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Paroles de migrants

Paroles de migrants

Le capitaine de l’Aquarius, Klaus Vogel, se trouve sur la passerelle quand les autorités maritimes italiennes signalent un bateau en détresse à trois heures de navigation. Partie vers 4 heures du matin des environs de Tripoli, l’embarcation prend l’eau et menace de couler. Vers midi, 119 personnes dont 12 femmes, deux enfants et deux nourrissons sont sauvés et accueillis à bord de l’Aquarius.

 

Les deux bébés, dont l’un souffre d’une infection respiratoire, sont immédiatement pris en charge dans la clinique de Médecins du Monde. On les réchauffe, on les nourrit, on les soigne. Un homme qui n’a pas reçu de traitement pour son diabète chronique depuis longtemps reçoit une injection d’insuline. Quant aux autres rescapés, ils souffrent surtout du mal de mer, de déshydratation ou de petites blessures. Mais tous sont traumatisés par leur expérience en Libye. « Ces personnes ont vécu l’horreur, elles ont vu des gens se faire tirer dessus sans raison, raconte Maryse, infirmière. Les jeunes femmes sont souvent très choquées, beaucoup d’entre elles ont subi des violences sexuelles. » Des souffrances qui, à bord de l’Aquarius, peuvent enfin s’exprimer.

Parmi les 119 rescapés, 2 enfants et 2 nourrissons sont sauvés et accueillis à bord ©Sinawi Médine
Parmi les 119 rescapés, 2 enfants et 2 nourrissons sont sauvés et accueillis à bord ©Sinawi Médine

 

Ces personnes ont vécu l’horreur.


Happiness 


« Une jeune fille est venue à la clinique parce qu’elle était très fatiguée » raconte Anne Kamel, coordinatrice médicale. Happiness a 16 ans, elle vient du Nigéria. « Elle s’est assise sur une chaise du bureau de consultation, la tête entre les bras. Elle m’a fait comprendre qu’elle ne voulait pas parler tant qu’il y avait du monde autour d’elle. J’ai donc attendu que les autres patients aient quitté la clinique et j’ai tiré le rideau. « Ils m’ont forcée », m’a-t-elle simplement dit. Le viol remonte au mois de janvier. Happiness est très traumatisée et les mots lui viennent difficilement. Je lui ai donné les médicaments pour le traitement des MSTinfo-icon et une fiche explicative qui lui permettra, à son arrivée en Italie, de bénéficier d’un traitement complémentaire et d’un soutien psychologique. » Dans les centres d’accueil du sud de l’Italie, pour que ces traumatismes puissent être pris en charge rapidement, une équipe de Médecins du Monde forme des travailleurs sociaux aux premiers secours psychologiques.

Elle s’est assise sur une chaise, la tête entre les bras.

Anne Kamel, coordinatrice médicale, prend en charge les premiers rescapés ©Sinawi Medine
Anne Kamel, coordinatrice médicale, prend en charge les premiers rescapés ©Sinawi Medine

Judas


Judas est nigérian. Il n’a pas plus de 13 ans, mais a entrepris la traversée seul. « Lorsqu’il s’est présenté vers 19 h, il souffrait d’une angine et d’une forte fièvre », explique Anne Kamel. Les médecins lui prescrivent alors des antibiotiques et de quoi faire descendre sa température.

Vers une heure et demie du matin, les amis de Judas viennent alerter les équipes de Médecins du Monde et de SOS Méditerranée de garde dans l’espace de repos. Anne se faufile dans la salle : « Il était brûlant de fièvre et presque inconscient, incapable de marcher. Deux membres de l’équipe de sauvetage m’ont aidé à le porter jusqu’à la clinique. Il était perdu, le visage baigné de larmes, et ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Nous avons dû le rassurer pour parvenir à lui faire prendre ses médicaments. » Céline, l’infirmière, le perfuse pour faire progressivement retomber la fièvre. « Ce matin il était debout, encore très fatigué. Il a été évacué prioritairement sur le bateau des garde-côtes italiens qui est arrivé mercredi matin pour transférer les rescapés en Italie. S’il n’avait pas été pris en charge, avec une fièvre aussi élevée, il risquait une infection plus étendue, voire une pneumopathie », explique Anne.

Judas, 13 ans, a été évacué en priorité ©Sinawi Medine
Judas, 13 ans, a été évacué en priorité ©Sinawi Medine

 

Il était brûlant de fièvre et presque inconscient, incapable de marcher.


Désiré


Dans l’espace de repos de l’Aquarius, Willy et Erwan sont blottis contre leur père, Désiré. Ils ont pris la mer en famille, avec Laura, la maman. L’exil de Désiré commence il y a 14 ans quand, fuyant la pauvreté au Cameroun, il s’installe en Algérie avec l’espoir de trouver une vie meilleure. Mais les comportements racistes et les menaces qu’il sent peser sur les siens l’incitent à quitter son commerce et à poursuivre sa route vers l’Europe.

Quand il raconte la traversée depuis la Libye, Désiré s’exclame : « Je n’avais jamais eu si peur de ma vie ! Nous avancions, jusqu’à ce que l’on se rende compte que notre bateau avait une fuite. L’eau a commencé à entrer. Nous avons essayé d’écoper avec des petits bidons en plastique, mais au bout d’un moment ceux-ci sont tombés à la mer. L’eau ne faisait que monter, nous en avions jusqu’aux genoux, nous pensions notre heure arrivée. Et subitement nous avons vu votre bateau arriver, Dieu merci ! »

Willy et Erwan, blottis dans les bras de leur père ©Sinawi Medine
Willy et Erwan, blottis dans les bras de leur père ©Sinawi Medine

L’eau ne faisait que monter.

Danielle 


Danielle est l’une des rares femmes qui accepte de parler. Âgée de 31 ans, elle a fait le voyage depuis le nord du Cameroun avec sa cousine. Elle parle de sa vie à Garoua, avec son compagnon, de son petit commerce de vêtements : « Je me débrouillais plutôt bien. » Jusqu’à l’arrivée de Boko Haram.

Depuis plusieurs mois déjà, la secte islamiste crée en 2002 au Nigéria effectue des incursions meurtrières dans le nord du Cameroun. « Ils ne tiennent pas compte des femmes ni des enfants, ils se font exploser dans les écoles », raconte la jeune femme. Un jour, des hommes entrent chez Danielle et arrêtent son compagnon, un militaire : « Jusqu’à aujourd’hui je n’ai aucune nouvelle de lui. » C’est alors que Danielle décide de prendre la route avec sa cousine. « Ce fut très difficile en Libye où j’ai passé trois mois enfermée dans un appartement. Mais par rapport à d’autres filles j’ai eu de la chance, je n’ai pas subi de violences. J’en ai vu se faire violer sous mes yeux. J’ai eu très peur. »

Émues par les récits des rescapés qu’ils ont accompagnés jusqu’en Italie, les équipes de Médecins du Monde et de SOS Méditerranée sont prêtes à reprendre leur mission de sauvetage en mer. Prochain départ le 21 mars, pour continuer à sauver des vies et à témoigner du drame humain qui se joue en Méditerranée.

Pauline Bandelier
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