Unsung Heroes donne à voir et à entendre l’injustice faite aux femmes à travers le monde. © Denis Rouvre

UNSUNG HEROES

Construit conjointement par Médecins du Monde et Denis Rouvre, ce projet photographique rassemble quelque 60 portraits et témoignages de femmes dans un livre et une exposition.
Rencontrées sur les terrains où l’association mène ses programmes humanitaires, toutes racontent les violences institutionnelles, sociétales, domestiques, morales et physiques auxquelles elles sont exposées.Unsung Heroes (héroïnes méconnues) donne à voir et à entendre l’injustice faite aux femmes à travers le monde. Mais aussi leur acte de résistance, leur engagement, leur volonté de faire évoluer les consciences et de défendre leurs droits bafoués.

Découvrez 5 portraits sur cette page.

© Denis Rouvre
© Denis Rouvre

AFIFA, palestinienne

On est venu m’informer que mon fils Ahmad avait été blessé. J’ai pensé que ce n’était pas grave, parce qu’Ahmad avait souvent été blessé par le passé : une fois une blessure grave au genou, une fois à la tête, une fois une blessure avec une balle en caoutchouc dans la jambe… Cette fois-ci, je n’y croyais pas. Il y avait un mariage au village ce jour-là. Ahmad s’y rendait, il s’était lavé et bien habillé. La fête commençait à 10 heures. Mais les gens m’ont dit qu’il s’était rendu au check-point et qu’il avait été blessé là-bas.

Il était à bout de forces. Méconnaissable. Je savais qu’il ne s’en sortirait pas.

On a décidé d’aller tous ensemble voir au check-point. On a attendu jusqu’à 3 heures que les Israéliens arrivent, ouvrent le check-point et nous laissent passer. Puis on est allés à l’hôpital, et on l’a vu sortir de la chambre d’opération. Il est resté une semaine là-bas. Il était méconnaissable, tellement son visage était tuméfié. Il était à bout de forces. Méconnaissable. Je savais qu’il ne s’en sortirait pas. Au bout d’une semaine, le jeudi, j’étais inquiète, je suis allée à l’hôpital. Les médecins m’ont dit que je n’avais pas le droit d’entrer. Je leur ai dit : « Non ! Je veux le voir ! » Ils m’ont dit : « Si tu vas le voir, tu nous promets que tu pars ensuite ? »

Je le leur ai promis. Je suis entrée dans sa chambre. J’ai vu qu’ils avaient débranché les appareils. Ils lui avaient fermé les yeux avec du sparadrap. Je leur ai demandé pourquoi ils lui avaient clos les yeux. À cause de la lumière ? Ils m’ont dit que oui. Ils ne m’ont pas dit qu’il était mort. Je suis sortie et me suis assise en haut des escaliers, sans rien ressentir de spécial. Quelques instants plus tard, mon neveu qui travaille comme infirmier dans cet hôpital est venu me voir. Il pleurait. Il m’a dit : « Ô ma tante, Dieu donne la vie et la reprend. Ahmad nous a quittés ». Là, je me suis effondrée. J’ai tellement pleuré et crié que tout l’hôpital a tremblé.

Ça fait trois ans que je n’ai pas mis les pieds dans une fête, même aux mariages de mes proches. Ma nièce s’est mariée, et même là, je n’ai pas eu le cœur d’y aller. Je ne peux plus voir de jeunes mariés, je n’ai plus le cœur à ça. C’est une perte trop grande. Perdre sa mère, son père ou son frère, d’accord, mais son fils…

 

Les attaques des colons et de l’armée israélienne, l’expropriation, la destruction des cultures et les déplacements forcés ont de graves conséquences sur la vie et la santé des populations palestiniennes.

 

© Denis Rouvre
© Denis Rouvre

SANU NANI, népalaise

Il fallait rembourser nos dettes, on n’avait pas assez d’argent pour tenir le mois avec comme seule ressource un petit lopin de terre. J’ai mis au monde six enfants, cinq ont survécu. J’ai quatre filles et un garçon. Ma fille aînée a 31 ans, la deuxième 24, la cadette 22, la plus jeune 13 ans et mon fils a 21 ans. Il fallait bien nourrir et habiller mes enfants. On n’y arrivait pas, alors nous sommes allés chercher du travail. J’avais une amie qui travaillait sur ce site à trier les ordures.

