Moldavie - La traite des êtres humains

Mission MdM Moldavie - photo Lizzie Sadin

Mission Moldavie - juillet 2008


En chiffres

29% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté.

150 euros, c’est le salaire moyen en Moldavie.

La traite des êtres humains désigne le déplacement d’une personne – même si aucune frontière n’est franchie – avec obtention de son consentement par tromperie, abus d’une situation de vulnérabilité ou promesse d’un emploi. Tout cela en vue d’exploitation sexuelle, de travail ou de mendicité forcés, de trafic d’organes ou de petite criminalité.

En 2007, 81% des victimes étaient des femmes, 5% des hommes et 4% des mineurs.

87% des cas de traite avaient pour but l'exploitation sexuelle, 10% le travail forcé, 2% la mendicité.

60 000 c’est le nombre estimé de victimes moldaves de la traite, mais ce chiffre reste en deçà de la réalité.

La Moldavie reste un pays en transition économique et politique depuis son indépendance en 1991. La population active continue d’émigrer massivement. Depuis 1991, le nombre d’habitants est passé de 4,3 millions à 3,5 millions.

Témoignage - « Mon père était souvent ivre et me battait. Un jour, alors que j’avais 16 ans, il m’a envoyée à 2 heures du matin chercher des cigarettes. J’ai croisé un homme de 48 ans qui m’a enlevée et je suis tombée enceinte. Lui aussi me battait et j’ai donc décidé de m’enfuir avec ma fille pour me réfugier chez mes parents. À 18 ans, j’ai rencontré Alexandru et nous avons décidé de rejoindre mon cousin parti travailler en Russie. J’ai confié ma fille à mes parents restés en Moldavie. Nous avons travaillé dans les champs d’un couple russe pendant un an tous les jours de 5 heures à 20 heures. Ils nous avaient promis 200 $ par mois mais c’est mon cousin qui touchait l’argent. Un jour, nous nous nous sommes enfuis. Cela fait un an que nous sommes rentrés. Nous n’en parlons jamais entre nous. Les visites de la psychologue Cornelia me font beaucoup de bien… »

Ana*, 21 ans, vit avec Alexandru, 32 ans, dans un village proche de Balti. Ils sont rentrés depuis un an de Russie et sont suivis psychologiquement depuis trois mois par MdM.

* Pour des raisons de sécurité, les noms ont été changés et les visages floutés.

Des réseaux qui exploitent la précarité

SANTÉ MENTALE / Située aux portes de l’Europe, la Moldavie est l’un des principaux pays de l’origine de la traite. Soixante mille Moldaves seraient ainsi victimes d'exploitation sexuelle,de travail forcé ou de trafic d'organes. Depuis 2005, Notre ONG mène un programme de prévention et d’assistance aux victimes du nord du pays.

La Moldavie, ce petit pays ex-soviétique, frontalier de l’Ukraine et de la Roumanie, se vide de ses habitants. Depuis 1991, 800 000 Moldaves ont fui le pays par nécessité économique.

Parmi eux, 32% travaillent illégalement. Une migration clandestine dans laquelle puisent les trafiquants. Si le phénomène reste difficile à mesurer, l’Organisation internationale des migrations (OIM) estime à 60 000 le nombre de victimes moldaves. Traditionnellement orientée vers les Balkans, la traite s’organise aujourd’hui vers la Turquie, la Russie, Chypre et les Émirats arabes unis, tandis que la traite interne a été multipliée par trois.


