Unifié depuis 1990, le Yémen souffre toujours de tensions internes, entre la population du Nord, majoritaire et jusqu’alors dirigée par un régime tribalo-religieux, et la population du Sud, plus occidentalisée, laïcisée par un siècle et demi de gouvernement britannique, puis socialiste.
FICHE PAYSEn chiffres...
• Le budget du ministère de la Santé est en constante diminution. En dix ans, l’enveloppe allouée à ce secteur a été divisée par près de 2, passant de 5,1% en 1998 à 3,5 % aujourd’hui. 6,7c’est le nombre moyen d’enfants par femme. L’accès à la contraception est limité faute de moyens. 360 femmes sur 100 000 meurent chaque année pendant ou des suites de l’accouchement, et 75 enfants sur 1 000 décèdent avant l’âge de 1 an. |
Nos objectifsNotre but est d’aider les autorités locales à reconstruire leur système de santé qui ne couvre que 58% des besoins en santé primaire. MdM organise des sessions de formation du personnel soignant. Nos moyens
Humains : 2 expatriés sont installés entre Hajjah et Saada et sont assistés par 7 membres du personnel local. Nos activités
À Hajjah : Équipement et réhabilitation de 7 unités de santé, ainsi que du laboratoire du centre de santé de Torr. Organisation de formations en collaboration avec le ministère de la Santé au profit du personnel des unités, du centre de santé et des agents communautaires. |
HAJJAH / Dans cette ville, le gouvernorat est un des plus pauvres du Yémen. Il compte 32 districts dont Bani Kayes où notre équipe soutient depuis un an le centre de santé local de Torr et sept unités de soins, toutes isolées et très peu équipées. MdM assure la formation du personnel paramédical et le suivi du personnel formé.
Bani Kayes compte 650 000 habitants. Située au nord-ouest de Sanaa, la capitale du pays, la ville est complètement enclavée dans les montagnes. Le réseau d’infrastructures sanitaires y est très peu ou pas développé. À la direction de la Santé, on se bouscule à la porte du directeur. Le docteur Abdelkrim Ahmed Nasser s’empresse de répondre aux doléances des uns et des autres de façon assez expéditive.
Le gouverneur est la plus haute autorité locale. Farid Ahmed Medjoul était là, aux côtés de son directeur de la Santé, le 18 février 2008, lorsque MdM a distribué du matériel médical aux sept unités de soins. Les notables de la ville se sont mis sur leur trente et un pour faire honneur à la cérémonie. Le gouverneur souligne le sérieux de Médecins du Monde, « qui agit vite et bien ». Il avoue l’incapacité de l’État à prendre en charge le secteur de la santé du pays. « Nous n’en avons pas les moyens et les besoins sont énormes», martèle-t-il. Puis il ne manque pas de s’en prendre à l’assistance. « Il est vrai que l’État ne peut pas faire face, seul, à toutes vos demandes, mais il a besoin aussi de gens responsables qui sachent prendre leur destin en main. Je vous le répète, nous n’avons pas les moyens de vous assister. »
Très vite, le cheikh Baha Ahmed Hafaj réagit et demande à proclamer un poème pour répondre au gouverneur. Un poème ? Plutôt un amer réquisitoire. « Où était l’État quand le choléra faisait rage ici, il y a quelques semaines ? Quinze personnes en sont mortes, dont quatre d’une même famille. » Le cheikh, la rime facile, enchaîne et déplore l’absence de l’État. Dans son élan, et « sans démagogie », il rend hommage à MdM, « l’organisation qui n’a pas eu peur de se salir les doigts en touchant de près nos plaies et nos problèmes ». Il conclut en énumérant les besoins, comme une leçon apprise par coeur : un hôpital, de l’équipement médical, des médicaments, du personnel hospitalier qualifié, une ambulance équipée et un laboratoire digne de ce nom. Le directeur de la Santé se rend tout de suite après la cérémonie à l’unité de Beni Hafej pour voir toutes les réalisations de MdM sur place. Histoire de s’assurer du sérieux des engagements. Karima, la responsable de l’unité, s’empresse de signer la décharge du matériel, donation de MdM, qui est arrivé en même temps que le cortège officiel. « Je me sens enfin utile », souligne la jeune femme. Et d’expliquer que si les unités sont désertes, « c’est tout simplement parce que je n’ai rien à donner. Pourquoi faire plusieurs kilomètres pour ne pas même trouver une compresse?».
Karima justifie aussi la désertion de l’unité par son manque de qualification. « J’ai bénéficié d’une seule formation, il y a très longtemps. À part nettoyer des plaies et faire des injections, je ne sais rien faire… » Elle insiste sur les besoins exprimés par tous pour les formations proposées par l’association, dont celle, la veille, sur le système de surveillance épidémiologique. Dehors, le docteur Abderrahmane, notre coordinateur médical, ramasse une seringue usagée à 20 centimètres de la fosse à déchets que vient de construire MdM. Inlassablement, il rappelle à Karima les gestes appris en formation. « Mettez les gants que nous avions mis à votre disposition il y a quelques jours et ramassez tout ce qui traîne, c’est dangereux.» À quelques mètres de l’unité se trouve une école. Des bambins se pressent pour venir nous saluer. Demain, le maître, qui a lui aussi bénéficié de la formation initiée par MdM sur le système de surveillance épidémiologique, va tenter à son tour d’expliquer aux gamins qu’il est dangereux de jouer avec les seringues usagées, qu’il faut se laver les mains plusieurs fois par jour…
SAADA / Dans cette ville meurtrie par une succession de guerres civiles, Médecins du Monde tente d’améliorer la prise en charge des urgences en formant le personnel médical aux premiers secours et en lui fournissant un kit permettant de répondre aux besoins à travers le gouvernorat.
