C’est une étrange forme de peur : vivre en permanence dans le danger et craindre malgré tout qu’un jour quelque chose de pire se produise. Nos corps semblent se souvenir avant même que nous trouvions les mots. Nous tendons l’oreille. Nous anticipons le prochain bruit. Nous essayons de nous préparer à l’impossible.
Trois ans plus tard, le monde a vu Gaza à travers d’innombrables images : des quartiers rasés, des tentes déchirées, des rues bondées et des visages marqués par l’épuisement. Ces images sont fidèles à la réalité. Mais lorsque la destruction devient le seul prisme à travers lequel on voit un lieu, quelque chose d’autre échappe au regard : les personnes qui continuent d’y vivre.
Il existe une facette de Gaza qui apparaît rarement sur les photographies. C’est l’enfant qui sort d’une tente, vêtu de vêtements propres, choisis avec soin, les cheveux peignés et son petit visage lavé. Une mère peut n’avoir presque plus rien, mais elle essaie encore de préserver un peu de beauté pour son enfant, une petite part d’enfance dans un monde qui lui en a tant dérobé. C’est un père qui tente d’apprendre les bonnes manières à ses enfants, tout en se demandant d’où viendra leur prochain repas. C’est une jeune personne qui poursuit ses études, une famille qui tient à se réunir malgré l’exiguïté des lieux, des proches qui s’appellent pour s’assurer que chacun est encore en vie.
C’est le voisin qui offre le peu de nourriture qu’il lui reste. La personne qui vous accueille avec courtoisie alors que son épuisement rendrait son silence compréhensible. C’est l’inconnu qui vous aide à trouver votre chemin, puis s’excuse de ne pouvoir faire davantage. Même dans un lieu où les gens sont privés de tant de choses, ils se soucient encore de ce que les autres ressentent à leur contact. Ces gestes ne prouvent pas que la souffrance nous épargne. Ils prouvent qu’elle ne nous définit pas entièrement.
Une tasse de thé, une place où s’asseoir
Nous nous accrochons à notre foi, à nos liens familiaux, à nos traditions d’hospitalité et aux valeurs que nous voulons inculquer à nos enfants. Nous nous efforçons d’enseigner la bonté dans un monde qui leur a révélé la cruauté bien trop tôt. Nous tentons de préserver notre dignité dans des conditions de vie qui semblent conçues pour nous en priver. Parfois, tout ce que nous pouvons offrir aux autres se résume à une tasse de thé, une place où s’asseoir, quelques mots de réconfort ou simplement le respect que mérite chaque être humain.
C’est peut-être cela que je souhaite avant tout montrer au monde : non pas une version de Gaza idéalisée, où personne ne s’effondre, ne se plaint ou ne perd espoir, mais Gaza telle qu’elle est : malgré l’épuisement, chacun continue de faire une place à l’autre.
La guerre a aussi changé ce que signifie pour moi d’avoir un chez-soi. Autrefois, si l’on m’avait demandé quel était mon lieu préféré, j’aurais sans doute répondu sans hésiter. Aujourd’hui, je pense aux personnes auprès desquelles je me sens le plus en sécurité. Lorsque nous avons été contraints de quitter nos maisons, nous avons découvert que le sentiment d’appartenance pouvait nous suivre, même après avoir laissé derrière nous presque tout ce qui nous était familier.
Ce sentiment d’appartenance, on le retrouvait auprès de l’ami qui appelle au moment précis où l’on a besoin d’être écouté. Chez la personne qui nous accueillait en ayant à peine assez de place pour elle. Dans les conversations qui nous permettaient, même un court instant, de parler d’autre chose que de la guerre. Dans les rires inattendus qui surgissaient lors d’une journée épouvantable, créant un instant de culpabilité avant de nous rappeler que nous étions toujours en vie.
Nous n’avions pas toujours de foyer où revenir, mais parfois, c’étaient des personnes qui devenaient ce foyer.
Un refuge où déposer notre peur
Ces liens n’ont pas fait cesser les bombardements ou ramené ce que nous avons perdu. Ils n’ont pas pu réparer notre peine ou promettre la sécurité. Mais ils nous ont offert un refuge où déposer notre peur. Ils nous ont aidés à supporter des jours qui auraient pu être insupportables. Ils nous ont rappelé que nous n’avions pas à porter seuls tout ce fardeau.
Je pense souvent à cela de mon point de vue de mère. Je ne peux pas protéger mes enfants de tout ce qu’ils voient et entendent. Je ne peux pas leur promettre un lendemain paisible. Je peux seulement tenter de préserver cette part d’eux que la guerre n’a pas encore prise : la tendresse, la curiosité, la capacité à faire confiance et le sentiment d’être aimé. Parfois, je me demande ce qu’ils se souviendront de ces années. J’espère qu’ils se rappelleront d’autre chose que de la peur. J’espère qu’ils se souviendront des personnes qui les ont serrés fort contre eux, des moments de rires et des petites marques d’amour qui rendaient la vie possible.
Je me demande aussi ce dont je me souviendrais de moi. La femme que j’étais avant cette guerre m’est à la fois familière et pourtant si lointaine. J’ai perdu des choses impossibles à nommer et je ne retrouverais peut-être jamais certaines parts de moi. Je ne veux pas parler de résilience pour chaque blessure ou prétendre que la survie nous a rendus plus forts d’une manière qui compenserait ce que nous avons enduré. Nous avons le droit d’être fatigués. Nous avons le droit de porter le deuil des vies que nous imaginions et des personnes que nous aurions pu devenir.
Alors, trois ans plus tard, que reste-t-il de nous ? Pas tout. Il faut être honnête à ce sujet. Trop de choses ont été détruites, prises, interrompues et changées. Il y a des absences qu’aucune bonté ne peut combler et des blessures qu’aucune belle histoire ne devrait effacer.
Mais quand je regarde au-delà des ruines, je vois toujours des gens essayer de prendre soin de leurs enfants, de préserver leur dignité, de maintenir leurs liens et d’offrir aux uns et aux autres le peu qu’il leur reste. Je vois une beauté qui n’efface pas l’horreur alentour mais qui refuse de laisser l’horreur dicter l’histoire.
Une humanité tenace et ordinaire
Je suis toujours là, mais je ne suis plus la même. Je ne sais pas qui je serais lorsque ces années seront enfin derrière moi, ni même dans quelle mesure j’arriverais à retrouver celle que j’étais.
Je sais seulement que Gaza ne se résume pas à ce qu’il lui a été fait. Elle est aussi les personnes qui y vivent, les vies qu’elles continuent à y construire, les mains tendues des uns aux autres, l’amour auquel on fait toujours une place, même lorsqu’il en reste si peu.
C’est peut-être cela qu’il reste de nous : non pas une force indestructible, mais une humanité tenace et ordinaire. Celle dont on fait preuve en brossant les cheveux d’un enfant, en appelant un proche, en partageant un repas, en proposant un siège et en restant aux côtés de quelqu’un qui a peur. Cette humanité qui cherche sans relâche un endroit où se sentir chez soi et qui, parfois, le retrouve encore et toujours dans la présence des autres.