FUIR LE MARASME ECONOMIQUE

Plus que tout autre facteur, ce sont la pauvreté, le chômage et l’absence d’avenir – d’autant plus douloureusement ressentis que le pays est aux portes de l’Union européenne – qui expliquent ce phénomène. Cette proximité géographique suscite chez certains l’envie naturelle de tenter leur chance ailleurs. Les réseaux de traite exploitent ce désespoir et les trop faibles possibilités d’émigrer légalement. « Les victimes sont en majorité des jeunes femmes vulnérables, issues des campagnes, sans formation professionnelle et souvent victimes de violence familiale », explique Sonia Panzani, coordinatrice MdM. Pour s’en sortir, elles sont prêtes à partir pour l’étranger comme serveuse, danseuse, et parfois

même comme prostituée, seul moyen pour elle d’assurer à leur famille une vie décente. Pour la majorité des victimes, le premier intermédiaire a été un ami, une connaissance, voire un membre de la famille, un petit ami auquel on accorde facilement sa confiance. Comble de la perversion, certains trafiquants obligent les victimes d’exploitation sexuelle à devenir à leur tour « rabatteuses » et à recruter en Moldavie d’autres filles. Le prix à payer pour retrouver leur liberté.« C’est une manière particulièrement insidieuse de perpétuer la traite », explique Irina Todorova, coordinatrice du programme d’assistance aux victimes de l’OIM.

Les réseaux de traite exploitent le désespoir et la quasi-absence de possibilité d’émigrer légalement.


DES VICTIMES CACHÉES ET STIGMATISÉES

De retour en Moldavie, les victimes peinent à se réinsérer dans la société. « Elles présentent presque toutes des affections médico-psychologiques : syndrome post-traumatique, dépression, stress, culpabilité, troubles de la mémoire, complications gynécologiques dues aux violences sexuelles...», explique Cornelia, psychologue pour MdM.

Cornelia insiste sur ces préjudices profonds et durables qui constituent des obstacles majeurs au retour à une vie normale, à la prise en charge des enfants, à la recherche d’un emploi ou d’une formation. C’est dans ce contexte que MdM intervient à Balti, deuxième ville du pays, et dans cinq districts environnants pour sensibiliser la population et prendre en charge psychologiquement les victimes.


METTRE DES MOTS SUR DES DÉTAILS ENFOUIS

Chaque jour, deux psychologues et une assistante sociale de MdM prennent les routes chaotiques du nord du pays pour se rendre dans les villages de chaque district. « Nous proposons une assistance psychologique à tout le monde pour éviter la stigmatisation et permettre d’identifier les victimes potentielles », précise Cornelia. Aux victimes de retour en Moldavie, il est nécessaire d’assurer un soutien psychologique tout en accompagnant leur réintégration. Mais il faut du temps avant qu’elles acceptent de mettre des mots sur des détailsprofondément enfouis.

De plus, souvent victimes d’exploitation sexuelle, les femmes sont trop facilement assimilées à des prostituées. « Parfois leurs proches pensent qu’elles ont perdu leur réputation, soupire Tatiana, assistante sociale de Médecins du Monde qui travaille directement avec les familles et le voisinage pour préparer le retour des victimes dans leur communauté. Nous les accompagnons également dans leurs démarches pour retrouver des papiers, un logement, un suivi médical… un retour pas à pas vers une vie normale. »


Questions à ….

Sonia Panzani, coordinatrice de MdM en Moldavie

Pourquoi intervenir en Moldavie ?

Beaucoup de victimes de la traite viennent du nord du pays. Ce phénomène est reconnu mais difficile à enrayer puisque complexe, changeant et souterrain. La peur des représailles et la honte incitent

beaucoup de victimes à taire leur histoire ou à ne pas rentrer en Moldavie. La majorité d’entre elles seraient donc « non identifiées ». Restant anonymes, peu de victimes bénéficient d’une prise en charge médicale, sociale ou juridique, même lorsqu’elles ont conscience d’en avoir besoin.

Quel est l’objectif du programme ?

Depuis 2005, nous intervenons sur la prévention et la prise en charge des femmes et des hommes victimes de la traite. Notre équipe intervient dans la ville de Balti, au nord de la capitale Chisinau et dans cinq régions environnantes. Nous travaillons en lien avec les acteurs locaux autour de quatre axes: la prévention, l’identification des victimes, leur prise en charge pluridisciplinaire et le plaidoyer.

Quelle est la spécificité de ce programme ?

