Il y a un an les rues des Monrovia affichaient avec fierté des pancartes électorales, les routes étaient défoncées, les conditions de vie étaient inacceptables, mais les habitants étaient pleins d’espoir. La guerre s’éloignait, emportant dans l’oubli collectif ces images surréalistes où des enfants sous l’emprise de drogues tuaient, mutilaient des êtres humains. Trois millions de personnes ont été marquées au fer rouge pendant ces longues années de guerre. Un an plus tard, malgré une aide massive de la communauté internationale, la première impression pour qui sillonne le pays et sa capitale est que rien n’a réellement changé.
Pourtant, quand on interroge les acteurs qui, sur le terrain, tentent de changer les choses, on se rend compte qu’ils ont une autre perception. Pour eux, beaucoup a été accompli et ils mettent en avant des actions difficiles, ingrates et qui sont pourtant le préalable nécessaire à la reconstruction du pays.
La sécurité était la première priorité de l’après-guerre, celle sans laquelle il est inutile d’espérer construire quoi que ce soit. Cette sécurité a d’abord été restaurée par le déploiement des 14000 soldats de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL). Parmi eux, il faut insister sur le rôle capital des forces spéciales. Par leur professionnalisme et leur rapidité d’action, elles assurent, avec un minimum d’effectifs, une réponse immédiate à tout nouvel éclatement de violence. Le résultat, pour le secrétaire général de la MINUL Allan DOSS, est spectaculaire : « Nous avons rouvert le pays, affirme-t-il. On peut désormais voyager n’importe où sans craindre de violence ou, tout au moins, sans se heurter à des gangs ou des factions organisées ». C’est du moins ce qu’il croit pouvoir constater depuis ses bureaux…
Le meilleur garant de cette sécurité est évidemment le désarmement des ex-fighters. Ce programme a été coûteux, difficile, mais on peut considérer qu’il a été mené à bien, au moins en ce qui concerne les armes de guerre.
Pour pérenniser la sécurité, il est maintenant essentiel de remettre sur pied une police libérienne. Cette tâche incombe aux Nations unies. Les objectifs en la matière peuvent sembler modestes (3500 hommes en juin prochain). Allan Doss plaide cependant pour une force économiquement soutenable par le pays. « Nous ne voulons pas d’une police mal payée, mal équipée. Les grosses forces de sécurité ne sont pas nécessairement de bonnes forces de sécurité ». Dont acte. Reste que pour un pays de trois millions d’habitants, une police aussi réduite peut sembler insuffisante. « Elle correspond au ratio police/population des pays voisins » se défend Doss.
L’armée, quant à elle, en vertu des accords d’Accra, est placée sous la responsabilité des Etats-Unis. Elle est encore loin de pouvoir prétendre remplacer les forces étrangères.
Reste que ces mesures ont permis jusqu’ici de faire fonctionner pacifiquement le pays et ont assuré la stabilité des institutions politiques issues des élections de janvier 2006. Le problème délicat du jugement des crimes de guerre a été réglé en s’inspirant du modèle sud-africain. Ellen Johnson Sirleaf a rejeté l’idée d’un tribunal ad hoc et a préféré nommer une commission pour la paix et la réconciliation. Cette relative impunité des anciens chefs de guerre a certainement créé des frustrations. Mais elle a permis aux anciens chefs de guerre de se transformer en leaders politiques et d’entrer dans le jeu démocratique. C’est par exemple le cas du sanguinaire Prince Johnson, élu massivement sénateur du Nimba.
« Le Libéria n’est plus a fail state, même s’il reste a fragile state »
Le premier effet de cette stabilisation de la situation a été de permettre le retour chez eux de près de 400.000 déplacés et la fermeture de tous les camps.
Le bilan est plus contrasté, même pour les autorités, lorsqu’il s’agit des infrastructures. Certes, le réseau électrique fonctionne de nouveau à Monrovia. Il n’y a plus de cas de malnutrition sévère, même si l’approvisionnement reste problématique.
