Calais : démanteler, et après ?

© Guillaume Pinon

Calais : démanteler, et après ?

Alors que le démantèlement du bidonville de Calais aurait pu permettre enfin d’espérer la fin des conditions de vie indignes et inhumaines des réfugiés, Médecins du Monde reste extrêmement préoccupé. Dès le début des opérations, de nombreuses incertitudes demeuraient quant aux engagements pris par l’Etat sur l’accueil des migrants. Une sélection des mineurs isolés au faciès a été observée. Et au terme du démantèlement, un très grand nombre d'exilés restent à la rue, sans mise à l'abri.

Un démantèlement loin d’être exemplaire

La prise en charge des exilés de Calais était plus qu’urgente. Depuis plus d’un an et demi, ce sont des milliers d’hommes, femmes et enfants qui survivent dans la violence et dans des conditions sanitaires extrêmement dégradées. Ces derniers mois, après le démantèlement de sa partie sud en mars, la population du bidonville s’était considérablement densifiée, pour atteindre environ 10 000 personnes, dont 1 300 mineurs.

Présentes dans la région depuis la fermeture du centre de Sangatte en 2003, les équipes de Médecins du Monde suivent ce nouveau démantèlement de près. Trois équipes, composées de médiateurs, médecins, psychologues sont réparties sur le camp et en ville : deux équipes en maraude vont à la rencontre des exilés en ville et sur le bidonville, et une équipe réalise des activités d’écoute et de soutien psychologique aux abords de la Jungle.

Si vous voyez des enfants, vous me les envoyez. Les grands gaillards, c'est pas la peine

Si l’on peut saluer la décision de mise à l’abri des réfugiés, le démantèlement a révélé dès le départ de nombreux dysfonctionnements, traduisant une certaine improvisation. En proie à la confusion et au stress, peu de migrants étaient réellement au courant du déroulement des opérations. Nos équipes ont rencontré de nombreux enfants perdus et désorientés : « Je ne sais pas où aller ? Comment je fais pour prendre un bus ? Mon oncle est en Angleterre… »

Dès le premier jour, nous avons pu constater que les autorités procédaient à une sélection au faciès des mineurs isolés, en contradiction totale des principes fondamentaux du droit des personnes. Aux abords des grilles du hangar d’enregistrement, les consignes étaient éloquentes. « Si vous voyez des enfants, vous me les envoyez. Les grands gaillards, c'est pas la peine ». Mercredi, malgré l’annonce de la préfecture de la fin des opérations, des centaines de personnes et d’enfants restaient à la rue, sans mise à l’abri, isolées du bidonville par un cordon policier.

Vers des petits camps moins visibles

De nombreuses inquiétudes subsistent sur la suite donnée par l’État au démantèlement. Notamment sur le suivi médical et psychologique des réfugiés au sein des centres d’accueil et d’orientation (CAO). Nous restons également préoccupés par l’instruction des demandes d’asile des migrants pris en charge en CAO. L’engagement de l’État sera-t-il respecté au sein de chaque préfecture ? Les demandeurs d’asile auront-ils bien accès à un hébergement en centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) et à une allocation ?

Nous craignons qu'une véritable "chasse aux migrants" ne s'ouvre sur la région

À Calais comme ailleurs, les projets migratoires des personnes pour rejoindre le Royaume-Uni restent plus vifs que jamais. « Ce n’est pas en détruisant le camp qu’on résout le problème, explique Yannick le Bihan, directeur des opérations France. Une bonne partie des migrants veut toujours aller en Angleterre. Ce que nous redoutons, c’est la reformation de petits camps moins visibles dans la région, un accès à l’aide humanitaire plus difficile et une forte pression policière. »

 

 

Depuis un mois nous observons un renforcement de la répression sur l’ensemble du calaisis. Une politique qui se poursuit aujourd'hui avec le démantèlement du bidonville de Calais. L’Etat semble adresser un message de fermeté afin de dissuader tout réfugié de se rendre sur le territoire calaisien, et nous craignons qu'une véritable "chasse aux migrants" ne s'ouvre sur la région.

© Guillaume Pinon
© Guillaume Pinon

Nul doute donc que des personnes vont continuer à arriver dans le calaisis et auront besoin d’un hébergement. Elles doivent bénéficier d’un accompagnement spécifique, notamment les familles et les mineurs isolés.

Médecins du Monde reste donc extrêmement préoccupé. Le démantèlement ne doit pas être la répétition des politiques à courte vue que nous avons observées jusqu’à présent. Des politiques qui ne respectent pas les droits fondamentaux des personnes, notamment en matière d’accès à la santé. Pour éviter que ne se répète l’échec de la fermeture de Sangatte, et sortir du cycle des démantèlements successifs, adoptons enfin une véritable politique d’accueil des réfugiés, respectueuse de leurs vies, de leurs droits, et de leur santé.

Gaëtan Le Feuvre