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La permanence du CASO de Rouen : Une pause dans le temps

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Médecins du Monde est présente à Rouen depuis 1987 et propose deux fois par semaine des permanences d’accueil, de soins, de prévention et d’orientation dans son CASO (Centre d’Accueil de Soins et d’Orientation), à destination des personnes en situation de précarité. Une trentaine de bénévoles et salariés y mènent des actions d’information et d’orientation pour permettre aux personnes éloignées du soin d'accéder à leurs droits et aux services de santé.

Il pleut à verse derrière la baie vitrée. Très vite, une dizaine de personnes s’abritent dans le sas de l’entrée, attendant patiemment que le CASO de Rouen ouvre ses portes.   

À l’intérieur déjà, les bénévoles s’affairent, préparent l’arrivée des prochains patients, sans savoir véritablement à quoi s’attendre, quelles problématiques elles rencontreront, quel accompagnement elles apporteront. 

Missions réparties, espaces aménagés, il est 14h et chacune est à son poste. Les portes s’ouvrent, et la première patiente, une femme enceinte de 8 mois accompagnée de son fils, prend place et échange avec Claude, assignée aujourd’hui au pré-accueil.

 

Le pré-accueil, premier contact essentiel

La salle d’attente se remplit d’abord lentement, le temps que chaque personne puisse exposer à Claude sa situation afin d’être ensuite orientée vers l‘accueillant social, le médecin ou l’intervenant de prévention. « Ici, on propose des consultations médicales en priorité aux personnes qui n’ont pas de couverture maladie », explique-t-elle.

Petit moment de creux entre diverses arrivées. Les places sont déjà presque toutes pourvues. Claude souffle un peu : « Jusqu’à encore très récemment, il y avait la queue tout le long de la rue. Nous essayons désormais de limiter le nombre de personnes accueillies à dix pour les consultations médicales pour laisser suffisamment de temps au médecin avec chaque patient ».

Ici, on peut s’autoriser à prendre le temps, ce que ne peuvent pas forcément faire les professionnels de santé.

Cécilia Nguyen

Coordinatrice du Centre d’Accueil de Soins et d’Orientation (CASO) de Rouen

CASO ROUEN

Claude, référente sociale, et Yamina, accueillante sociale, orientent une patiente vers un psychologue dans l’espace de pré-accueil.

L’accueil social : les difficultés d’accès aux soins

Dans la salle d’attente, silencieuse au premier abord, on ose à peine se regarder, par pudeur peut-être. Les yeux s’attardent sur les affiches de sensibilisation, les informations défilent sur le panneau lumineux, en français puis en arabe. Jusqu’à l’arrivée énergique d’une enfant qui dénoue les langues, et lie les regards. Très vite, l’espace reprend vie.

Inaya* a 2 ans et demi. Elle est venue consulter avec ses deux parents, arrivés récemment d’Algérie. Ils apprennent le français, ne maîtrisent pas encore complètement la langue. Surtout, ils sont inquiets, inquiets pour leur situation administrative, leur logement, et pour la santé de leurs enfants.

Yamina ouvre chaleureusement la porte du bureau d’accueil social et invite la famille à y entrer afin d’entamer le premier entretien. « Depuis combien de temps êtes-vous en France ? Avez-vous un logement stable ? » Des questions qui, très vite, ramènent à des expériences douloureuses, celles passées du départ, celles actuelles du manque d’hébergement et de la recherche permanente d’un nouvel endroit où dormir.

Yamina pose des questions sur la situation administrative des personnes qu’elle rencontre en entretien, et remplit les bases de données de Médecins du Monde.