En matière de santé, le gouvernement fait un effort considérable mais qui reste à l’échelle de ses moyens modestes. Comme le précise le ministre de la santé, « la santé est une priorité dans le budget de l’état. Parmi tous les budgets ministériels la santé bénéfice du plus gros montant avec 8.3 %, juste après il y a l’éducation qui représente 7% ». Mais, comme pour la sécurité, l’essentiel du travail continue à être fourni par des acteurs étrangers, en particulier les ONGs d’urgence qui sont restées depuis la fin de la guerre. Médecins du Monde a choisi de s’implanter dans le Bong dès 2004 lorsque cette région n’était pas encore sécurisée par les Nations Unies. Pour reconstruire les infrastructures, la Banque mondiale dispose d’une enveloppe budgétaire de 85 millions de $. Pour limiter la corruption, elle a mis en place un organe de contrôle des dépenses publiques, le GEMAP, qui s’assure de la bonne gouvernance financière des responsables libériens. Elle dispose ainsi d’une capacité de blocage, voire de sanction. A côté de cette économie sous perfusion internationale, renaît peu à peu une économie locale liée essentiellement à l’exportation de matières premières (minerais, caoutchouc, bois). Tous les embargos ont pu être levés à l’exception de ceux portant sur les armes et le diamant. Ce tableau très positif est inlassablement mis en avant par les fonctionnaires onusiens. On ne peut nier la réalité de ces actions. Cependant, en quittant les bureaux climatisés, on a une toute autre perception de la situation. L’insuffisance de ce qui a été fait est manifeste.
Rapportés à la dimension des besoins, ces programmes sont modestes, voire dérisoires. La guerre a détruit 90% de la richesse produite au Libéria (en comparaison, la grande dépression n’a fait reculer les économies occidentales que de 10% environ). Avant guerre, le PIB per capita était
comparable à celui de la Thaïlande ; aujourd’hui, il est d’à peine 150 dollars par habitant…Face à de tels besoins, l’effort international est très faible et il est logique que l’immense majorité des Libériens aient l’impression de n’avoir profité en rien des aides internationales. Il suffit de déambuler dans la capitale pour avoir une idée de la misère dans laquelle se débattent les simples gens du peuple. Broad Street, artère principale de Monrovia, est toujours flanqué de ces immeubles pour beaucoup en ruines, les petits marchands de bonbons, cigarettes, tentent leurs chance à chaque feu rouge. Hôtel Ducor, ancien palace qui surplombe Monrovia abrite 2500 personnes qui survivent dans cet étrange palace devenu squatte. La piscine sert de poubelle, l’odeur nauséabonde ne décourage pas pourtant quelques enfants à y jouer. Un peu plus bas se trouve les ministères. Bien qu’en exercice ces bâtiments portent toujours les balafres de ces années de guerre. Les murs sont décrépis, dans les bureaux les étagères sont vides, les chaises rares. A Randal Street, les boutiques sont aux mains de libanais, elles offrent un grand choix d’habits, de fournitures de bureaux, d’appareil électroménager, mais les clients ne sont pas libériens. Puis Wat-San, quartier extrêmement populaire au bord de la lagune. Les enfants font la queue devant l’unique puit. Chacun à son tour remplie ses seaux d’eau. La bonne humeur est omniprésente et contagieuse. Enfin Red Light Junction, quartier chaud où chef de gang, dealers en tout genre survivent dans des cabanes en bambous. Pourtant le calme, calme relatif, règne. Pourquoi ? Cet été le gouvernement a été confronté à une forte recrudescence de la violence. Pour y faire face Ellen Johnson Sirleaf fait appel à des milices populaires. Ici, donc la loi est aux mains de « Vigilantes » mi- chef de gangs mi-policiers. Ils n’ont comme arme que la terreur qu’ils suscitent du fait d’un passé chargé. Mais même si les méthodes d’arrestations sont brutales Red light aujourd’hui est sous contrôle. Bien sûr, les drogues y circulent, le taux de chômage avoisine les 100%. Red light abrite sous ses frêles bâtisses une grosse partie de la criminalité de Monrovia. Les patrouilles nocturnes des Nations Unies n’impressionnent pas grand monde. Là où la drogue se vend, les ruelles sont trop étroites pour y accéder en voiture… On comprend que le défi de la sécurité est loin d’être totalement relevé. On a certes assisté à une relative disparition de la violence politique. Mais une forte criminalité demeure, surtout dans les bidonvilles. De plus, les possibilités d’emploi sont très limitées. Pour de nombreux ex-fighters, la tentation reste grande de reprendre un jour les armes, soit au service d’une faction, soit à leur propre compte. La police est encore incapable à elle seule de contrôler la situation et l’armée quasi inexistante. Tout continue donc de reposer sur l’effet dissuasif des troupes étrangères. Que se passerait-il si elles se retiraient ? Tout le monde semble avoir conscience que le pays se trouve dans une dangereuse situation entre guerre et paix, une sorte de zone grise où rien n’est encore acquis. Certes, la population est fatiguée de la guerre, mais, comme nous le dit un maçon, employé occasionnellement comme fossoyeur : « Parfois il y a des espaces entre la guerre et la paix. Donc si vous me demandez si nous sommes vraiment en paix ? La paix implique beaucoup de choses. Il ne s’agit pas juste du silence des armes. La paix est liée à la survie économique, ici il y a beaucoup de personnes au chômage. Un Chanteur disait « Quand vous avez faim vous pouvez mangez…quelqu’un qui a faim » Donc quand les gens ont faim ils sont prêts à tout pour survivre… » . De même, l’apparence de stabilité des institutions politiques cache mal leur fragilité. Les tensions intercommunautaires restent fortes et si la plupart des leaders jouent aujourd’hui le jeu démocratique, ils peuvent à tout moment redevenir des chefs de guerre si la situation devient instable ou si leurs intérêts personnels sont en jeu. C’est ce qui rend si délicate la levée de l’embargo sur le diamant. Cette richesse minière a nourri pendant des années une intense corruption et elle a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la guerre.