On ne sait jamais ce qui va survenir, il y a du verre, des débris, on trouve des aiguilles aussi.

Ce n’est pas facile de travailler dans ces conditions, il faut toujours faire très très attention et bien se protéger. On ne sait jamais ce qui va survenir, il y a du verre, des débris, on trouve des aiguilles aussi. Le bulldozer et le bruit incessant des machines me font peur, mais on gagne assez pour survivre.

Mes enfants sont grands maintenant. Nous vivons tous ici dans la même maison. Les maisons sont en tôle. On doit aller chercher l’eau. La vie est dure ici et il arrive que les hommes aillent boire là-haut et quand ils boivent trop et bien ils sont violents. On a tous des soucis, on supporte, on travaille et on arrive juste à s’en sortir. Notre vie s’écoule ainsi.

 

Sanu Nani est membre de la communauté des recycleuses de déchets qui travaillent de manière informelle dans la vallée de Katmandu.

 

© Denis Rouvre
© Denis Rouvre

SÉPHORA, congolaise

Un matin, un prophète est venu chez nous, il a demandé à ma belle-mère de me faire sortir. Ma belle-mère n’a plus été la même après ça. Elle a raconté à mon père qu’elle m’avait vue en rêve, cherchant à la tuer avec un grand couteau, et que le prophète lui avait dit que j’étais une sorcière. Dans une église de Mbuji-Mayi, on m’a rasé la tête et le prophète a gardé mes cheveux. Ma belle-mère prenait des médicaments pour avorter et disait que c’était moi qui « mangeait » les enfants qu'elle portait dans son ventre. Mon père a fini par comprendre que j’étais en danger.

Elle me frappait, j’étais devenue l’esclave de la maison.

C’est ma tante maternelle qui est venue m’accueillir à l’aéroport de Kinshasa. Elle m’a amenée chez un autre prophète. J’avais le droit de porter la couleur orange, quelques autres couleurs à la rigueur, mais surtout pas des vêtements à motifs rouges ou blancs, ni de boucles d’oreille. À l’église de Maman Olangi, je suis passée par toutes sortes de rites d’exorcisme, avec l’accord de ma tante, qui me faisait jeûner chaque jour, de 6 heures à 18 heures. Elle me frappait, j’étais devenue l’esclave de la maison. Je n’avais même plus le droit de m’asseoir aux côtés de ses enfants : elle avait peur que je les « mange » ou que je les initie.

Un jour, alors que je revenais de puiser de l’eau, ma tante m’a fait asseoir à ses côtés, ce qui n’était pas arrivé depuis fort longtemps. Elle était soudain devenue très aimante et maternelle et m’a servi à manger. Elle a refusé que je partage avec ses enfants, prétextant qu’elle avait préparé ce plat rien que pour moi. Je me suis arrangé pour renverser un verre d’eau dans la nourriture. Dans sa colère, des aveux cruels se sont échappés de sa bouche : « Si tu avais mangé, tu aurais fini à la morgue aujourd’hui-même ».

Je me suis enfuie et suis allée vivre dans la rue. Je suis dans la rue depuis l’âge de 10 ans. Un jour des garçons plus âgés que moi m’ont abordée. J’ai refusé de les suivre, ils m’ont prise de force et m’ont violée, je suis tombée enceinte. Aujourd’hui, j’ai deux jumelles âgées de 5 ans.

 

Séphora a 18 ans, elle vit depuis quatre ans avec ses deux filles dans un centre qui accueille les jeunes filles des rues et leurs enfants à Kinshasa.

 

© Denis Rouvre
© Denis Rouvre

SHREYA, indienne

Je viens d’une famille honorable. Je voulais avoir une vie digne. Une femme biologiquement née femme n’accorde pas tant d’importance à son identité de femme, mais pour moi, c’est très important. Parce que j’ai beaucoup souffert pour devenir une femme.

