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Tribune   Les tentes de SDF sont nécessaires,


Depuis quelques jours, les occupants des tentes installées à Paris sont priés de déguerpir et leurs abris sont confisqués. Après treize ans de maraudes et d'actions auprès des sans-abri, les 16 équipes de Médecins du monde (MDM) actives en France font un constat alarmant : faute de toit, des personnes meurent de froid à la vue de tous. Il est incongru de continuer à parler d'urgence face à un scénario qui se rejoue chaque hiver. Le problème de fond persiste, malgré l'augmentation des dispositifs d'urgence et les plans hivernaux, du fait de l'inadéquation et de l'insuffisance en nombre des moyens mis en place. Le 21 décembre 2005, MDM, devant ces constats répétés, décide d'interpeller avec force l'opinion publique et les décideurs politiques en posant un acte de protection : la distribution de tentes igloos.

A défaut d'un toit, ces toiles de tentes sont offertes à toute personne qui refuse de se rendre dans des centres d'hébergement pour une courte durée ou dans des structures inadaptées à sa situation. Cette action visait simultanément des objectifs complémentaires. D'une part, il fallait agir médicalement dans l'urgence afin d'empêcher certaines personnes de mourir de froid dans la rue. D'autre part, il s'agissait de rendre visibles des personnes sans domicile fixe devenues invisibles tant nous nous sommes habitués à les voir dormir par terre faute de solutions adaptées. Ainsi interpellait-on les décideurs politiques sur les limites de l'hébergement, en demandant la mise en place immédiate de solutions durables, et l'accès à des logements afin d'enrayer ce drame humain.
L'"anniversaire" du début de cette opération est pour nous l'occasion de réaffirmer très fort que "vivre dans la rue ruine la santé", et qu'il n'y a pas de santé sans toit. La vie dans la rue, la précarité et les retards dans la prise en charge médicale favorisent les infections, les traumatismes, les pathologies dermatologiques et les états dépressifs. La souffrance psychique et la pathologie mentale sont omniprésentes parmi les personnes contraintes de vivre dans la rue.

ESPACE D'INTIMITÉ

Près de 4oo tentes ont été mises à disposition des personnes sans abri (en comptant les tentes remplacées). Nous les avons délivrées au travers d'une interpellation du voisinage, par le repérage de nos équipes ou à la demande des bénéficiaires eux-mêmes. Ceux pour lesquelles toutes les autres possibilités d'hébergement n'avaient pu être obtenues ou qui refusaient de retourner dans des centres d'hébergements étaient concernés au premier chef par cette opération. L'examen médical et l'orientation sociale visant à activer d'autres pistes pouvant conduire à un hébergement plus satisfaisant ont systématiquement accompagné l'offre de tente.
Par rapport aux objectifs fixés, certaines avancées ont été réalisées. Tout d'abord, un certain nombre de personnes dans la rue ont effectivement bénéficié d'une protection contre les intempéries qui a protégé leur vie et leur santé. Elles ont enfin pu se déshabiller et dormir à l'abri des regards, se déplacer autrement qu'avec de multiples sacs, parler de leur vie et de leurs demandes. Par ailleurs, avec le soutien des médias, l'opinion publique et les pouvoirs publics ont pris conscience de la réalité et de l'ampleur du problème. Le discours est passé de la stigmatisation de ceux qu'on disait ne pas vouloir accepter les hébergements temporaires à la reconnaissance des lacunes du dispositif. Enfin, dans son rapport, la médiatrice Agnès de Fleurieu a reconnu que "le phénomène des tentes met en lumière un accroissement du nombre de personnes sans abri à Paris, un déficit des données permettant d'en apprécier l'hétérogénéité, la saturation des dispositifs d'hébergement d'urgence". Des problèmes et des questions demeurent cependant dans la mise en oeuvre concrète et la lisibilité des mesures annoncées ainsi que dans la dimension quantitative des solutions offertes. On a oublié que l'exclusion du logement constitue un problème national.
Ces tentes sont devenues des "objets passion" autant par le rejet que par l'acceptation dont leur implantation dans la ville fait l'objet. Elles ont le mérite d'avoir rendu aux exclus de la rue un modeste espace d'intimité, un abri temporaire en attendant mieux, autrement dit un habitat digne et durable.

DROITS ÉLÉMENTAIRES

Certes, les points de vue divergent sur la question des sans-abri. "Leur sédentarisation dans la précarité a pour pendant un processus d'involution de la personnalité, une socialisation inversée qui s'articule autour de repères archaïques, le logement régressant à la fonction de "tanières"", estime Xavier Emanuelli, président du SAMU social de Paris (Le Monde du 5 août). "Scandale donc : les tentes rendent évident que ces gens-là sont des humains à part entière. MDM propose une autre approche de l'action publique, fondée sur la reconnaissance de la parole, de ceux qui ont sombré dans la très grande vulnérabilité. Cette reconnaissance est le véritable enjeu de l'affaire des tentes", réplique le sociologue Alain Mergier (Le Monde du 11 août).
Nous réaffirmons notre position : la défense des droits élémentaires des SDF au regard des droits fondamentaux comme la santé et le logement doivent être portés par la société civile afin de pousser les pouvoirs publics à agir. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, et consciente des enjeux et des risques d'instrumentalisation politique liés à la période électorale dans laquelle nous entrons, Médecins du monde restera attentive, en toute indépendance, au sort des personnes sans abri.
Aux côtés des autres associations et partenaires de terrain, nous suivrons la mise en oeuvre des mesures annoncées. Nous continuerons à dénoncer la dégradation et les incohérences de notre système de santé en matière de psychiatrie, dont la rue constitue le déversoir. Nous maintiendrons nos maraudes et nos actions visant à protéger la vie et la santé des SDF. En complément, chaque fois que cela sera nécessaire et selon les mêmes critères, nous mettrons des tentes à disposition des personnes refusant d'aller dans les dispositifs d'hébergement ne leur garantissant pas l'accès à un habitat digne et durable. Il nous semble en effet utile de réaffirmer que ces personnes sont victimes d'un certain déni d'humanité auquel il convient de rester attentifs. La stratégie musclée et violente mise en place par les pouvoirs publics depuis quelques jours nous paraît constituer le véritable archaïsme.