La situation n’a pas fondamentalement changé et les mêmes causes peuvent, demain, produire les mêmes effets… En poussant le secrétaire général de l’UNMIL dans ses retranchements, il admet lui-même que la corruption demeure présente dans le pays. Or, les Libériens supportent mal le contrôle permanent du GEMAP. Ils ont, non sans raison d’être placés sous tutelle et revendiquent leur autonomie. Entre la volonté légitime de souveraineté du gouvernement et le risque de voir de nouveau la corruption miner le pays, la marge est étroite. Cette ambiguïté touche tous les secteurs de l’aide internationale. Ainsi les ONGs sont critiquées pour leur manque de coordination. Le même habitant nous confiait que : « Il n’y a aucune coordination entre les ONG. Dans certaines zones ils sont plusieurs à faire la même chose. Ils devraient couvrir l’ensemble du pays. A Gran- Kru, par exemple il n’y a pas une seule ONG! »
Pourtant, dans le même temps, tout le monde redoute le départ des ONGs et critique le retrait progressif des donateurs d’urgence, comme ECHO. Allan Doss lui-même constate amèrement que pendant les périodes de guerre vous collectez facilement de l’argent et pour une raison simple : les gens meurent ». Actuellement, les fonds d’urgence s’assèchent et il est beaucoup plus difficile de trouver de l’argent pour le développement. La Banque mondiale, avec ses 84 millions de $, paraît apporter beaucoup. Et, en effet, s’il s’agissait de crédits d’urgence, ce serait considérable. Mais rapporté aux défis de la reconstruction, cette somme est presque dérisoire. La reprise de l’économie marchande n’est pas non plus, en elle-même, un facteur de prospérité pour le pays. Encore faut-il que les opérateurs économiques paient des impôts et contribuent à accroître la richesse nationale. Or, les contrats qui liaient jusqu’ici les firmes opérant dans le pays au gouvernement, les exonéraient pratiquement de toutes charges. C’est ainsi le cas d’Arcelor-Mittal qui exploite les mines mais ne rapporte rien au pays. La crise de l’économie d’assistance est réelle dans cette phase intermédiaire entre paix et guerre. La seule possibilité de consolider le pouvoir libérien est de lui permettre de disposer de fonds propres issus de l’économie nationale. Le travail est encore long pour mettre en place un système fiscal efficace. Cette réforme est d’autant plus délicate que les investisseurs se font encore rares et que personne ne veut prendre le risque de les effaroucher.
Ce qui est vrai pour les firmes étrangères l’est également pour les cadres nationaux. Nombreux sont les Libériens diplômés dans la diaspora, mais ils craignent encore de rentrer. C’est particulièrement vrai dans le secteur de la santé. On compte dans tout le pays à peine une trentaine médecins libériens…
Bien qu’elle soit une priorité, la santé reste ainsi un secteur hautement sinistré. Un gynécologue de l’hôpital JFK de Monrovia nous disait :
« Pratiquement toutes les institutions ont été détruites à cause de la guerre. Elles ont été pillées. Nous sortons à peine du conflit, et nous venons d’avoir des élections, le gouvernement a donc beaucoup à faire malgré l’intervention des ONG internationales, et il doit remettre sur pied ces institutions, ce qui est très important. Nous avons surtout besoin de médicaments et de matériel médical. De logistique. Parce que quel que soit le degré d’équipement de votre hôpital et le niveau de qualification de votre équipe médicale, si vous n’avez ni les médicaments ni le matériel, vous ne pourrez pas sauver la vie de vos patients ».
