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« La prolongation de deux ans des haltes soins addictions n'est pas une vision, c'est un sursis »,  par Jean-François Corty, président de Médecins du Monde

  • « La prolongation de deux ans des haltes soins addictions n’est pas une vision, c’est un sursis »,  par Jean-François Corty, président de Médecins du Monde

Tribune publiée dans la Tribune Dimanche le 17 janvier 2026

La prolongation des haltes soins addictions (HSA) a donné l’illusion d’un sursaut de la politique de santé en matière de consommation de drogues. Illusion seulement. Cette reconduction de deux ans, inscrite dans la loi de financement de la Sécurité sociale reste largement insuffisante. Elle maintient le dispositif dans une fragilité structurelle, jamais véritablement soutenu par les gouvernements successifs et dépourvu de moyens nécessaires pour l’inscrire pleinement dans les politiques publiques françaises.

Deux ans, ce n’est pas une vision : c’est un sursis. Un laps de temps trop court pour bâtir une politique publique solide, mais suffisamment long pour laisser planer l’incertitude alors qu’approche l’échéance des élections présidentielles — une échéance où les idées d’extrême droite progressent à un niveau jamais atteint.

La réduction des risques est mise en danger par ces mouvements qui instrumentalisent les enjeux de santé au profit de politiques racistes et d’enjeux électoraux. La menace que la fermeture fait peser sur les personnes exclues, précaires, marginalisées n’a jamais été aussi élevée. En choisissant de prolonger l’expérimentation plutôt que de pérenniser les HSA, le gouvernement lie de fait leur survie au calendrier électoral de 2027. Il laisse ouverte la possibilité que cette menace devienne réalité.

Les HSA sont des dispositifs médico-sociaux parfaitement documentés, salués par de nombreuses évaluations indépendantes, et qui existent dans de nombreux pays, dont la Suisse qui a ouvert la première HSA en 1986 à Berne. Et pourtant, c’est là toute l’ironie de cette prolongation : elle a été décidée au prétexte… d’un besoin d’évaluation.

Or, l’expérimentation française a commencé il y a déjà dix ans et a fait l’objet de nombreux bilans, tous positifs. Les études et l’expérience d’autres pays européens — Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Espagne — montrent sans équivoque que les HSA bénéficient aux usagers, aux riverains, à la tranquillité publique et à la maîtrise des dépenses publiques.

La France compte une proportion de consommateurs et consommatrices de stupéfiants parmi les plus élevées d’Europe, mais sa réponse reste quasi exclusivement répressive. L’inefficacité de cette approche n’est pourtant plus à démontrer. Notre société ne peut plus se contenter de répéter les mêmes erreurs. Il est urgent d’agir. Placer la santé au centre des préoccupations sanitaires est une exigence de justice et de dignité.

Les personnes les plus vulnérables font face à de multiples obstacles pour accéder aux soins et subissent une marginalisation sociale, administrative et légale constante. Cette extrême précarité les expose à de multiples problèmes de santé : infections chroniques (VIH, hépatites), troubles psychiatriques, violences, complications liées à la consommation (infectieuses, cardiaques, respiratoires…), mais aussi à la malnutrition et à l’isolement.

Beaucoup de ces personnes n’ont ni médecin traitant, ni lieu sûr pour se soigner ou prendre soin d’elles. Dans ce contexte, les HSA sont une réponse concrète et nécessaire à leurs besoins. Ces espaces offrent à la fois sécurité, écoute, prévention et premiers soins, tout en constituant une porte d’entrée vers des parcours de santé plus complets et une possibilité de réinsertion sociale.

Le prétendu rejet de l’opinion publique concernant ces dispositifs de santé tient davantage d’une instrumentalisation à des fins politiques que d’un constat réel. Une étude de l’OFDT réalisée en 2023, portant sur vingt ans d’évolution des représentations et des opinions des Françaises et Français sur les drogues, montre que 73 % des personnes soutiennent le déploiement des HSA en France. Ce chiffre témoigne de la compréhension et du soutien des citoyennes et citoyens, et confirme la nécessité d’en ouvrir davantage.

En avril 2025, Médecins du Monde, aux côtés notamment de la Fédération Addiction — signataire des deux recours — et de l’association AIDES, engagée dans celui concernant Marseille, a intenté deux contentieux afin de contester l’inaction et l’obstruction de l’État dans la mise en place de nouvelles HSA. Ce combat judiciaire continuera tant que nécessaire, jusqu’à ce que l’avenir des HSA soit assuré et que de nouvelles salles adaptées aux besoins sur l’ensemble du territoire voient enfin le jour.

Précariser les haltes soins addictions, c’est nier leur légitimité et aggraver des situations de détresse évitables. Ces dispositifs assurent un rôle crucial de « vigies des habitudes de consommation et des nouvelles tendances ». Depuis 2016, près de 550.000 injections ont été réalisées dans les salles de Paris et Strasbourg, et le nombre de seringues ramassées autour de la salle de Paris est passé de 150 à moins de 10 par jour.

Précariser les HSA, c’est également manquer l’occasion de porter une politique de santé publique digne de ce nom : une politique courageuse, qui privilégie la réduction des risques, la prévention et l’accompagnement plutôt que la stigmatisation, la répression et le renoncement.

La liste complète des signataires :

1. Pr Amine Benyamina, Addictions France et RESPADD, président

2. Dr Nicolas Bonnet, Bus 3132, président

3. Stéphane Bribard, association Gaia-Paris, président

4. Dr Jean-François Corty, médecins du Monde, président

5. Catherine Delorme, Fédération Addiction, présidente

6. Caroline Gasiglia, ASUD Mars Say Yeah, présidente

7. Véronique Latour, La CASE, directrice générale

8. Joachim Levy, Vers Marseille Sans Sida et Sans Hépatites, président

9. Dr Alain Morel, Sida Paroles, président

10. Perrine Roux, Nouvelle Aube, présidente

11. Camille Spire, AIDES, présidente

12. Pr Anne Vuillemin, Société Française de Santé Publique, présidente

13. Gauthier Waeckerle, Ithaque, directeur général

14. Chirinne Ardakani, avocate

15. Nino Arnaud, avocat

16. William Bourdon, avocat, Paris

17. Vincent Brengarth, avocat, Paris

18. Laure Heinich, avocate

19. Raphaël Kempf, avocat, Paris

20. Benoit Legrand, psychiatre

21. Faézeh Legrand, hématologue, Marseille

22. Sébastien Mabile, avocat, Paris

23. Aurélie Mercier, avocate, Paris

24. Bastien Moysset, médecin pédiatre, Paris

25. Basile Oudet, avocat, Paris

26. Hugo Partouche, avocat, Paris

27. Alice Reboul, médecin pédiatre, Créteil

28. Romain Ruiz, avocat

29. Bartholomé Surdon-Demongeot, médecin généraliste et médecin à la PASS de l’hôpital Saint-Louis

30. Félix Tessier, médecin anesthésiste-réanimateur, Clamart

31. Ferdinand Villetard, hématologue, Marseille

32. Jim Villetard, avocat, Paris