Rapport   Les conséquences du conflit de l'été 2006 sur les conditions de vie et la santé des populations civiles du Sud-Liban

Photo Elisabeth Rull
application/pdf Rapport_Liban_2006.pdf 513,21 kB

Médecins du Monde mène depuis septembre 2004 une mission de long terme au Liban. L’association était donc présente le 12 juillet dernier, lorsqu’a démarré l’offensive israélienne au Liban en réaction à l’enlèvement de deux soldats par le Hezbollah.

Sur le plan opérationnel, l’association a adapté ses activités au contexte pendant toute la durée du conflit : intervention d’une mission d’urgence à Beyrouth, dans sa proche banlieue et au Liban Sud puis, suite à l’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu, mise en place un dispositif de post-urgence afin de suivre les déplacés lors du retour vers leurs villages.

Conformément à son mandat de soigner et témoigner, Médecins du Monde a alors dépêché une mission visant à évaluer les conditions de vie imposées à la population civile restée bloquée dans le Sud du Liban.

Cette mission, qui s’est déroulée du 29 août au 6 septembre 2006, a permis de mettre à jour des données restées inconnues pendant le conflit et d’analyser l’impact de cette crise sur la population mais aussi de dresser un constat en ce qui concerne les destructions et perspectives dans cette région.

Ce rapport de terrain permet ainsi d’aborder de nombreuses problématiques rencontrées pendant la période de conflit, notamment :

- les déplacements de population
- les conditions de vie de la population civile non déplacée
- l’insécurité
- l’accès aux soins de la population et des soignants aux populations
- l’accès à l’eau et à la nourriture
- mais aussi les conditions de vie actuelles de la population et les perspectives, notamment économiques.

Médecins du Monde, au travers ce rapport dénonce l’utilisation par l’armée israélienne des armes à sous-munitions, non discriminantes par nature et s’élève contre les atteintes flagrantes au droit international humanitaire perpétrées par l’armée israélienne au Liban entre le 12 juillet et le 14 août 2006, notamment au Sud du pays.

Ces violations contreviennent en particulier aux dispositions de la IVème Convention de Genève relatives au respect de la mission médicale et à l’obligation de protection des populations civiles dans le cadre d’un conflit armé.

Synthèse

Les conséquences du conflit de l’été 2006 sur les conditions de vie et la santé des populations civiles du Sud-Liban
Objectif de la mission et du rapport

Médecins du Monde mène depuis septembre 2004 une mission de long terme au Liban. L’association était donc présente le 12 juillet dernier, lorsqu’a démarré l’offensive israélienne au Liban en réaction à l’enlèvement de deux soldats par le Hezbollah.

Sur le plan opérationnel, l’association a adapté ses activités au contexte pendant toute la durée du conflit.

Dans un premier temps, devant l’impossibilité d’accéder à la région méridionale du pays, le dispositif d’urgence s’est concentré sur les centres de déplacés de Beyrouth et de sa proche banlieue. MdM avait choisi de déployer trois unités mobiles et a soutenu deux unités supplémentaires dans le cadre d’un partenariat avec l’ONG médicale libanaise Amel. Ce dispositif a permis d’assurer un suivi régulier d’une douzaine de centres, à raison d’une à deux visites par semaine. Médecins du Monde a réalisé 1 921 consultations et Amel en a assuré 1 751 pendant la durée du conflit.

Suite à l’entrée en vigueur, le 14 août, de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, et au retour massif dans le Sud du Liban des personnes déplacées, les équipes de Médecins du Monde ont mis en place un dispositif de post-urgence afin de continuer à répondre aux besoins médicaux. Dès leur arrivée dans le Sud, elles ont pu rencontrer les populations civiles directement affectées par le conflit et dialoguer avec elles. Pendant deux mois au cours de cette phase post-conflit, les cliniques mobiles de Médecins du Monde ont effectué 1 741 consultations et l’association Amel, appuyée par MdM, 2 418 et 1 250 dans les dispensaires de Khiam et Borj el Barajneh, respectivement.

Conformément à son mandat de soigner et témoigner, Médecins du Monde a alors dépêché une mission visant à évaluer les conditions de vie imposées à la population civile restée bloquée dans le Sud du Liban.
Cette mission, qui s’est déroulée du 29 août au 6 septembre 2006, a été menée par Marie-Claire Allain, juriste internationale et auteur du rapport. Elle a permis de mettre à jour des données restées inconnues pendant le conflit et d’analyser l’impact de cette crise sur la population, mais aussi de dresser un constat en ce qui concerne les destructions et perspectives dans cette région.

