Faire un don

Au plus près des usagers de drogues de Dar es-Salaam

Un usager de drogue, à Dar es-Salam. © William Daniels

Au plus près des usagers de drogues de Dar es-Salaam

Présent depuis 18 ans en Tanzanie, Médecins du Monde continue son combat contre le VIHinfo-icon avec l’ouverture, il y a un an, de son premier programme de réduction des risques en Afrique de l’est, à Dar es-Salaam. Un projet pilote destiné aux usagers de drogues par injection de Temeke, le district le plus pauvre de la capitale tanzanienne.

 

Alors que jusqu’au début des années 90, l’Afrique n’apparaissait pas sur les routes du trafic mondial de drogues, le continent est devenu en quelques années une plateforme de stockage et de redistribution vers l’Amérique du sud et l’Europe. Ce sont plus de 40 tonnes d’héroïne en provenance d’Afghanistan qui s’y sont écoulées en 2009, notamment via l’Afrique de l’est.
Aujourd’hui, on estime à plus de 25 000 le nombre d’usagers de drogues par injection en Tanzanie. Un chiffre en constante augmentation, qui montre bien les limites de la criminalisation et des mesures répressives visant les consommateurs de drogues. « Le dispositif légal mis en place par les autorités prévoit une amende de 300 000 shillings tanzaniens (130 euros) qui peut être assortie d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison pour toute personne arrêtée en possession de drogues » explique Yovin Ivo, responsable de la commission tanzanienne de contrôle des drogues.

VIHinfo-icon, hépatites virales et autres ISTinfo-icon

L’épidémie du sida touche 6,5 % de la population tanzanienne, mais se concentre particulièrement au sein des groupes ayant des comportements à risques : personnes se prostituant, homosexuels, usagers de drogues par injection. « Si l’on veut passer en dessous des 5 %, notre travail doit viser en priorité ces groupes » explique Sandrine Pont, coordinatrice générale du programme. Selon une étude menée en 2011 par Médecins du Monde à Dar es-Salaam, 30 % des hommes et 67 % des femmes s’injectant sont infectés par le virus. Un taux de prévalence alarmant qui nécessite une réponse adaptée aux besoins d’une population marginalisée par ses pratiques et modes de vie, et de fait stigmatisée.

Une réponse adaptée aux besoins des usagers

Inauguré fin 2010, le centre de soins de Médecins du Monde, le drop in, a accueilli en septembre plus de 1 000 toxicomanes : échange de seringues, service de premiers soins et d’hygiène, dépistage du VIHinfo-icon et des hépatites virales, accès aux antirétroviraux. Une unité mobile, composée de travailleurs de rue et d’éducateurs pairs, travaille quotidiennement au plus près des usagers, dans les nombreuxcampsde Dar es-Salaam. « Une impasse, une arrière cour, essentiellement des lieux extérieurs protégés, quitte à payer pour entrer » commente Céline Debaulieu, ancienne coordinatrice du programme. Car le harcèlement des policiers à l’encontre des consommateurs reste un problème récurrent : destruction du matériel distribué par Médecins du Monde, corruption. Ce sont autant de difficultés qui nécessitent une sensibilisation continue mise en place dans le cadre des activités de formation des acteurs locaux aux pratiques de la RdRinfo-icon.

Un accueil réservé aux femmes

Isolées, difficilement accessibles surtout lorsqu’elles se prostituent, les injectrices sont violemment touchées par l’épidémie du VIHinfo-icon et les hépatites virales : 28% d’entre elles ont été dépistées positives tant pour le sida que pour l’hépatite C. Médecins du Monde leur réserve un accès exclusif au centre un après-midi par semaine. « Un début, estime Céline Debaulieu, même s’il est important de mettre rapidement en place des groupes de paroles encadrés par des femmes, loin de la pression masculine. » Des ateliers d’estime de soi, un suivi des grossesses, et une offre de soins psychologiques sont également envisagés.

Vers un plaidoyer régional

Un an après l’ouverture du programme, les premiers changements apparaissent : augmentation du nombre de bénéficiaires, utilisation du matériel stérile par les usagers à condition qu’il soit accessible et gratuit, soutien à l’introduction de la méthadone dans un hôpital de Dar es-Salaam. Autant de résultats encourageants qui prouvent la pertinence des programmes de réduction des risques et démontrent la nécessité d’étendre les programmes d’échange de seringues et rendre accessible les traitements de substitution aux opiacés.

Un plaidoyer régional dans lequel s’engage Médecins du Monde avec pour première étapela conférence internationale sur le sida et les infections sexuellement transmissibles en Afrique (ICASA) qui se déroulera à Addis Abeba du 4 au 8 décembre 2011. Médecins du Monde y tiendra une conférence intitulée : Aborder l’épidémie cachée : réponse efficace à l’infection VIHinfo-icon et à sa transmission chez les usagers de drogues en Afrique.

Portrait

Ramson, 41 ans, ancien consommateur et éducateur pair

Ramson est né à Dar es-Salaam, plus précisément à Tandika, dans le district de Temeke, le plus pauvre de la capitale. Il a 29 ans quand il consomme pour la première fois de l’héroïne, un joint qu’un ami lui passe.

« Un mélange de tabac et d’héroïne brune, en provenance du Pakistan » nous raconte-il. « Après ça, j’ai fumé régulièrement pendant une dizaine d’années. En 1999, j’ai commencé à m’injecter. » De l’héroïne blanche, moins chère et plus facilement accessible. Pendant cinq ans, Ramson consomme quotidiennement de la drogue par injection, plusieurs fois par jour, partageant ses seringues avec d’autres usagers. « En 2000, j’ai contracté deux fois la tuberculose. J’ai accepté par la suite de me faire dépister pour le sida. » Depuis 2005, il est séropositif et sous traitement aux antirétroviraux.

Ancien usager, il travaille aujourd’hui comme éducateur pair1 sur le programme de réduction des risques de Médecins du Monde : il apporte quotidiennement son soutien aux toxicomanes lors des distributions de kits d’injection stérile, les conseille et anime les sessions d’injection à moindre risque qui se déroulent au centre deux fois par mois. Un travail indispensable pour le programme, basé sur une approche communautaire de la réduction des risques, qui place l’usager au centre de la pratique.

(1) Un éducateur pair est une personne qui peut éduquer des personnes de son groupe d'âge et qui a en commun avec elles une même culture, un même environnement et un même niveau d'éducation.

 

Agnès Varraine Leca