Faire un don

Opium et sida, fléaux du Kachin

Opium et sida, fléaux du Kachin

Sur les 465 000 âmes qui vivent, le Kachin compte entre 10 000 à 20 000 usagers de drogue exclus des soins et de la société. Depuis 1995, Médecins du Monde oeuvre pour leur apporter soins et réconfort.

L'ESSENTIEL

Libéré de la présence anglaise en 1948, le Myanmar n’a connu qu’une brève parenthèse démocratique et vit depuis 1962 sous le joug d’une junte militaire réduisant le peuple à l’isolement et au dénuement.

L’éducation et la santé sont les parents pauvres de la politique budgétaire du pays.

Avec un budget de 2,3 % consacré à la santé, le sida ne cesse de progresser et les traitements sont difficilement disponibles, surtout pour les personnes les plus exposées et discriminées. Les usagers de drogue en font partie, cible d’une politique coercitive qui ne les incite pas à fréquenter les hôpitaux.

Pour pallier à la fois discriminations et carences, Médecins du Monde a ouvert des centres dans l’État du Kachin offrant prévention et soins aux plus exclus. La plus septentrionale des régions birmanes abrite une population principalement rurale et chrétienne qui cultive le riz et la canne à sucre. Le manque de travail en zone urbaine et l’appât du gain appellent néanmoins de nombreux jeunes hommes à proposer leurs bras pour extraire or et jade des mines du nord ou à œuvrer dans les zones d’intense activité économique situées à la frontière chinoise.

L'indispensable climat de confiance

Ces travailleurs sont relativement bien payés et leur consommation de drogues devient facilement une banalité dans cet État, quatrième producteur d’opium du pays. Les concessions minières sont des zones de non-droit où l’usage de drogue est largement toléré. La dépendance contraint en effet les usagers à travailler plus afin de pouvoir se payer héroïne, amphétamines et autres drogues. « Par manque de connaissances sur les modes de transmission du VIHinfo-icon et des pratiques à risque très répandues, notamment le partage de seringues, 55 % des usagers de drogues par voie intraveineuse qui fréquentent nos centres sont séropositifs » indique Aurélie qui coordonne les activités des trois centres de santé du Kachin. Ainsi à Myitkyina, Moegang et Ubyit, ces hommes à peine trentenaires, leurs partenaires et leurs enfants ont la possibilité de se retrouver chaque jour autour d’un café, d’un repas et de recevoir sourires et chaleur humaine. Les éducateurs pairs jouent un rôle essentiel dans cette démarche. Aujourd’hui 30 usagers de drogues formés par Médecins du Monde sur le sida, ses modes de transmission, les traitements, délivrent mieux que quiconque les messages d’éducation à la santé. C’est le cas de Z., 26 ans « Ici j’ai tout appris sur le sida et la manière de se protéger. J’aurai voulu savoir tout ça plus tôt pour ne pas échanger mes seringues. Aujourd’hui ce sont mes connaissances que j’échange avec mes amis au centre ou en dehors et cette fonction d’éducateur me donne un but dans la vie, autre que la recherche de drogues qui a régit les 10 dernières années de mon existence. » Certains, comme Zaw Sam, très investis, composent même des chansons sur la prévention sida. Accompagnés à la guitare par Lum Khaung, chanteur en herbe à Ubyit, les bénéficiaires reprennent en chœur les paroles en dansant. Une fois par mois l’ambiance de la fête bat son plein tandis qu’au quotidien, siestes et rires ponctuent les activités récréatives et les sessions d’éducation à la santé proposées. « Elles créent un climat de confiance indispensable à l’efficacité de nos actions » ajoute Aurélie.

Kyaw Myo Thu, éducateur pair, donnant des cours d’éducation sexuelle à des homosexuels. © William Daniels
Kyaw Myo Thu, éducateur pair, donnant des cours d’éducation sexuelle à des homosexuels. © William Daniels

Une offre de soins globale

Après l’enregistrement, l’acteur de prévention écoute d’une oreille attentive l’histoire des nouveaux patients qui sont ensuite orientés vers l’infirmière. Celle-ci leur propose d’effectuer un test de dépistage (sida, hépatites…). Ainsi K. a découvert sa séropositivité au centre de Moegang : « Il y a un an j’étais très malade alors les médecins m’ont donné un traitement antirétroviral et depuis je revis ! » Aujourd’hui près de 200 patients sous antirétroviraux parviennent de nouveau à envisager le futur. « Peut-être qu’un jour je réaliserai mon rêve : planter des orangers et en vivre » confie K. Tania, médecin expatrié, spécialiste du sida, qui supervise le travail des médecins et des infirmiers des centres de la région. « Je suis venue ici perfectionner leurs connaissances théoriques et pratiques sur le VIHinfo-icon, les maladies opportunistes, les MSTinfo-icon, les ARVinfo-icon et la thérapie de substitution. Je les suis en consultation et si nécessaire je les aide à prendre des décisions difficiles sur un diagnostic ou un traitement. » Et aujourd’hui Kyaw Wei, jeune médecin de Myitkyina, écoute avec attention. « Après mon départ c’est Dr Moe, médecin local formé par Médecins du Monde, qui supervisera l’activité médicale. » Aux consultations s’ajoutent les indispensables cliniques mobiles avec au programme ramassage des seringues usagées qui jonchent les berges de l’Irrawaddy, distribution de kits d’injection stériles mais aussi de préservatifs ou de messages de prévention. À présent dans le Kachin, tous les ingrédients sont réunis pour suggérer les multiples possibilités du verbe soigner…

