©Livia Saavedra

Haïti : sans choix ni droits

En Haïti, une femme sur sept décide d’y recourir au cours de sa vie. Pourtant l’avortement demeure illégal dans ce pays où l’accès à la contraception est également très limité. Pour mettre un terme à une grossesse non désirée, l’avortement clandestin, non-médicalisé est l’unique recours. Une pratique dangereuse, troisième cause de mortalité chez les femmes haïtiennes, contre laquelle Médecins du Monde entend lutter en militant auprès d’organisations de la société civile pour le respect des droits sexuels et reproductifs.

Des pratiques dangereuses

Prise de comprimés sans prescription médicale, remèdes traditionnels ou pire, utilisation d’un objet abrasif comme un cintre, l’avortement est bien souvent pratiqué dans des conditions sanitaires désastreuses. Les complications pour les femmes sont nombreuses. Elles vont de l’hémorragie, aux infections et à l’infertilité. Pour le Dr Joseph Alexis Villaime, chef du service gynécologie de l’hôpital OFATMA à Port-au-Prince, ces complications pourraient très facilement être évitées. « Il faut aujourd’hui arrêter d’être hypocrite. Entre les discours officiels qui condamnent cet acte médical et les pratiques officieuses, je reçois tous les jours des femmes qui souffrent de complications suite à des avortements à risque. La très grande majorité de mes patientes n’ont pas eu d’autres choix. Or, pour moi, en tant que de docteur, il est aujourd’hui indispensable d’accompagner chaque femme dans sa décision d’avoir un enfant ou non ».

Je reçois tous les jours des femmes qui souffrent de complications suite à des avortements à risque.

Le docteur Villaime, chef du service gynécologie de l’hôpital OFATMA à Port-au-Prince © Livia Saavedra
Le docteur Villaime, chef du service gynécologie de l’hôpital OFATMA à Port-au-Prince © Livia Saavedra

Faire évoluer le droit

Des associations, partenaires de longue date de Médecins du Monde, se battent depuis des années pour faire évoluer la loi sur l’avortement. La SOFA (en créole, Solidarité Fanm Ayisyèn – femmes haïtiennes), association féministe, plaide pour une meilleure inclusion des femmes dans la société haïtienne en dénonçant les trop nombreuses violences dont elles sont victimes. Sa Présidente, Lise-Marie Dejean, médecin et première femme ministre de la Condition féminine, continue 30 après la création de son association à militer pour la cause des femmes. Même si des progrès ont été réalisés. « Les violences faites aux femmes sont condamnables pénalement depuis aujourd’hui dix ans. Cependant, les femmes sont encore trop souvent stigmatisées et manquent d’information sur leurs droits. Je continuerai à me battre pour qu’elles puissent s’émanciper et choisir par elles-mêmes leur avenir. Les violences dont elles continuent à être victimes doivent être mieux connues et dénoncées, notamment lorsqu’elles sont liées à leur sexualité ».

Les femmes sont encore trop souvent stigmatisées et manquent d’information sur leurs droits.

Pour le Dr Dejean, l’émancipation des femmes passe par une meilleure éducation et une plus large information sur leurs droits. Aussi, en collaboration avec des travailleurs-pairs, la SOFA organise régulièrement des séances de sensibilisation dans les quartiers défavorisés afin d’ouvrir le dialogue, sans tabou, avec ces jeunes filles et ces femmes. Mayana, qui habite le quartier de Martissant, une des zones les plus pauvres de Port-au-Prince, se rend régulièrement à ces séances. À 19 ans, elle a déjà vécu le traumatisme d’un avortement clandestin et souffert de lourdes complications. « Avant de connaître la SOFA, je ne savais pas qu’autant de moyens de contraception étaient à notre disposition. Je n’avais jamais reçu de cours d’éducation sexuelle à l’école et il était très difficile de parler de ces sujets avec mon entourage. Ma priorité aujourd’hui est de poursuivre et de finir mes études d’infirmière avant, quand je l’aurai décidé, de fonder une famille ».