Le manque d’hygiène, la mauvaise qualité de l’alimentation, en particulier dans les villes, l’usage massif de drogues dures contribuent à générer des pathologies lourdes qu’il est très difficile de traiter. Si l’époque d’urgence, avec ses immenses centres de re-nutrition thérapeutiques est bel et bien révolue à ce jour, la situation sanitaire reste celle d’un pays dénué d’infrastructure et tout retrait des ONG et autres instruments de coopération risquerait de créer les conditions d’une nouvelle catastrophe.
Certains environnements sont encore plus précaires. C’est le cas des prisons. Malgré la réforme du système judiciaire vantée par les Nations unies, les cours sont peu nombreuses et travaillent au ralenti. Les détenus croupissent à quinze par cellule dans des conditions épouvantables. La visite de la prison Central de Monrovia, avec ces cris désespérés sortis de cages “ on souffre, nous n’avons pas été jugé, ON SOUFFRE ” reflète bien l’état du pays et rende palpable la souffrance de ces prisonniers. Le Ministre de la justice a beau déclarer que « les conditions de vie des prisonniers se sont énormément améliorées car aujourd’hui nous veillons à ce qu’ils mangent à l’heure, et nous assurons chaque mois l’approvisionnement des prisons. Nous travaillons avec le CAU (« Correction Advisory Unit », le comité consultatif des prisons), afin de mettre au point notre propre système de repas. Nous essayons vraiment de prendre soin de nos hommes, de nos surveillants. Nous avons formé environ 75 agents de surveillance, hommes et femmes, le Programme Alimentaire Mondial fournit la nourriture pour les prisons et le gouvernement leur a alloué une certaine somme d’argent. Nous avons des médicaments, beaucoup de médicaments, nous venons d’en recevoir 5000. Et nous nous assurons que toutes les cellules sont propres et nettes. Pas tout le temps, à cause du nombre de prisonniers par cellule, mais c’est quand même régulièrement propre. Il y a donc là une vraie amélioration ».
Cet optimisme contredit l’évidence des réalités quotidiennes. La violence reste pour le moment cantonnée à une criminalité classique, à but économique et personnel. Mais est-il possible que cette violence reprenne un jour un caractère politique, que les ex-fighters redeviennent les combattants sinon d’une cause du moins d’une faction organisée ? Ce n’est pas à exclure et l’évolution de l’opposition est préoccupante. Le porte parole d’un des partis d’opposition, celui de George Whea, tient des propos qui sonnent comme un avertissement : « Il y a beaucoup d’enfants qui ont eu des armes et qui se retrouvent seuls, avec leur seule débrouillardise pour réfléchir. Les gens qui les ont armés, qu’ils fassent partie du gouvernement actuel ou du précédent, ont aujourd’hui des métiers fabuleux, certains d’entre eux ont gagné des millions. Vers qui pensez-vous que ces enfants se tournent ? Ils se tournent vers Georges Weah, ils voient en lui un espoir, un sauveur, la dernière carte « gagnante ».
Cela signifie-t-il que les leaders de l’opposition pourraient un jour tenter de fédérer ces masses de mécontents dont la seule culture et peut-être le seul espoir est l’usage des armes ? Personne ne peut le dire mais le risque existe bel et bien. Le Libéria aujourd’hui est l’exemple parfait d’une situation de « presque paix ». La guerre s’est arrêtée ; la violence reste. Un divorce complet existe entre l’optimisme international et la réalité de terrain. Pourquoi cet optimisme ? Pour justifier un désengagement ? On peut le craindre car de grandes incertitudes règnent quant à l’avenir, en premier lieu, de la force internationale. Sera-t-elle reconduite l’an prochain. Rien n’est moins sûr. Le désengagement des bailleurs internationaux est également à l’ordre du jour. ECHO se tourne vers d’autres urgences, ailleurs dans le monde, et semble considérer que le Libéria est sorti de la zone des tempêtes. Beaucoup d’ONGs se désengagent. Ce faisant, elles abandonnent leur mission et, de plus, rejettent dans le chômage leurs ex-employés (on estime à 20% environ des emplois actuels, ceux générés par les associations…)
Ellen Johnson est bien consciente de l’enjeu crucial de ces prochains mois. Dans une lettre ouverte qu’elle adressera le 14 février prochain au Secrétaire général de Nations unies à New York, elle exhorte la communauté internationale à ne pas abandonner son pays au milieu du gué ?
Espérons que notre témoignage l’aidera à être entendue…
Valérie Dupont, Décembre 2006
Magnum Photos / Paolo Pellegrin