« Rouen, ce n’est pas un chemin de passage. Les personnes qui viennent souhaitent s’y installer, parce qu’ils ont ici des proches ou des connaissances », explique Yamina. « Il y a des communautés maghrébines et russophones importantes ». Souriante et dynamique, cette bénévole donne de son temps deux fois par mois au CASO de Médecins du Monde depuis fin 2020 et commence à se spécialiser dans l’accueil social. Elle constate les obstacles rencontrés par les personnes récemment arrivées en France : « On a eu pas mal de problèmes avec la préfecture dernièrement, notamment sur les questions administratives et de logement, regrette-t-elle, et cela impacte directement la santé des personnes, à la fois physique et mentale. »

 

L’Aide Médicale d’État, cheval de bataille des soignants

« Avez-vous entamé vos démarches pour l’Aide Médicale d’État ? » c’est la question qui revient à chaque étape du parcours au CASO. Pré-accueil, accompagnement social, consultation médicale… Chacune des bénévoles s’enquit de l’état d’avancement de l’AME, dispositif permettant aux personnes étrangères sans droit de séjour et “en situation irrégulière” sur le territoire français depuis trois mois d’avoir accès aux soins. Mais les démarches sont longues, fastidieuses, et les documents loin d’être intuitifs. « Tous les mardis, on accueille une permanence de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie dédiée à ces démarches », assure Claude.

Les consultations au CASO sont souvent liées à des problématiques bénignes mais, parfois, l’orientation vers la PASS (Permanence d’Accès aux Soins de Santé) est nécessaire : lorsque les problèmes sont trop spécifiques ou urgents, cette permanence du CHU de Rouen est censée soigner de façon inconditionnelle. « Malheureusement, ajoute Yamina, ces permanences vers lesquelles nous envoyons normalement la plupart de nos patients étaient débordées ces derniers mois, et en sous-effectif. On ne peut pas prendre en charge toutes les situations chez Médecins du Monde : notre objectif n’est pas de se substituer au droit commun, mais de permettre aux personnes d’accéder à leurs droits ».

Pour certains, c’est la première consultation médicale à laquelle ils accèdent depuis longtemps.
C’est à cause de ces retards de soins que l’on se retrouve parfois avec des urgences graves à gérer.

Yamina

Bénévole accueillante chez Médecins du Monde

La consultation médicale : l’impact de l’environnement sur la santé

Il est bientôt 17h. Il n’y a plus personne dans le hall, seuls Inaya et son père attendent que la médecin, Danièle, vienne les chercher. Un écran devant les yeux, la main posée sur son ventre sensible, l’attention de l’enfant commence à chuter, les journées sont longues et la fatigue, grandissante.

Vient enfin le moment de la consultation médicale. La petite Inaya est malade depuis une semaine, quelques vomissements nocturnes, une toux sèche. Rien de grave selon Danièle. « Ce qui est important quand on rencontre des enfants en consultation, c’est de rassurer. Les parents et l’enfant. », indique-t-elle d’une voix douce. Danièle, médecin bénévole à la retraite depuis un an, ausculte et fournit un sirop pour la toux aux parents.

 

La petite Inaya est auscultée par Danièle, médecin bénévole.

Puis une autre inquiétude survient : « Le grand frère, c’est la même chose, mais ça lui arrive tous les dix jours environ », précise la mère, « il tousse à répétition puis ça va mieux et ça repart ». Le grand frère d’Inaya, âgé de 5 ans, n’est pas là aujourd’hui. « Il faudrait qu’il soit vu cet enfant, peut-être qu’il fait de l’asthme », indique Danièle. Au cours de la discussion, elle fait le lien. La famille n’a pas de logement stable, doit appeler le 115 presque chaque semaine pour trouver un nouvel endroit où dormir. « Tous les dix jours environ ».

Selon Yamina, 85% des patients viendraient au CASO pour des soins du quotidien. Danièle confirme : « Les patients qui arrivent jusqu’à moi ont majoritairement des problèmes bénins. Diarrhée, maux de gorge, maux de tête, nous avons très souvent les médicaments suffisants dans notre pharmacie ».

Mais l’ensemble de l’équipe observe le même et simple constat : ces problématiques, comme celles de la famille d’Inaya, sont fréquemment liées aux difficultés sociales.

Quand l’hébergement n’est pas fixe, les conséquences sur la santé sont nombreuses.

 

*par souci d’anonymat, le prénom a été changé