Lors d'une séance de sensibilisation à la santé sexuelle et reproductive © Livia Saavedra
Lors d'une séance de sensibilisation à la santé sexuelle et reproductive © Livia Saavedra

Des grossesses précoces

Le Dr Vladimir Larsen, président de la SHOG (Société haïtienne d'obstétrique et de gynécologie), milite également pour l’amélioration de la santé des femmes et leurs droits sexuels et reproductifs. Il est particulièrement inquiet par la question des grossesses précoces, qui représentent aujourd’hui près d’une naissance sur dix en Haïti. « Lorsqu’une fille mineure et scolarisée tombe enceinte, elle est systématiquement exclue de son établissement et très souvent rejetée par sa communauté. Outre l’aspect médical, les pouvoirs publics doivent aujourd’hui comprendre qu’il s’agit d’un problème qui touche toute la société haïtienne. Sans engagement politique, nous ne pourrons jamais stopper ce cercle vicieux et permettre à ces jeunes filles de s’émanciper », explique-t-il.

Lorsqu’une fille mineure et scolarisée tombe enceinte, elle est systématiquement exclue de son établissement et très souvent rejetée par sa communauté.

En Haïti, seul un tiers des femmes ont accès aux services de planification familiale et utilisent une méthode de contraception. En cause, notamment, l’autorisation préalable d’un tuteur pour les mineures. Une situation  qui favorise les risques de grossesses non-désirées et qu’aggrave encore la quasi-absence d’éducation sexuelle à l’école.

Pour pallier ce manque d’information, les jeunes Haïtiens peuvent également s’appuyer sur le réseau POZ (Promoteurs Objectif Zéro SIDA), centre d’écoute gratuit et anonyme créé en 1998, que Médecins du Monde a formé à la question des avortements à risque. Au téléphone, des infirmières et des psychologues conseillent et orientent des hommes et des femmes dans tout le pays. Bien souvent, ce sont des jeunes filles désemparées qu’ils doivent rassurer. Des jeunes filles qui n’ont d’autres choix que d’avorter clandestinement, au péril de leur vie. Or pour Magalie Fidèle, directrice du "téléphone bleu", « la grande majorité des situations dramatiques que vivent ces jeunes filles pourraient être facilement évitées si l’État prenait un engagement fort en faveur des droits des femmes ».

En Haïti, seul un tiers des femmes ont accès aux services de planification familiale et utilisent une méthode de contraception ©Livia Saavedra
En Haïti, seul un tiers des femmes ont accès aux services de planification familiale et utilisent une méthode de contraception ©Livia Saavedra

Un engagement de campagne ?

En attendant un réel sursaut politique – de nouvelles élections présidentielles doivent se dérouler à partir du 09 octobre 2016 – Médecins du Monde et ses partenaires continuent de plaider pour un accès à une planification familiale de qualité et pour la dépénalisation de l’avortement. Marie Frantz Joachim, militante féministe et ancienne directrice de la SOFA, actuellement Secrétaire Générale du Conseil électoral provisoire et référente sur la question des femmes, tente aujourd’hui de sensibiliser les 27 candidats à l’élection présidentielle à l’amélioration de la condition féminine en Haïti. Avec eux, elle veut « aborder ces réalités de manière pragmatique afin de reconnaître que la question des grossesses non désirées est un aujourd’hui un problème de santé public majeur. Pour ne pas rester enfermées dans le cycle fatal de la pauvreté et de la précarité, les femmes doivent pouvoir choisir d’avoir des enfants ou non, au moment où elles le souhaitent ».

Marie Frantz Joachim, ancienne directrice de la SOFA © Livia Saavedra
Marie Frantz Joachim, ancienne directrice de la SOFA © Livia Saavedra
Lisa Véran
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