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Kenya

Médecins du Monde a lancé le 13 février une mission d’urgence dans la Vallée du Rift pour assurer une prise en charge médicale des populations déplacées, jusqu’à présent, restées en marge de l’aide humanitaire.


Tribune   Kenya : la fin d’une stabilité en trompe-l’œil


Que ce soit dans les bidonvilles de Nairobi (qui concentrent 2/3 de la population de cette ville) ou dans la vallée du Rift, on dénombre à ce jour 1000 morts et plus de 300 000 personnes déplacées qui sont aussi bien des Kalenjins, des Kikuyus, des Luos que des Luyas. On compte aujourd’hui environ 300 camps de déplacés, et des dizaines de milliers de personnes sont hébergées dans des communautés hôtes, aux capacités de résilience limitées.

Les violences meurtrières survenues en janvier au Kenya après les dernières élections présidentielles et législatives, et opposant les partisans de Mwai Kibaki (Préseident sortant) et de Raila Odinga (Mouvement Démocratique Orange), ne sont malheureusement pas une exception. En 1992 et en 1997, des évènements identiques s’étaient également produits dans la vallée du Rift, impliquant essentiellement des populations Kikuyus et Kalenjins. Les violences qui ont suivi immédiatement les élections de décembre dernier, après l’annonce de la victoire du Président sortant Mwai Kibaki, diffèrent par l’ampleur des mouvements de populations qu’elles ont générés, par leur brutalité, et leur possible préméditation. Dans un premier temps les populations d’origine Kikuyus et Luos ont été prises pour cibles, puis quelques semaines plus tard, ce sont les populations Kalenjins, qui ont été attaquées, notamment dans la région de Nakuru et Naivasha. Les rôles respectifs de milices Kalenjins puis de milices Kikuyus (les « Mungiki ») dans ces vagues de violences ont été documentés. Les racines de cette crise tiennent à la dynamique d’occupation des terres fertiles de la vallée du Rift, initiée par la colonisation et entretenue depuis par les politiques locales, ainsi qu’à la grande disparité socio-économique, une très large majorité de la population n’ayant que peu de ressources pour vivre.

Dans ce contexte politico-économique déséquilibré, et où les rivalités ethniques ont été souvent instrumentalisées à des fins politiques, on assiste aujourd’hui, suite aux déplacements induits par les violences, à une partition ethnique non dite, et encore hétérogène, sur le territoire de la vallée du Rift.

La situation humanitaire, et notamment celle concernant la santé des populations déplacées, composée en majorité de femmes et d’enfants, est préoccupante. 30% des structures de santé (hôpitaux, dispensaires) ont été fermées en raison des déplacements du personnel et de l’insécurité. La plupart des consultations réalisées dans les camps se font par des cliniques mobiles, et le transfert des personnes nécessitant une hospitalisation ou la prise en charge correcte des accouchements restent problématiques.

L’évaluation a permis de mettre en évidence :

  • un nombre important de camps de déplacés isolés, dans lesquels sont installées des populations vulnérables ;
  • e défi opérationnel pour accéder à ces camps, nombreux et parfois mouvants
  • des besoins en soins de santé primaire, mais aussi en abris, eau/assainissement, et nourriture notamment pour les populations isolées incapables d’accéder aux structures de santé ;
  • le manque de moyens, aussi bien en ressources humaines qu’en médicaments et matériel, au niveau des structures de santé sollicitées durant les violences.

L’arrivée prochaine de la saison des pluies va aggraver encore la situation dans laquelle se trouvent ces populations, les exposant à une augmentation du risque de pathologies respiratoires, cutanées, et diarrhéiques.

En ce qui concerne la protection (c’est à dire le respect des droits humains) de ces populations, de nombreuses violences sexuelles ont été décrites – notamment sur Nairobi - même si pour l’instant, il est difficile de les quantifier. A ce jour, plus de 250 femmes sont venues consulter pour viols au Women Hospital de Nairobi. Nous avons également constaté que des personnes déplacées ne pouvaient accéder à certains hôpitaux ou dispensaires en raison de leur appartenance ethnique.

Les efforts de médiation entrepris depuis plusieurs semaines par Kofi Annan ont abouti, sous la pression de la communauté internationale, à la signature d’un accord entre les deux partis qui s’affrontent, pour le partage du pouvoir et la réforme des institutions. Cependant, la répartition des prérogatives entre le Président et son futur chef du gouvernement est loin d’être achevée, et chaque jour qui passe sans résolution de la crise politique rapproche le Kenya de nouveaux affrontements violents pour lesquels les milices des deux bords ont méthodiquement commencé à se réarmer.

Dr Jérôme Larché

Responsable de mission Kenya