verre. « Cela fait quinze ou seize ans que je fais ce travail. Les déchets, pour moi, c’est mon travail alors que pour les autres, c’est repoussant », raconte-t-elle, fataliste.

On se coupe avec du verre tranchant, on se pique avec les aiguilles usagées…

Manju fait partie des 15 000 collecteurs de déchets pour qui plastiques, cartons et papiers extraits des monceaux d’ordures pour être revalorisés constituent l’unique moyen de subsistance. Au Népal, après l’urgence du tremblement de terre et la phase de reconstruction, les équipes de Médecins du Monde sont restées sur le terrain et interviennent désormais pour améliorer l’accès aux soins de ces travailleurs informels.

Les maladies de peau, les problèmes respiratoires et les blessures graves font partie du quotidien, comme le risque d’infection à l’hépatite B ou C et au VIHinfo-icon.

Comme le précise le Docteur Guillaume Fauvel, coordinateur du programme, « le problème est que tous les types de déchets sont mélangés. Les déchets organiques sources de proliférations bactériennes s’entremêlent avec les déchets toxiques issus des résidus électroniques ou des produits chimiques et des déchets médicaux qui peuvent blesser les personnes et générer de potentielles contaminations ». Ainsi, alors que les études menées auprès des populations ont montré que chaque année deux tiers des travailleurs se blessent, la moitié n’est pas vaccinée contre le tétanos1. « On se coupe avec du verre tranchant, on se pique avec les aiguilles usagées... Ça ne me révolte pas tant à cause de la douleur mais parce que cela m’empêche de retourner au travail pour quelque jours », s’indigne Manju.

Les maladies de peau, les problèmes respiratoires et les blessures graves font partie du quotidien, comme le risque d’infection à l’hépatite B ou C et au VIHinfo-icon.

 

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Prévenir, soigner, dénoncer

Installé en contrebas de la décharge, le centre de santé de Sisdole a vu passer près de 1 500 patients au cours du dernier semestre et en attend beaucoup plus à l’avenir. Afin de faciliter la prise en charge des problèmes de santé liés aux conditions de travail des recycleurs informels, Médecins du monde travaille sur la réhabilitation de ce centre et de deux autres structures de soins de Katmandou.

Par ailleurs, l’association mène des actions pour intensifier la prévention auprès de ces travailleurs. D’une part en fournissant du matériel de protection – gants, chaussures, masques et filtres – pour limiter les risques sanitaires, mais également en organisant des sessions de sensibilisation et de formation. Au bord de la rivière Bagmati, qui traverse la ville, des travailleurs sont ainsi invités à commenter les cas présentés par deux animatrices de PHASE, le partenaire népalais de Médecins du Monde.

L’association mène des actions pour intensifier la prévention auprès de ces travailleurs.

Ces échanges permettent d’établir le contact et de communiquer sur les soins gratuits dispensés dans chacun des trois centres soutenus par Médecins du Monde. « Au départ, sur la décharge, les travailleuses informelles ne faisaient pas attention à nous, explique l’une des animatrices de PHASE. Elles pensaient qu’on était là pour se faire de l’argent. Maintenant que nous fournissons des matériaux de protection, des messages de sensibilisation, elles collaborent beaucoup plus et comprennent l’importance du projet. » Médecins du Monde a également favorisé la création de onze groupes de recycleurs qui ont reçu une formation et qui sensibilisent à leur tour leurs pairs à des pratiques plus sûres. Ainsi, quelque 3 000 travailleurs ont pu être soutenus depuis le début du programme.

 

Médecins du Monde mène également un combat pour dénoncer la situation de ces travailleurs, faire reconnaître leurs problèmes de santé et sensibiliser les autorités aux bénéfices de la gestion des déchets sur la santé publique. Lanceuse d’alerte et médiatrice entre les communautés de travailleur et les autorités, l’association est par exemple intervenue pour que cesse l’aspersion de pesticides très toxiques sur la décharge. « Nous avons dû trouver des solutions alternatives et favoriser un dialogue entre les communautés avoisinantes, les autorités et les travailleurs informels », précise Guillaume Fauvel. Au-delà, notre plaidoyer vise à démontrer que les ramasseurs de déchets jouent un rôle important pour la société népalaise et qu’il convient de les reconnaître à leur juste valeur.

 

Les actions entreprises au Népal pour la reconnaissance de ces travailleurs de l’ombre et l’amélioration de leur accès aux soins, font du pays l’un des terrains privilégiés de notre plaidoyer environnemental. Pour que celles et ceux qui sont contraints de travailler dans des environnements extrêmement nocifs ne soient pas doublement pénalisés.

Témoignage

Rudra Neupane,
responsable des programmes PHASE Népal

« PHASE Népal est une association qui travaille avec les personnes les plus pauvres sur l’accès à la santé, à l’éducation et aux activités génératrices de revenus, principalement dans les zones isolées où les infrastructures sont rares. Grâce à Médecins du Monde, nous avons pu travailler avec une population dont les besoins sont immenses et développer une nouvelle zone d’intervention. Nous avons trouvé un bon équilibre, PHASE travaillant en première ligne auprès des populations ciblées et Médecins du Monde venant en soutien pour renforcer les centres de santé, développer les actions de sensibilisation et faire remonter des messages de plaidoyer auprès des autorités. Grâce à cette complémentarité, nous nous donnons un maximum de chance pour réussir notre objectif auprès des travailleurs informels : protéger leur santé et leur redonner leur dignité. »

Jean-Baptiste Matray
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