Pour préparer l’après-“Barkhane”, la France doit être davantage à l’écoute des sociétés civiles au Sahel

Après l’annonce du retrait de la force militaire de lutte contre les groupes armés djihadistes, cinquante chercheurs, représentants d’ONG, de syndicats et acteurs des sociétés civiles sahéliennes appellent, dans une tribune pour « Le Monde », à ouvrir le débat pour refonder, en concertation avec les populations, la politique française dans la région.

Huit ans. Huit longues années d’opérations militaires au Sahel sans que la paix et la sécurité aient été au rendez-vous, et avec elles le décompte macabre par milliers des morts civils et militaires. En huit ans, l’opération « Barkhane », qui aura coûté la vie à 55 militaires français, aura fait l’objet de bien peu de débat public. Pas plus que l’ensemble de la politique étrangère française au Sahel, qui reste largement dominée par une approche sécuritaire au détriment notamment des efforts de développement, comme le souligne la Cour des comptes, dans un récent rapport.

Convaincus qu’une autre approche est possible et nécessaire, cinquante associations, ONGinfo-icon, chercheurs, représentants de diasporas sahéliennes, syndicats et acteurs des sociétés civiles sahéliennes appellent à préparer l’après-« Barkhane » de manière plus inclusive et à ouvrir le débat aux vues d’une refondation de la politique sahélienne de la France.

Ce débat est urgent car la militarisation du Sahel - à l’initiative notamment de la France - n’a rien réglé sur le plan sécuritaire ; on assiste même à une dégradation continue de la situation. Les « neutralisations » de quelques chefs de groupes armés que revendiquait régulièrement l'État-major français ne cachaient plus l’effroyable réalité : les incidents violents liés à ces mêmes groupes ont doublé chaque année depuis 2015. L’impact sur les populations civiles est dramatique : près de 2 millions de personnes ont dû fuir les violences au Burkina Faso, au Mali et au Niger et 14,4 millions de personnes ont besoin d’assistance humanitaire.

Cette spirale de la violence interroge d’autant plus quand elle est le fait des forces de sécurité étatiques avec lesquelles l’armée française collabore. Au Mali en 2020 davantage de civils ont été tués par des militaires (35 %) que par des groupes dits djihadistes (24 %). La MINUSMA a également conclu à la responsabilité de l’armée française dans la mort de 19 civils lors d’une opération au Mali le 3 janvier 2021. Mais en rejetant ces conclusions et en s’opposant à l’ouverture d’une enquête indépendante, la France a envoyé un terrible signal qui contribue à normaliser l'impunité. Dans un contexte sahélien profondément marqué par la défiance des populations envers les autorités et alors qu’elle ferme déjà trop souvent les yeux sur les déviances autoritaires dans la région, la France doit se montrer intransigeante face aux abus et violations des droits humains. Sans ça elle ne peut qu’alimenter le sentiment anti-français dans la région.

Il n’y a pas de solutions simples à un problème complexe. Les crises du Sahel reposent sur une pauvreté touchant 40 % de la population, des inégalités criantes et des abus répétés aux droits humains. Des changements climatiques qui bouleversent déjà le quotidien de millions de personnes. Des problèmes de gouvernance adossés au manque de légitimité des Etats, à l’impunité et à un profond sentiment d’injustice. Et pourtant, l’aide au développement française sous forme de dons vers le Sahel stagne depuis 10 ans.

Bien sûr, la France porte des initiatives pour donner des gages d’un rééquilibrage vers ces enjeux, comme l’Alliance Sahel, la Coalition internationale pour le Sahel ou encore le récent sommet du G5 à N’Djaména. Mais la traduction en un réel changement de vision et de pratiques reste encore à démontrer. Ce sont les modèles de développement et les relations de pouvoirs que la France et la communauté internationale promeuvent dans la région qu’il faut repenser.