La nuit, Kyaw Myo Thu, éducateur pair, part a la recherche d’homosexuels a Rangoun pour les informer sur les risques et leur distribuer des préservatifs gratuits. © William Daniels
La nuit, Kyaw Myo Thu, éducateur pair, part a la recherche d’homosexuels a Rangoun pour les informer sur les risques et leur distribuer des préservatifs gratuits. © William Daniels

Des parcours de vie marqués par la drogue

Je n’avais pas beaucoup de rêves

T.S., 37 ans, éducateur de santé pair à Moegang

« Né à Bhamo, je suis venu m’installer à Moegang avec mon père et mes 6 frères et sœurs à l’âge de 19 ans pour faire mon service civil. Je consommais déjà de l’opium mais dès 1993, j’ai commencé l’héroïne. J’ai entendu parler de Médecins du Monde par un ami également usager de drogues et je suis venu consulter et chercher du réconfort. J’ai voulu m’impliquer un peu plus et en 2004, je suis devenu éducateur pair. Aujourd’hui, à 37 ans, je ne consomme plus ni drogues, ni méthadone… Beaucoup de mes amis se droguent mais comme je consommais seul j’ai pu m’arrêter  en 4 mois. J’ai beaucoup souffert mais petit à petit je sentais que je me débarrassais de ma dépendance et c’était une victoire. J’ai même pu devenir éducateur de santé cette année, c’est pour moi la preuve que Médecins du Monde me fait confiance. C’est très important pour moi car à côté ma vie n’est pas toujours facile. Je vis avec mes parents mais mon père, usager de drogues occasionnel, ne travaille pas. Nous vivons grâce au salaire de ma mère, maîtresse d’école et à celui que Médecins du Monde me verse. C’est vraiment très juste surtout en nourriture d’autant que mon petit frère, atteint de malaria, est très malade. Il ne peut plus ni bouger, ni parler… Quand j’étais enfant je rêvais de partir dans les mines de jade à Pakhant pour devenir riche. J’y suis allé une fois en 1991 mais je suis resté pauvre ! Je n’avais pas beaucoup de rêves, de désirs, c’est sans doute pour ça que je suis devenu toxicomane… Et mon futur s’improvise au jour le jour : je suis séropositif alors je ne peux rien prévoir. Je fais de mon mieux pour améliorer mon présent. »

J’aurais aimé avoir une autre vie

A.A. 35 ans, patient régulier du centre de santé de Moegang

« Je viens de Myitkyina. J’ai 35 ans et j’ai commencé à me droguer en 1997 lorsque je travaillais comme extracteur de jade dans la mine de Pakhant. J’y suis resté 4 ans et n’y suis jamais retourné. Pourtant je n’ai pas pu arrêter la drogue mais depuis un an je prends de la méthadone une fois par jour et je ne consomme plus d’héroïne. Je viens tous les jours au centre de Médecins du Monde pour discuter, me reposer et recevoir des soins : ça me fait du bien. Je vis ici avec ma mère et 6 de mes 7 frères et sœurs. Mon père travaille pour le gouvernement et l’un de mes frères est à Pakhant. Nous dépendons de ses revenus et il nous arrive de ne pas avoir assez de nourriture. J’aimerais qu’il revienne et partir à sa place pour gagner de l’argent pour ma famille. Je voudrais pour cela pouvoir arrêter la méthadone : aujourd’hui je n’ai plus peur de retomber dans la drogue. Au centre de Médecins du Monde, j’ai appris à me contrôler et j’ai maintenant assez d’expérience pour ne pas en reprendre. En plus je sais à quel point on souffre lorsqu’on est en manque et je ne veux plus vivre ça. J’aurais aimé avoir une autre vie : devenir officier dans l’armée, me marier… Mais je n’ai pas pu aller assez longtemps à l’école et ensuite la drogue occupait tellement de place qu’il n’y en avait plus pour une femme. Je regrette tout ça mais j’essaie quand même d’avancer… »

