Médecins du Monde lance le Festival des gros maux !    Rendez-vous sur www.lesgrosmauxfestival.com
3 minutes
En cours de lecture Crise migratoire en Méditerranée : contre l’instrumentalisation politique des médecins
Articles

Crise migratoire en Méditerranée : contre l'instrumentalisation politique des médecins

Articles 23.12.2022
  • Crise migratoire en Méditerranée : contre l’instrumentalisation politique des médecins

Le réseau international de Médecins du Monde condamne l’instrumentalisation politique des médecins

"Let doctors be doctors": les médecins et la pratique médicale ne doivent pas être instrumentalisés par des choix politiques. C'est ce que dénonce le réseau international de Médecins du Monde face aux conséquences dramatiques des politiques de l'Union Européenne en matière de migration.

LES DÉCISIONS POLITIQUES NE DOIVENT PAS ALLER À L’ENCONTRE DE L’ÉTHIQUE MÉDICALE

On sait qu’au moins 1 220 femmes, hommes et enfants ont perdu la vie en Méditerranée centrale en 2022. Dans le même temps, plus de 20 700 personnes ont été signalées comme secourues ou alors interceptées par les autorités libyennes. Pendant ce temps, les navires des ONG continuent de combler le vide laissé par les États.

Depuis 2014, plus de 20 000 décès ont été recensés en Méditerranée centrale.

Ce qui se passe en mer Méditerranée est le résultat des politiques de l’UE en matière de migration, à commencer par l’accord UE-Turquie de 2015 et le protocole d’accord entre l’Italie et la Libye signé en 2017.

Les autorités italiennes ont alors commencé à prendre des mesures comme la saisie de navires et le lancement d’enquêtes pénales et administratives pour répondre aux actions des navires déployés par les ONG, considérées comme dépassant leurs activités de sauvetage en mer.

Il s’agit d’un nouveau chapitre d’une campagne de longue haleine de criminalisation de la solidarité et de violation des droits humains des personnes en migration menée par le gouvernement italien.

Les bateaux de solidarité des ONG, conséquences et non causes

Comme le démontrent la collecte et l’analyse de données officielles, il n’y a pas de relation entre la présence de navires d’ONG et les nouveaux départs.

Malgré les influences gouvernementales et les changements de décrets, le rôle des ONG est resté inférieur à 15% du total des débarquements : selon les sources officielles, près de 9 personnes exilées sur 10 atteignent les côtes italiennes sans l’aide des bateaux des ONG.

Cette campagne contre les opérations de recherche et de sauvetage menées par les ONG et les navires de la société civile n’est pas seulement une affaire italienne mais est soutenue par d’autres pays méditerranéens : La Grèce, Malte et Chypre, qui ont récemment publié une déclaration commune sur un différend concernant un accord permettant à l’Europe d’aider conjointement les demandeurs d’asile.

© MdM Italie

Port de Roccella Ionica

« L’obligation de prêter assistance » à « toute personne trouvée en mer en détresse »

Fournir une assistance aux personnes en détresse en mer (search and rescue – SAR) est un devoir pour tous les États et les capitaines de navires en vertu du droit international. Les principales dispositions relatives au SAR en mer sont énoncées dans la Convention internationale de 1974 pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS), la Convention internationale de 1979 sur la recherche et le sauvetage maritimes (Convention SAR) et la Convention des Nations unies de 1982 sur le droit de la mer (UNCLOS).

Les règles relatives aux opérations de sauvetage en mer sont définies dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, un traité international qui prévoit, à l’article 98, « l’obligation de prêter assistance » à « toute personne trouvée en mer en détresse ». L’Italie fait partie des pays qui ont adhéré à ce traité et a signé la Convention de Dublin qui prévoit que le pays de première entrée dans l’Union européenne est le responsable de l’examen de la demande d’asile présentée par la personne en situation de migration.

L'instrumentalisation de la pratique médicale

Le 4 novembre, le ministère italien de l’Intérieur et le ministère de la Défense ont publié un décret-loi demandant aux médecins du ministère de la santé de procéder à des débarquements sélectifs en fonction de la vulnérabilité médicale.

Le processus de débarquement sélectif, basé sur les conditions médicales des survivants, et le retard de débarquement effectué par les autorités italiennes sont inhumains, inacceptables et illégaux.

En vertu du droit maritime international, les survivants secourus en mer doivent être débarqués dans un lieu sûr dans un délai raisonnable. Les instruments juridiques et les directives en la matière ne conditionnent pas le débarquement dans un lieu sûr à l’existence de conditions médicales ou d’autres raisons.

En plus d’être contraire à toutes les réglementations internationales, ce décret place la pratique médicale au centre d’un choix politique qui va à l’encontre de l’éthique médicale.

La tentative illégitime de débarquer seulement une partie des naufragés et de rejeter tous les autres sans distinction en dehors des eaux territoriales nationales est, objectivement, une forme de refoulement collectif, interdite par l’art. 4, Protocole 4 de la CEDH ; activité pour laquelle l’Italie a déjà été condamnée dans le passé.

En tant qu'association médicale, Médecins du Monde ne peut rester silencieuse et condamne l'instrumentalisation des médecins et de la pratique médicale.

Une sélection inhumaine

Le réseau Médecins du Monde dénonce un autre aspect alarmant que nous considérons inacceptable d’un point de vue éthique. Selon le décret-loi susmentionné, la sélection des naufragés est basée sur un examen de santé qui doit être effectué par les médecins de l’Unité sanitaire maritime, aérienne et frontalière. Cela signifie qu’il est demandé aux médecins de sélectionner les personnes qui « méritent » de débarquer.

Nous ne comprenons donc pas comment le fait d’avoir passé des mois et des années en Libye à subir des tortures, des viols et des violences de toutes sortes, et d’être contraint de tenter la traversée de la Méditerranée sur des embarcations précaires, sans eau ni nourriture, au point de provoquer dans de nombreux cas la mort à bord par asphyxie, traumatisme par écrasement, hypothermie, faim et déshydratation, ne peut être considéré comme une condition de vulnérabilité suffisante.

Nous demandons

  • au Gouvernement italien et au ministère de la Santé de retirer le décret interministériel du 4 novembre 2022, conformément à l’interdiction des refoulements collectifs.
  • aux États membres de l’UE que tous les États côtiers respectent leurs obligations en vertu des conventions internationales, en coopérant pour le succès des opérations de sauvetage et l’identification rapide d’un port de débarquement sûr pour les naufragés.
  • Que soit mis en place un mécanisme prévisible de débarquement des survivants qui assure la rapidité et le débarquement dans un lieu sûr, où la sécurité de la vie des survivants est garantie et où leurs besoins humains fondamentaux peuvent être satisfaits.
  • De développer une mission publique européenne de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale, la route migratoire la plus meurtrière au monde à ce jour.