Mineurs non accompagnés en France : grand entretien avec Thomas Ellis, réalisateur du film "Tout va bien"
01.04.2026
© BDVA
Réalisateur installé à Marseille, Thomas Ellis observe depuis cinq ans les mineurs isolés de sa ville et les structures qui accompagnent l’intégration de ces jeunes qui doivent s’adapter à un nouveau pays. Dans son premier film Tout va bien, au cinéma depuis le 7 janvier, il propose une immersion dans la vie de cinq adolescents aux trajectoires différentes, avec leurs souffrances et leurs espoirs.
Découvrez l’entretien
Pourquoi avoir choisi de raconter des parcours de mineurs non accompagnés ?
Quand je suis rentré vivre à Marseille en 2019 après des années passées en Inde en tant que journaliste, l’arrivée de mineurs non accompagnés dans cette ville faisait beaucoup parler mais les discours étaient surtout méfiants, assimilant ces enfants à la délinquance. J’ai eu envie de parler de ces adolescents autrement, en mettant en avant leurs rêves et leurs aspirations dans un pays où ils ont souvent tout à apprendre. L’écriture de Tout va bien a ensuite été nourrie par mes rencontres avec les acteurs qui entourent les mineurs isolés dans leur parcours – associations, médecins, juges, avocats, collèges et lycées – et surtout avec les cinq adolescents suivis dans le film.
Leurs histoires personnelles sont très différentes…
Je souhaitais suivre des jeunes à des étapes différentes de leur parcours après leur arrivée en France. Junior, par exemple, a été filmé pendant l’année de son baccalauréat, au moment de la fin de sa prise en charge par l’aide sociale à l’enfance et l’entrée dans sa vie d’adulte. Rencontrée par hasard dans un atelier, Aminata m’a immédiatement marqué par sa détermination, son indépendance et sa volonté : on peut la voir gagner en maturité tout au long du film. J’ai aussi suivi aussi Khalil, arrivé en France deux mois avant le tournage, donc aux prises avec les difficultés d’apprendre une langue à partir de zéro. Ma rencontre avec les deux frères Tidiane et Abdullah, à leur arrivée en France, a été l’occasion de raconter toutes les étapes du méandre administratif qui s’est imposé à eux. Chacune à leur manière, leurs histoires invitent à voir la migration comme une métaphore de l’adolescence et, inversement, l’adolescence comme une métaphore de la migration. C’est le passage d’un état à l’autre, à un nouveau lieu ou à un nouveau corps.
Le film n’aborde pas la traversée de la Méditerranée mais se concentre sur la vie quotidienne après l’arrivée en France, comment expliquez-vous ce choix ?
L’administration, la police, les associations, l’école, les camarades de classe, les journalistes : tout le monde associe en permanence ces jeunes isolés au traumatisme de leur traversée et de leur parcours migratoire. C’est terrible car cela revient à résumer toute leur existence par ce voyage, à les essentialiser par le fait de ce qu’ils ont traversé. J’ai voulu montrer autre chose : leur envie de commencer une vie nouvelle.
L’administration, la police, les associations, l’école, les camarades de classe, les journalistes : tout le monde associe en permanence ces jeunes isolés au traumatisme de leur traversée. J’ai voulu montrer autre chose : leur envie de commencer une vie nouvelle.
Les souffrances sont cependant suggérées à travers des scènes oniriques qui plongent le spectateur dans les émotions des personnages.
La traversée n’est pas le sujet du film mais il fallait quand même que l’on ressente les traumatismes vécus. Les adolescents sont filmés de très près pour que le spectateur puisse se mettre à leur place, en immersion dans leur quotidien et en empathie avec leurs émotions. C’est le cas par exemple pour les scènes d’interrogatoire administratif qui visent à établir s’ils sont mineurs ou majeurs, des étapes qui tiennent une place particulière dans le parcours des jeunes, en marquant leur arrivée parfois de manière brutale. Ces jeunes sont interrogés en permanence, parfois comme des criminels. J’ai décidé de ne pas filmer les personnes qui interrogeaient pour me concentrer sur ce que les adolescents ressentaient : l’angoisse, le stress face aux médecins, dans l’attente des résultats des tests sociaux et osseux.
Le film est un pied de nez aux discours alarmistes et clichés sur l’immigration. Est-ce aussi l’un des sens du titre Tout va bien ?
Le titre est une référence aux SMS envoyés aux parents par les jeunes qui veulent rassurer leurs familles restées de l’autre côté. C’est aussi une sorte de mantra qu’ils se répètent pour se rassurer. Même si j’ai voulu proposer un autre discours sur les personnes migrantes, ce n’est pas un film « positif » : je montre des jeunes qui vont malheureusement parfois au commissariat, au tribunal, qui doivent se battre pour trouver une place dans cette société. J’ai surtout tenté de déplacer le regard pour permettre de regarder cette réalité différemment : rendre visible l’invisible.
Tout va bien - la bande-annonce
NOTRE COMBAT
Les mineurs non accompagnés, ou mineurs isolés, se trouvent en dehors de leur pays d’origine sans être accompagnés d’une autorité parentale. Fuyant les conflits, les violences ou les discriminations, ces jeunes mettent souvent leur vie en danger lors de parcours migratoires éprouvants.
À leur arrivée en France, ils sont confrontés au rejet, à la suspicion, à la remise en cause de leur identité, de leur âge, de leur histoire et sont avant tout considérés comme « un flux migratoire » à contrôler plutôt que comme des enfants à protéger.
À travers des programmes à Nantes et à Paris, dans les centres d’accueil, de soins et d’orientation (Caso) ou encore lors de maraudes auprès des personnes à la rue, en bidonvilles ou en squats, les équipes de Médecins du Monde rencontrent chaque année des centaines d’enfants et adolescents isolés et les accompagnent dans leur parcours de santé.
Enjeux
En France, l’accueil des mineurs non accompagnés ne respecte pas les exigences posées par la Convention internationale des droits de l’enfant. Médecins du Monde plaide pour qu’ils soient reconnus comme des enfants en danger, sans discrimination.
Nos actions
- Militer pour le respect des droits des mineurs non accompagnés et la mise en place de dispositifs de protection qui leur permettent à tous de bénéficier d’une prise en charge adaptée.
- Proposer des permanences d’accueil, des consultations médicales et des accompagnements vers les droits et les soins.
- Offrir une écoute et proposer des ateliers collectifs de soutien psychosocial.