Je voudrais vivre assez longtemps pour pouvoir élever mes enfants

T. M., 27 ans, femme d’un patient suivi au centre qui fait partie du groupe des partenaires pairs d’Ubyit

« Mon mari est l’un des patients du centre d’Ubyit et vient souvent. Moi je ne viens que de temps en temps, parfois seule, parfois avec mes deux enfants pour recevoir mon traitement antirétroviral qui a débuté en mars 2009. J’ai attrapé le sida après une transfusion sanguine lors de mon premier accouchement et depuis quelques temps j’avais une maladie de peau. Les médicaments ont fait disparaître des tâches blanches que j’avais sur le corps et je me sens mieux. Heureusement mes enfants et mon mari ne l’ont pas mais ils sont régulièrement testés. Et mon mari accepte de mettre des préservatifs depuis qu’il consulte au centre. Avant il refusait mais les éducateurs lui ont expliqué que c’était important. Le soutien des conseillers du centre me permet de garder le moral mais je compte aussi beaucoup sur mon entourage. Mes amis, ma famille ne m’ont pas rejetée et pourtant ils connaissent notre situation : mon mari, toxicomane et moi séropositive. Pour revenir à mon mari, il a commencé à s’injecter après notre mariage lorsqu’il est parti travailler dans une mine d’or. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite mais en 2005, je l’ai suivi et j’ai vu qu’il s’injectait dans des buissons avec un groupe d’amis. Je ne l’ai pas quitté parce qu’il ne m’a pas abandonné lorsqu’il a appris ma séropositivité. Je lui en suis reconnaissante et cela me rend aussi plus compréhensive face à sa toxicomanie. Je lui demande juste de ne pas échanger ses seringues et d’essayer d’arrêter. Il est d’ailleurs actuellement à Bhamo chez ses parents pour se désintoxiquer. Nous avons du respect l’un pour l’autre même si parfois c’est difficile. Il ne m’a jamais frappé pourtant je sais que c’est une chose courante dans mon village quand les hommes boivent ou se droguent. Je pense quelquefois à mon avenir et je voudrais ne plus avoir à penser à l’argent et vivre suffisamment longtemps pour pouvoir élever mes enfants jusqu’à leur majorité. Je voudrais également me consacrer au soutien des personnes malades ou toxicomanes en les incitant à assister à des sessions d’éducation à la santé. Mon plus grand souhait est d’aider les gens à se sentir mieux. »

La drogue était un moyen facile de se sentir mieux

M. A., 36 ans, patient régulier du centre de santé de Moegang

« J’ai arrêté la drogue il y a deux ans grâce à la méthadone. J’habite Moegang depuis l’âge de 18 ans et j’ai connu Médecins du Monde dès l’ouverture du centre il y a 6 ans. J’y suis suivi car j’ai attrapé le sida en échangeant mes seringues avec mon frère et mes amis. À l’époque je m’en fichais, je m’injectais beaucoup et je ne voyais pas les risques. J’ai commencé à me droguer parce que je n’étais pas heureux. Mon père, aujourd’hui décédé, était alcoolique et il dépensait tout l’argent pour boire. Il ne nous restait rien pour manger. Je n’avais rien d’autre à faire que de sortir avec des amis et la drogue était un moyen facile de se sentir mieux. Depuis que je suis malade, j’ai très peur de mourir ou de manquer d’air et même si je n’ai encore jamais eu de maladie grave, j’avais de la tension artérielle. Je prends donc un traitement antirétroviral depuis janvier 2009. Ça me rassure mais je continue d’être dépressif surtout depuis que j’ai perdu mon fils et ma femme qui étaient très malades. Je ne veux pas me remarier, je veux juste que mes frères et sœurs ne touchent jamais à la drogue alors parfois je leur propose d’assister aux sessions d’éducation à la santé de Médecins du Monde. C’est mon seul souhait aujourd’hui alors que quand j’étais jeune je rêvais de devenir riche pour offrir une vie meilleure à toute ma famille. J’ai multiplié les petits boulots : vendeur de fleurs ou d’allumettes puis couvreur mais je suis resté pauvre. Au quotidien les activités du centre m’aident à tenir et le personnel est très à l’écoute. »

Je ne désespère pas

Z. R. 31 ans, patient régulier du centre de santé de Moegang

« J’ai connu Médecins du Monde par un ami de ma sœur qui travaillait au centre. Je ne pouvais plus bouger de mon lit, je transpirais énormément et je toussais. Un médecin est venu me soigner et me faire faire un test de dépistage du sida. Il était positif et j’étais gravement malade. J’ai attrapé le sida en échangeant mes seringues avec mes amis. Les pharmacies étaient loin et à l’époque je ne savais pas comment on attrapait le sida. J’ai tout appris au centre mais trop tard… Je suis sous antirétroviraux depuis un an et je revis. Malheureusement je n’arrive pas à arrêter les injections de drogues car j’habite trop loin de Moegang pour bénéficier de la substitution par la méthadone qui y est distribuée et qu’il est très difficile de sortir d’un cercle d’amis qui en consomment. Pourtant je sais que tout dépend de moi, et non d’eux, mais ma dépendance est trop forte. C’est un sentiment intérieur déprimant. Pourtant lorsque j’étais petit j’avais d’autres projets : je voulais devenir pasteur comme mon frère. J’aurai surtout voulu ne jamais avoir de contact avec la drogue qui est source d’une grande souffrance pour moi et ma famille. Je me souviens des larmes de ma mère quand je lui ai dit que je partais à la frontière chinoise : elle savait ce qui m’attendait mais je suis parti quand même… Aujourd’hui je voudrais pouvoir arrêter pour planter des orangers et vivre de la vente des oranges dans mon village de Tanaï avec ma femme et mon fils de 6 ans. Je ne désespère pas ! »

Shell Valène
S'inscrire à la Newsletter