Philippines : La santé sur un fil
24.12.2025
© Christophe Da Silva
L’essentiel
À Manille, Médecins du Monde travaille avec les démanteleurs de déchets électroniques pour sensibiliser aux risques liés à l’exposition aux métaux lourds tels que le plomb. L’association propose des sessions d’information et de formation, distribue des protections, oriente vers les soins et plaide pour une meilleure reconnaissance de leur travail.
À Manille, Médecins du Monde intervient dans des quartiers précaires de la capitale philippine auprès des démanteleurs de déchets électroniques. Construit grâce à un réseau solide de relais communautaires, le projet crée des liens de confiance pour sensibiliser les travailleurs aux risques du métier.
Les mains d’Alexander Amora s’agitent, fébriles mais précises, sur une plaque zébrée de gris arrachée aux entrailles d’un climatiseur. Noircies par un mélange de boue et de suie, elles coupent, tordent et extraient patiemment des filaments de cuivre avec une précision d’orfèvre. « Les climatiseurs sont plus long et dangereux à démonter mais on a eu de la chance d’en récupérer un aujourd’hui, c’est ce qui rapporte le plus d’argent grâce à l’importante quantité de cuivre contenue à l’intérieur », se félicite le Manillais de 51 ans. Depuis une dizaine d’années, il achète chaque matin des téléviseurs, des téléphones portables, des ordinateurs ou des machines à laver qu’il désosse le reste de la journée avec sa famille pour revendre à des grossistes de quartier les composants les plus rentables, des métaux comme l’aluminium, le cuivre, l’argent ou le plomb. « Chaque jour est un défi. Certaines semaines, je ne gagne rien du tout mais les meilleurs jours, je peux aller jusqu’à 700 pesos [33 euros], ça me permet de nourrir ma famille pendant plus d’une semaine. »
Travail à haut risque
Ils sont des milliers à trier chaque jour les tonnes de déchets électroniques recrachés par la ville ou le port, au milieu du trafic assourdissant des voitures ou dans les minuscules ruelles des barangays*, labyrinthes d’habitations qui s’étendent à l’ombre des gratte-ciels scintillants des quartiers riches. Une activité informelle mais tolérée par l’Etat philippin en l’absence de système de recyclage des déchets efficace. Privés d’espace de travail officiel, les démanteleurs démontent les appareils à même le sol et à mains nues, risquant les coupures aux mains et d’autres blessures moins visibles comme les problèmes cardiovasculaires ou les troubles musculo squelettiques. « Ces travailleurs font face à un cumul d’injustices : en plus de subir la pollution extérieure, les logements insalubres et les inondations qui frappent régulièrement leurs quartiers, ils n’obtiennent aucune reconnaissance officielle malgré la dangerosité de leur activité et n’ont pas accès aux services sociaux », explique Evelyn Pantoja, chargée du programme Santé Environnement de Médecins du Monde à Manille.
Active aux Philippines depuis 1996, l’association a progressivement fait de la lutte contre les injustices environnementales une priorité. Depuis plus de dix ans, l’équipe intervient dans plusieurs barangays de la capitale pour renforcer la capacité des démanteleurs à se protéger des risques liés à leurs conditions de travail en proposant des sessions de sensibilisation et en distribuant des gants et des masques de protection. Pour aller plus loin, Médecins du Monde a lancé en 2024 une nouvelle phase orientée vers les dangers de l’intoxication au plomb, un métal lourd présent notamment dans les puces et les circuits électroniques. « Sur le long terme, l’inhalation ou l’ingestion de particules de plomb entraîne des effets toxiques sur le système nerveux, le sang, le cœur, les reins ou l’appareil digestif, précise Rosana Milan, docteure à la clinique Pedro Gil, l’un des quatre centres de santé partenaire de l’association à Manille. Le saturnisme est difficile à déceler et particulièrement dangereux pour les enfants des démanteleurs de déchets qui peuvent présenter des retards de développement du cerveau et du système nerveux avec des troubles d’apprentissage et de l’attention. »
Les démanteleurs d’appareils électroniques sont de véritables partenaires. Nous identifions ensemble les solutions possibles pour améliorer leur santé.
La force d’un réseau solidaire
Pour faire circuler l’information, le programme de Médecins du Monde s’appuie sur des fondations partenaires et sur un important réseau de bénévoles communautaires, souvent les voisins des recycleurs de déchets électroniques et issus des mêmes barangays. Ils sont soixante-dix environ à se relayer pour rendre visite aux démanteleurs chaque jour de la semaine et orienter vers les centres de santé les plus proches. Au fil des discussions, les liens se nouent et confortent parfois des vocations comme celle de Christina Sancon, qui s’est engagée comme bénévole dans son quartier pour aider sa mère malade : « Mieux connaître les enjeux de santé m’a permis de prendre confiance en moi pour informer les personnes et améliorer la vie dans le barangay. C’est un processus qui prend du temps, la plupart des démanteleurs ne voient pas leur santé comme une priorité ».
Petit à petit, les réflexes de travail évoluent. Alexander Amora a pris l’habitude de désinfecter l’espace où il stocke et démonte les appareils électroniques et met des gants plus régulièrement, « même si les protections peuvent ralentir l’activité, c’est important », admet-il. Chaque petite solution, chaque idée soufflée par les démanteleurs pour améliorer leurs conditions de travail est bonne à prendre. « Ils sont de véritables partenaires, précise Isabel Clarizze Diña, chargée de plaidoyer. Nous identifions ensemble les solutions possibles pour améliorer leur santé car nous savons que les communautés savent ce qui est le mieux pour elles. » Auprès des pouvoirs publics, l’équipe plaide pour faire évoluer les politiques locales et faciliter l’accès aux dépistages des intoxications au plomb dans les centres de santé, des soins encore trop chers pour les principaux concernés. Elle se bat surtout pour obtenir plus de reconnaissance des spécificités de ce travail essentiel à Manille, à travers l’aménagement d’espaces de travail dédié par exemple. Trouver une voix et une place dans la ville surpeuplée.
- Anne-Lys Thomas
Victor Dizon Jr., mobilisateur communautaire
« Je travaille depuis quatre ans avec Médecins du Monde auprès des habitants du Baragay 105 pour créer des liens et sensibiliser aux risques des conditions de vie et de travail sur la santé. C’est un bidonville où les conditions de vie sont plus difficiles que partout ailleurs : les habitations sont éphémères, menacées par les typhons et les inondations qui peuvent entraîner des infections graves comme la dengue et la leptospirose. Les enfants grandissent dans un environnement insalubre et se nourrissent des déchets alimentaires de chaînes de fast-food. Pour les parents, la préoccupation n’est pas la santé mais de savoir comment gagner de l’argent pour survivre. Dans ce cadre difficile, nous cherchons à établir des relations de confiance avec les habitants pour les inviter à participer aux activités de sensibilisation à la santé. Au fil du temps, nous passons d’un simple « bonjour » quotidien à des discussions plus profondes et sans jugements sur la façon dont les personnes perçoivent leur vie. Ce qui me motive est de les aider à comprendre leur santé et de partager mes connaissances. Leur confiance est ma plus grande fierté. »
*Barangay : quartier, plus petite unité administrative des Philippines.