Nous allons dans les villages à la rencontre des bénéficiaires pour leur proposer des consultations psychologiques. Autre spécificité, nous travaillons aussi bien auprès des victimes directes, des victimes indirectes – les enfants, par exemple – que des victimes potentielles, des jeunes femmes victimes de violences, des orphelins, des personnes handicapées.

Selon Cornelia, « les troubles médico-psychologiques dont souffrent de nombreuses victimes favorisent leur enfermement dans le cercle vicieux de la précarité et de la misère, qui peut favoriser leur retour vers les réseaux de traite ».


Partenaires pour briser la chaîne

PARTENARIAT / Pour combattre et prévenir la traite, les associations locales et internationales s’organisent pour proposer une assistance multidisciplinaire aux victimes de la traite. Un réseau de partenaires dans lequel s’inscrit Médecins du Monde.

« Si ce n’est pas toi, qui brisera la chaîne de la traite ? » interrogent les banderoles de la campagne de sensibilisation organisée par MdM et l’ONG locale Honneur et droits des femmes d’aujourd’hui (HDFA). Banderoles, stickers, films, articles de presse et autres émissions de radio «pour toucher le plus grand nombre, explique Olga Patlati, présidente d’HDFA, et ce, en lien avec les autorités locales ». Car, depuis 2001, le gouvernement moldave s’est saisi du problème et a mis en place un Comité national de lutte contre la traite et un système national de référence pour mener des actions concertées.


METTRE EN GARDE

À destination du grand public, l’ONG La Strada a mis en place une hot line gratuite pour recevoir conseils sur le départ, aides dans la recherche des victimes et assistance à leur retour. Pour cibler les jeunes, les centres de santé Amis des jeunes leur offrent des services gratuits et confidentiels. Les soignants les sensibilisent aux problématiques des grossesses non désirées, du dépistage VIH ainsi que des violences et de la traite. « S’adresser aux jeunes en général permet également de toucher les victimes directes ou potentielles de la traite », explique Ina Biriucova, directrice du centre de Balti. Hors des murs du centre, une vingtaine de volontaires informent les plus vulnérables, accueillis dans les écoles et les orphelinats.

Pour diffuser l’information dans les zones rurales, très touchées par le phénomène et trop souvent coupées de l’information, le réseau de partenaires sensibilise les professionnels pouvant être en contact direct avec les victimes potentielles : médecins de famille, travailleurs sociaux et enseignants. Exemple : aucun centre de santé de la région ne disposait de registre spécifique pour relever les cas suspectés et réels de violence.


UN SYSTÈME DE RÉFÉRENCEMENT

Selon leurs besoins, les victimes sont, à leur retour, suivies et prises en charge par les différentes structures d’aide régionales. Sur le volet médical, elles sont orientées vers le centre ATIS. Le soutien psychologique est assuré par les équipes mobiles de MdM. L’aide juridique et la formation professionnel le dépendent de HDFA. À plus long terme, le centre de formation professionnelle de Chisinau offre un espoir de réintégration sociale aux victimes en leur enseignant la coiffure, la manucure ou la cuisine. L’organisation américaine Winrock International soutient un système de bourses leur permettant de créer leur entreprise. « Mais, au-delà de nos actions de terrain, nous espérons que notre plaidoyer contribuera à terme à faire progresser les politiques publiques », rappelle Sonia Panzani, coordinatrice MdM.

« Les partenaires se réunissent une fois par mois pour examiner les cas et tenter d’y répondre au niveau local. Si ce n’est pas possible, nous les référençons au niveau national. »


UN CADRE LÉGISLATIF PEU APPLIQUÉ

Certes, la Moldavie dispose d’un des meilleurs cadres législatifs de la région pour lutter contre la traite. Le pays a ratifié en 2005 la convention des Nations unies contre le crime transnational organisé, y compris le protocole de Palerme visant à prévenir, réprimer et punir la traite. Le code pénal a été révisé en 2003 afin d’inclure la traite comme un délit à part entière. Mais ce cadre législatif reste peu appliqué : faiblesses des cas de condamnation de trafiquants, corruption, manque de protection des victimes...


Articles : Florence Priolet
Photographies : Lizzie Sadin


Septembre 2008