Strasbourg : survivre à la rue
17.03.2026
© Christophe Da Silva
À Strasbourg, Médecins du Monde accompagne les personnes à la rue et les oriente dans leurs démarches de santé. L’équipe suit une trentaine de personnes malades en situation d’extrême vulnérabilité et plaide pour une meilleure reconnaissance de leurs droits et de leurs besoins.
Lors de ses maraudes dans la capitale alsacienne, l’équipe mobile de Médecins du Monde rencontre de plus en plus de personnes vivant à la rue avec des maladies graves. L’association dénonce une crise des services d’hébergement d’urgence qui entraîne une aggravation de l’état de santé des plus vulnérables.
Martha ne demande pas grand-chose : « Juste un toit pour pouvoir m’occuper de ma fille dignement. » Frêle silhouette derrière le fauteuil roulant qu’elle pousse, elle frissonne dans le froid humide qui règne sur ce parking isolé de Strasbourg où s’alignent des rangées de tentes entre les arbres et le béton. Elle enroule une écharpe autour du cou de Julia, 16 ans, paralysée depuis une hypoxie cérébrale survenue à la naissance. Arrivées dans la ville en quête des soins adaptés dont l’adolescente a besoin, mère et fille alternent la vie à la rue, sous tente, dans un véhicule prêté ou dans des garages, en tentant à grand peine d’honorer les rendez-vous médicaux prescrits. « Julia a besoin d’une opération lourde et de soins adaptés en kinésithérapie, mais est-ce que ce sera vraiment efficace si on continue à vivre à la rue ? »
Coincé entre un petit cours d’eau et le stade de football de la Meinau, au sud de la ville, ce campement appelé Krimmeri regroupe une soixantaine de personnes. Isolées ou en famille, certaines viennent tout juste d’arriver dans la capitale alsacienne, d’autres connaissent la vie à la rue depuis plusieurs années. C’est le cas de Luca, qui garde de lourdes séquelles d’une opération faite dans son pays d’origine : « Je vis sous une tente depuis deux ans et la rue a aggravé la maladie avec le manque d’hygiène, la fatigue permanente et le froid », explique le quinquagénaire. Comme lui, les personnes du campement de Krimmeri vivent souvent sans eau ni électricité, partageant des toilettes publiques, des conditions qui peuvent entraîner de graves risques sanitaires : infections, ruptures brutales de soins, automédication, sans compter les souffrances psychologiques.
L’hébergement en crise
Ces profils sont devenus tristement familiers pour la mission mobile de Médecins du Monde à Strasbourg, qui se rend plusieurs fois par semaine dans des campements de la ville pour orienter les personnes vers des soins de santé, faire le lien avec les hôpitaux, ou simplement discuter autour d’un café. Le constat de l’équipe est alarmant : la situation des personnes à la rue se dégrade de jour en jour et le système d’hébergement d’urgence est à l’abandon. « Les places hôtelières d’hébergement d’urgence du 115 ont chuté de plus de 30 % depuis 2021 à Strasbourg, ce qui représente plus de 1 000 places supprimées, explique Hillary Contreras-Salmen, coordinatrice de la mission mobile. Le problème principal n’est pas l’orientation médicale mais le système d’hébergement. »
Une crise que l’équipe explique notamment par une stagnation du budget alloué aux services du 115, alors que la précarité et le sans-abrisme progressent, pas seulement en Alsace mais dans tout le pays. « C’est une double peine pour les personnes malades à la rue : nous rencontrons tous les jours des personnes handicapées, atteintes de cancer ou d’insuffisance rénale, précise Irakli Lominadze, médiateur en santé. Face à la pénurie de places d’hébergement, même les situations les plus critiques restent sans réponse pendant des semaines, voire des mois. Des personnes gravement malades se voient proposer des hébergements de très courte durée – une ou deux nuits, parfois une semaine. L’absence d’hébergement réduit leurs chances de rétablissement et expose celles porteuses d’un handicap à des conditions de vie contraires à leur dignité humaine. »
L’absence d’hébergement réduit les chances de rétablissement des personnes gravement malades et expose celles porteuses d’un handicap à des conditions de vie contraires à leur dignité humaine.
Secouer les politiques locales
De critique, la situation est devenue infernale avec les températures hivernales. Une météo glaciale qui n’a pas empêché les services de police d’expulser par surprise les personnes du campement de Krimmeri début janvier. « C’était plus qu’une expulsion, c’était une destruction pure et simple du lieu de vie. Les tentes ont été déchirées et piétinées. Certaines personnes ont dû observer la destruction de leurs tentes, d’autres ont découvert en revenant sur le camp que leurs affaires étaient abîmées et leurs couvertures mouillées, qu’elles n’avaient plus rien : c’est très violent psychologiquement », déplore Hillary Contreras-Salmen.
Face à l’inertie des politiques publiques malgré les alertes, Médecins du Monde adapte ses activités et organise depuis deux mois des ateliers et des temps de réflexion collective. Pour les situations les plus critiques, l’équipe réalise une évaluation de l’état de santé et des conditions de vie des personnes qu’elle rencontre avant de formuler les demandes de prise en charge nécessaires. Parfois, des situations se débloquent : Martha et sa fille Julia ont finalement pu être hébergées par le 115 après un passage de la jeune fille aux urgences. « Julia n’arrivait plus à s’alimenter correctement : sans un toit, pas de possibilité de cuisiner des aliments adaptés à sa condition. Sa situation s’est aggravée et elle a été hospitalisée en urgence. Toute l’absurdité est là : il a fallu attendre que son état de santé devienne critique pour que les services du 115 leur trouvent un hébergement. »
À l’approche des élections municipales, l’équipe a rejoint le Collectif inter-associatif contre la précarité Strasbourg-Eurométropole et travaille à un rapport partagé sur la situation des personnes à la rue. Le collectif prévoit une charte d’engagements qui sera soumise à tous les candidats municipaux. Parmi les priorités de la charte : « Développer des hébergements médicalisés pour les personnes gravement malades ou handicapées pour qu’aucune ne soit contrainte de dormir dehors : zéro sortie sèche, zéro enfant dehors, zéro personne malade à la rue. »
« En parallèle de la mission mobile, Médecins du Monde accueille dans son Caso à Strasbourg des personnes isolées dans leurs parcours de soins, sans couverture maladie. L’équipe du centre propose des consultations médicales puis une orientation vers des partenaires du territoire, selon les besoins exprimés. Les personnes viennent également pour s’informer sur leurs droits ensanté, notamment l’Aide médicale d’état, et sont accompagnés si nécessaire dans leurs démarches.
Depuis peu, des évaluations médico-sociales et des entretiens de prévention en droits et santé sexuels et reproductifs sont proposés au sein du centre. Ce sont des entretiens qui permettent une approche holistique de la santé à travers des questions sur la situation sociale et la santé, l’hébergement, le bien-être mental, le suivi gynécologique, le suivi des dépistages et de la vaccination. Tout est lié : avoir une vision d’ensemble nous permet de mieux cerner les besoins et d’orienter les gens de la meilleure façon possible. »
Pauline Kieffer, coordinatrice du centre d’acceil, de soins et d’orientation (CASO) de Strasbourg
Strasbourg : malades à la rue