Ces dernières semaines la France a été prise au piège de ses propres contradictions en soulignant l’incohérence de ses prises de position face aux récents événements politiques au Tchad et au Mali. Pour avoir misé sur une approche avant tout sécuritaire et en sous-estimant les défis liés au développement, à la cohésion sociale et à la gouvernance, la stratégie sahélienne de la France est dans une impasse. La fin annoncée de Barkhane ne fait qu’acter cette réalité.

Depuis huit ans cette stratégie semble décidée entre les quatre murs de l’Elysée : le début comme la fin de Barkhane ont été actés par un seul homme. Où est le débat démocratique sur les choix politiques qui ont été pris sur le Sahel ? L’Assemblée nationale semble incapable de jouer son rôle de contrôle de l’action du pouvoir exécutif : le dernier vote sur les opérations militaires au Sahel datait de 2013. Pourtant, des vies humaines continueront d’y être engagées et près d’un milliard d’euros d’argent public aura été dépensé chaque année en opérations militaires ; 41 fois plus que pour aider les populations à faire face aux défis humanitaires. La démocratie a besoin de redevabilité. Il est temps de débattre.

Depuis plusieurs années de nombreuses voix alertent sur l’inadaptation des stratégies et le besoin d’une réorientation pour s’attaquer aux causes profondes des conflits. C’est particulièrement le cas des sociétés civiles sahéliennes, notamment des jeunes et des femmes, dont les visions et propositions ont rarement voix au chapitre. La France, en préparant l’après Barkhane, doit être davantage à leur écoute, à l’instar de l’accueil donné au récent rapport de la Coalition citoyenne pour le Sahel.

Nous n’attendons pas de la France qu’elle trouve seule des solutions aux défis du Sahel, mais elle peut, elle doit soutenir un autre processus de reconstruction qui prenne en compte les aspirations des Sahéliens et des Sahéliennes, pas seulement de ceux qui les dirigent. La fin programmée de Barkhane doit être l’occasion de faire émerger un débat sur l’avenir du rôle de la France dans la région et de demander des comptes sur les choix politiques pris ces dernières années. Ce débat doit se faire avec la diversité des analyses et expertises : parlementaires, diasporas, monde académique, sociétés civiles d’ici et de là-bas, acteurs humanitaires, du développement et de la sécurité. Il y a urgence.

 

 

 

 

Signataires

Richard Banégas, professeur de science politique à Sciences Po et chercheur au CERI,spécialiste de l’Afrique de l’Ouest

Bouaré Bintou Founé Samaké, présidente de Women in Lawand Development in Africa (WiLDAF-Mali)

Philippe de Botton, président de Médecins du monde

Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente de CCFD-Terre solidaire

Marielle Debos, chercheuse en science politique, université Paris-Nanterre

Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France

Véronique Fayet, présidente du Secours catholique-Caritas France

Jean-Claude Félix-Tchicaya, chercheur à l’Institut de prospective et sécurité en Europe (IPSE)

Ali Idrissa, coordonnateur national du Réseau des organisations pour la transparence et l’analysebudgétaire (Rotab)

Géraud Magrin, professeur de géographie, université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Gustave Massiah, économiste, Centre d’études et d’initiatives de solidaritéinternationale (Cedetim/IPAM)

Jean-Pierre Olivier de Sardan, directeur de recherche émériteau CNRS, chercheur au Laboratoire d’études et de recherche sur les dynamiques sociales et ledéveloppement local,

Institut de recherche pour le développement

Marc Ona Essangui, président de Tournons la page

Adam Oumarou, président du Conseil des Nigériens de France

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche, Institut de recherche pour ledéveloppement

Luc de Ronne, président de la fédération ActionAid France-Peuples solidaires

Assinamar Ag Rousmane, coordinateur national, ONGinfo-icon AZHAR Mali

Binta Sidibe-Gascon, vice-présidente, Observatoire Kisal

Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center

François Vaillant, porte-parole du Mouvement pour une alternative non violente

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