J’ai dû faire la manche dans la rue, je me suis droguée, je suis devenue travailleuse du sexe, puis danseuse dans un bar, ce genre de choses. Je gardais l’argent pour me faire opérer. Je me suis renseignée. J’ai vu les médecins, un endocrinologue, un psychologue. J’ai pris les certificats médicaux et je suis allée voir le chirurgien plastique. Pour avoir un corps parfait.

J’ai compris que l’éducation était l’arme la plus puissante pour changer mon monde.

Après mon opération, j’ai repris mes études, j’ai obtenu mon diplôme en travail social et j’ai commencé à chercher du travail dans le privé. Pendant les entretiens, on me posait toujours des questions sur mon genre, on demandait à me voir nue. Je répondais « mon travail sera parfait, mon corps n’a rien à voir, mon esprit est là pour vous ». Mais ils voulaient toujours voir mon corps, savoir si j’avais un pénis ou un vagin. C’était très embarrassant, je me sentais mal.

J’ai compris que l’éducation était l’arme la plus puissante pour changer mon monde. À partir de ce jour-là, j’ai commencé à travailler en faveur des personnes trans, parce que beaucoup de jeunes trans vivent la même chose que moi. Ce que j’ai vécu, je ne le souhaite à personne. Aujourd’hui, je travaille pour le Humsafar Trust. C’est la plus ancienne association LGBTI d’Asie-Pacifique. J’accompagne beaucoup de femmes trans de la nouvelle génération. J’ai mené un programme de sensibilisation dans le privé, dans le secteur scolaire et dans le public. Ils ont commencé à comprendre.

En Inde, en 2014, sur décision de justice, notre identité a été reconnue.

Mes amis me disaient : « tu ne peux pas avoir d’enfants ». Je leur répondais que beaucoup de femmes sur terre ne peuvent pas avoir d’enfants. Je suis une vraie femme, comme vous, parce que je respecte mon corps dans sa féminité, je le respecte tout entier. Je suis une femme sans utérus, mais ça me va. Peut-être que je renaîtrai comme ça, dans un corps de femme.

Mon rêve était de devenir médecin et je n’ai pas réussi. C’est pour ça que je veux faire un doctorat. Parce qu’après mon doctorat, on pourra m’appeler Dr Shreya Reddy.

 

Shreya, 30 ans, travaille pour la plus vieille association de défense des droits LGBTI de la région Asie-Pacifique.

 

© Denis Rouvre
© Denis Rouvre

SIHAM, palestinienne

Lorsque les Israéliens ont débarqué,Hamoudah avait des problèmes de santé, il était fatigué. L’armée est entrée de façon violente. On a paniqué, les enfants ont paniqué. Ils l’ont saisi et nous ont entassés dans une pièce. Je leur ai dit : « Il est inoffensif, il vient de subir une opération. Qu’a-t-il fait pour que vous l’embarquiez ? Quel crime a-til commis ? » Ils m’ont dit : « Il n’est pas inoffensif : c’est un terroriste, un fauteur de troubles ». Ils lui ont bandé les yeux et menotté les mains.

Je me suis effondrée psychologiquement, je suis tombée malade, je me réveillais la nuit en hurlant, devant mes jeunes enfants.

On a pris contact avec une avocate, on lui a donné son dossier médical qui montrait que sa santé était fragile. Il a été condamné à un mois de prison et à une amende de 1000 shekels. De fait, il est resté deux mois en prison. Je me suis effondrée psychologiquement, je suis tombée malade, je me réveillais la nuit en hurlant, devant mes jeunes enfants. Mais avec le temps, j’ai fait la connaissance de l’association « Mères de détenus ».

Chacune racontait son histoire, ce qui lui était arrivé. Ça réconforte un peu de se confier, on se sent mieux. Et mon traumatisme s’est atténué. Naturellement, je voulais protéger mes enfants. Je leur ai fait comprendre qu’on ne devait pas avoir peur.

Mon rêve, ce serait qu’on vive en paix, sans ce terrorisme, ces attaques qu’on subit au quotidien. Qu’on puisse aller et venir en se sentant bien. Ce dont rêve tout être humain.

 

SIHAM, 43 ans, palestinienne.

Global loader