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En cours de lecture Interview avec Gaëlle Krikorian, autrice du livre « Big Bad Pharma, ça suffit ! »
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Interview avec Gaëlle Krikorian, autrice du livre « Big Bad Pharma, ça suffit ! »

02.06.2026

Échange avec Gaëlle Krikorian, qui analyse les relations entre l'Etat et l'industrie pharmaceutique

« Il est possible de transformer cette relation: on le peut et on le doit »

Avec Médecins du Monde, Gaëlle Krikorian, autrice et militante auprès de nombreuses ONG, s’est emparée de ce sujet à travers un livre : ‘Big Bad Pharma, ça suffit’. Oui la question est complexe, mais on peut l’expliquer, en débattre et surtout proposer des pistes concrètes pour une réforme nécessaire du système.

En 2017, Médecins du Monde s’était engagée dans une vaste campagne qui dénonçait les marges bénéficiaires abusives de l’industrie pharmaceutique. Une dizaine d’année plus tard, qu’est-ce qui a changé ?

La situation s’est aggravée. On est face à deux types de problèmes :

D’abord, on assiste à la continuité de ce qu’on a vu en 2017 avec l’hépatite C et le Sofosbuvir [1]. Quand des nouveaux médicaments présentent des intérêts pour les patient·es, les prix exigés par l’industrie pharmaceutique sont très élevés et la sécurité sociale n’arrive plus à suivre… Les prix exorbitants demandés concernent aujourd’hui les nouveaux traitements anti-cancer, ceux liés aux maladies rares ou les prophylaxies VIH.

Et puis -un nouveau problème a explosé -qui a été rendu visible avec l’épidémie de COVID-19-, c’est la pénurie de certains médicaments. Les grandes firmes qui contrôlent l’industrie pharmaceutique ne s’intéressent qu’à des médicaments qui représentent des marges bénéficiaires élevées. Ce grand appétit des multinationales oriente l’économie des systèmes pharmaceutiques qui ont externalisé la plupart des fonctions (recherche, essai clinique, production…) mais imposent leur logique aux plus petits acteurs qu’elles font travailler. Les pharmas, dirigées par des gens qui spéculent, recherchent des marges de 20 à 40%. En revanche avec les génériques (médicaments anciens qui ne sont plus sous brevet), il y a moins de bénéfices à se faire. Ils sont donc moins intéressés par leur commercialisation.

Cette ‘financiarisation’ du secteur pharmaceutique affecte tout le monde : la sécurité sociale qui n’arrive plus (ou moins) à rembourser et aussi bien sûr les patients et patientes. Il s’agit de médicaments comme l’insuline (vitale pour les patient·es diabétiques), des anticancéreux, certains antibiotiques, des médicaments contre l’asthme, contre la douleur. Y compris des médicaments pour animaux.

Pourquoi les prix explosent-ils ?

 

Il n’y a pas de transparence dans les négociations des prix avec les pharmas. On est dans un système où il n’y a aucune visibilité sur le prix final, mais on ne sait pas non plus ce que coûte le budget ‘Recherche et Développement’, ni les coûts de production.

Or, on sait que la recherche et le développement sont financés en grande partie par l’argent public à travers les subventions, la recherche publique, les crédits d’impôts -qui sont des manques à gagner pour l’Etat- et en bout de course par les remboursements de la sécurité sociale (puisqu’une partie du prix payé est censé permettre de financer la recherche).

Il faut revenir à une économie réelle dont les coûts et les investissements sont rendus publics. Il faut sortir de la logique de spéculation qui fait s’envoler les prix. Aujourd’hui l’aberration c’est que puisqu’il s’agit de la santé des personnes, de questions de vie et de mort, il est possible d’exiger des prix incroyables. Cette logique n’est pas acceptable d’un point de vue moral, mais elle met profondément à mal l’équilibre social.

Au contraire, l’ensemble des personnes concernées doivent pouvoir comprendre comment sont fixés les prix, comment est investi l’argent public. Aujourd’hui, dans les pays les plus riche du monde la classe moyenne se trouve affectée, c’est bien le signe que le système en place est défaillant.

Nous voulons de la transparence et que les prix soient fixés de façon démocratique. Car on dépense beaucoup collectivement, sans savoir pourquoi et, au final, sans que l’accès soit (toujours) garanti. C’est la triple peine !

 

Dans votre livre, vous parlez d’un manque de connaissance des processus de production des responsables politiques ?

 

Oui, c’est entre autres ce qui justifie le maintien des monopoles des multinationales. Il faudrait travailler à relocaliser les sites de production en Europe. C’est d’ailleurs une discussion en cours au niveau des instances européennes qui se rendent compte qu’il est important de revenir à plus d’autonomie, notamment en ce qui concerne les médicaments dits ‘critiques’ [2]. Il y a plus de 600 sites en Europe qui sont engagés dans de la production de médicaments. Nous avons perdu des capacités au fil des décennies, notamment avec les délocalisations et les fermetures de sites, mais il reste beaucoup de petites et moyennes entreprises avec qui il serait possible de travailler dans des conditions plus acceptables que celles imposées par les multinationales.

Ces multinationales ont fait pression depuis plus de quarante ans pour transformer les règles et les lois dans leur intérêt. Aujourd’hui on a des cadres législatifs qui ne sont pas dans l’intérêt général : des gros investissements sont faits, sans redevabilité, sans contrôle des profits, au détriment de la santé. Il faut d’urgence reprendre le contrôle sur les investissements publics.

Que demande Médecins du Monde ?

Il y a 3 demandes principales :

  • Plus de transparence dans les négociations, et dans toute l’économie des médicaments.
  • Une gestion et un contrôle des monopoles pour qu’ils ne nuisent pas à l’intérêt général et à la santé publique, et
  • L’instauration d’une démocratie sanitaire et sociale, impliquant toutes les parties concernées, dont le personnel soignant, les mutuelles, la pharmacie et les patient·es.

Pour sortir de la relation toxique entre l’Etat et les multinationales, la mobilisation des toutes les parties est essentielle !

Belgique : Dépenses de l’INAMI

En 2023, L’INAMI a remboursé 7,24 milliards d’euros de médicaments achetés ou administrés aux patients et patientes en Belgique. Il s’agit aussi bien de traitements que de thérapies de pointe contre des maladies rares.

Sur l’ensemble des dépenses, les médicaments utilisés notamment dans le cadre de chimiothérapie ont coûté à l’INAMI 3,1 milliards d’euros. Ces traitements représentent 42% du budget total.

 

À retenir

  • Hépatite C : un traitement efficace mais très coûteux [1] Ce nouveau traitement contre l’hépatite C était plus efficaces et avait moins d’effets secondaires que les anciens, mais coûtaient aussi très chers : environ 40.000 € par traitement en Belgique. En raison de son coût élevé, dans de nombreux pays, dont la Belgique, les gouvernements et les professionne·les de la santé ont rationné le médicament et ont réservé son accès aux patient·es à un stade avancé de la maladie.
  • Médicament critique : de quoi parle-t-on ? [2] Selon l'Agence européenne des médicaments (EMA), un médicament critique se caractérise par la gravité de la maladie qu'il cible et par la disponibilité d'autres traitements. Des pénuries de médicaments critiques pourraient entraîner de graves risques pour la santé, des interruptions de traitement ou des pertes de vies humaines.