Saada, c’est donc surtout l’histoire d’une succession de guerres, plus meurtrières les unes que les autres depuis 1962. La dernière en date remonte à 2004. Des conflits et des destructions. Des dates et des morts… « Les morts sont plus nombreux que les vivants », plaisante Fethia, la présidente de l’association des femmes de Saada. Aujourd’hui, la ville continue d’enterrer ses morts, sans guerre ouverte. En juillet 2007, la signature des accords de paix, la médiation qatarienne aidant, a permis l’accès à la ville, et ce malgré l’échec de ces accords aboutissant à une reprise des combats. En février 2008, une nouvelle tentative de paix a échoué, mais les combats sont désormais très localisés.
MdM a profité de cette brèche pour tenter d’améliorer l’accès aux soins des populations de la région. Depuis octobre 2007, MdM assure la formation aux premiers secours d’agents de santé et de volontaires du ministère de la Santé, du Croissant-Rouge yéménite, d’ONG locales et d’associations de femmes. Au total, 300 personnes ont été formées à la prise en charge des urgences. Toutes sont reparties avec des kits de premiers secours. À l’hôpital al Joumhouriya de Saada où cet enseignement a lieu, on parle de MdM avec beaucoup de respect. « L’organisation a su trouver le créneau le mieux adapté au contexte sociopolitique du gouvernorat », déclare le docteur Ghalib, en charge de la formation pour le compte de MdM. « Le fait de repartir avec une mallette de premiers secours confère un statut social au bénéficiaire, qui acquiert non seulement des connaissances, mais a en plus les moyens de les mettre en application. »
Le docteur Ghalib est un enfant du pays. Il est la fierté de la ville. Il est celui qui soigne et qu’on écoute. « Je leur apprends de petites choses de tous les jours qui peuvent s’avérer utiles et sauver des vies humaines. » S’il croit en sa mission du moment, il reste sceptique quant à l’avenir de Saada. Entre les habitants de la ville qui ont du mal à manger à leur faim, les réfugiés qui continuent très nombreux à affluer tous les jours, fuyant l’insécurité et la misère, et l’État qui a du mal à faire face, le docteur Ghalib n’a qu’un mot à la bouche, qu’il répète inlassablement un peu pour se donner du courage, beaucoup pour pouvoir faire plus : « Il faut y croire… »
Houda Bouchaïb
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INTERVIEW DE...
Saja Farouk Al Mayouf, coordinatrice médicale. La présence de MdM a-t-elle déjà porté ses fruits? N.S : Incontestablement. Nous avons été jugés dès le début à travers ce que nous promettions d’une part et ce que nous pouvons apporter tout de suite ou à long terme. En huit mois à Hajjah par exemple, on a pu constater que la population avait un peu plus confiance. Elle s’est mise à fréquenter les unités de santé qui étaient déjà en place, mais qui étaient désertes. Une situation due en grande partie à leurs éloignements, mais aussi au fait qu’elles ne soient pas équipées ou alors que le personnel médical, souvent réduit à une seule personne, ne soit pas qualifié. Nous avons dès le départ dresser des constats et essayer au plus vite de palier à tous ces manquements. A commencer par former des gens, par équiper ces unités et distribuer des médicaments. Au final, MdM a gagné ses lettres de noblesse grâce à sa crédibilité. Les gens sont un peu fatigués de voir défiler des personnes et des promesses sans que leurs conditions n’aient évolué d’une quelconque manière… Qu’en est-il de Saada ? N.S : Le contexte est particulier et la situation, sociopolitique de ce gouvernorat est différente de Hajjah. Mais là aussi, les résultats ont été immédiats et des plus positifs. Notre programme qui porte sur les soins d’urgences a donné ses fruits. On nous réclame sans cesse de participer aux formations. Au-delà de la motivation on retrouve souvent ce besoin de se rendre utile par rapport au contexte, par rapport au fait de repartir de cette formation avec un kit qui affirme son nouveau statut social. Ce sont de petites choses, mais on vous dira à tous les coups que MdM est une organisation sérieuse qui parle peu, mais agit vite et concrètement. Même si ce concrète se résume pour le moment à une blouse blanche, un badge et un kit d’urgence. Quel avenir pour MdM au Yémen ? N.S : Le pays est pauvre et le budget alloué par l’Etat au secteur de la santé s’élève à 3,5%, ce qui s’apparente à du bricolage par rapport aux besoins que nous avons pu constater. MdM peut faire plus à court ou long terme. Nous nous sommes fait connaître des autorités sanitaires de ce pays et nous leur avons démontré nos capacités à régir vite et bien. Je suis sure que si nous avons des projets ou des programmes à soumettre, nous n’aurons aucun obstacle. Au contraire! Au ministère de la santé, on nous respecte et on nous fait confiance. Ce sont des atouts très importants à mes yeux qui peuvent nous aider dans l’avenir à envisager une autre collaboration. Je tiens cependant à souligner que ces autorités nous laissent faire et ne nous demandent pas des comptes. Pour anticiper, nous faisons des rapports tous les 3 mois pour les tenir au courant. Une forme d’entente tacite. Eux, de leurs cotés, envoient de temps en temps du personnel sur les lieux de nos programmes pour vérifier que nous tenons nos promesses Cela les rassurent et nous permet de travailler ! |