Le 4 août, dans un communiqué de presse commun avec Action Contre la Faim, Handicap International, Première Urgence et Solidarité, Médecins du Monde dénonçait déjà la violation du droit international humanitaire et les conséquences sanitaires pour les populations civiles des opérations armées et du blocus imposé au Liban. Les associations appelaient toutes les parties au conflit à respecter le droit international humanitaire.
Les opérations militaires de l’armée israélienne dans les villages visités par l’enquête (Aytaroun, Bent Jbail, Froun, Kfar Chouba, Khiam, Marjayoun, Markaba, Rabb e Talatine, Rachaf, Rachaya el Foukhar, Srifa, Tebnine)

Certaines localités (Aytaroun, Bent Jbail, Froun, Khiam), généralement à majorité chiite, ont été durement touchées dès les premiers jours du conflit, entraînant de nombreuses victimes civiles et des dégâts ayant rapidement dégradé les conditions de vie de la population restée sur place. Dans d’autres cas, les villages (Rachaf, Markaba, Srifa) ont été moins affectés pendant les dix à quinze premiers jours, ce qui a incité certains habitants à rester chez eux. Passée cette première période, qui ne dépasse pas les deux premières semaines de la guerre, les frappes se sont intensifiées, notamment pendant la dernière semaine.

Les villages visités au cours de l’enquête (Aytaroun, Bent Jbail, Froun, Kfar Chouba, Khiam, Marjayoun, Markaba, Rabb e Talatine, Rachaf, Rachaya el Foukhar, Srifa, Tebnine) ont tous été touchés par les bombardements israéliens. Parmi les premières conséquences ont figuré la mise hors service des installations électriques et d’eau potable dans toute la région. De nombreux réservoirs d’eau ont été touchés. Les axes routiers principaux mais aussi les voies d’accès de beaucoup de villages ont été sévèrement endommagés, ce qui a eu pour effet secondaire de détruire un grand nombre de canalisations. Des ponts ont été bombardés, aggravant les difficultés de déplacement dans la région. La plupart des écoles et des mosquées ont été pilonnées par l’aviation israélienne, et de nombreuses mairies ont subi des tirs d’obus. On dénombre des décès et blessés civils dans les habitations ou véhicules bombardés (Cf tableau p. 17).

En ce qui concerne les structures de santé, dans les villages où il existait un dispensaire ou un hôpital, les locaux ont presque toujours subi des dégâts (Cf p.6).
Le nombre d’habitations privées détruites, partiellement ou en totalité, est très important (66%, Cf tableau page 7). Certains quartiers ont été entièrement rasés. Des familles entières, dont le nombre est difficile à évaluer mais se mesure au regard des destructions d’habitations (24% de maisons totalement détruites ou inhabitables), se retrouvent sans abri à l’arrivée de l’hiver, et ont tout perdu dans les décombres.

Plusieurs villages du Sud-Liban ont connu une occupation israélienne pendant le conflit, qui s’est prolongée pendant plusieurs semaines après le cessez-le-feu. Ces incursions ont eu pour effet de terrifier les habitants et de restreindre fortement leurs possibilités de mouvement.
Dans certaines zones, les soldats ont continué leurs allers et venues bien après la fin de la guerre. L'armée israélienne a officiellement retiré toutes ses troupes du Sud Liban dans la nuit du 30 septembre au 1er Octobre.

Les déplacements de population

Dans la plupart des villages, la population civile a pris la fuite dès les premiers jours du conflit, et il ne restait en général qu’une poignée d’habitants au bout de dix jours, parfois réfugiés dans une autre maison que la leur, en raison de l’existence d’une cave ou d’un entresol. Les déclarations des autorités israéliennes notifiant à la population leur intention de considérer à court terme comme combattant tout individu se maintenant dans la zone, a également incité les gens à fuir.

Passées les deux premières semaines de guerre, la perspective d’un prolongement du conflit, son intensité, le constat que les attaques touchaient des cibles civiles et l’aggravation des conditions de vie et de sécurité ont achevé de convaincre les dernières familles de partir. Les chiffres – 0 à 4,6% de la population restés pendant tout le conflit dans les villages observés au cours de cette enquête – témoignent de l’échelle impressionnante de l’évacuation des villages, qui se sont vidés en l’espace de quelques jours seulement. Ils révèlent aussi la frayeur ressentie face aux opérations militaires et le sentiment de n’être nulle part protégé. Les départs, notamment tardifs, se sont déroulés dans des conditions particulièrement difficiles.

A ce stade, les motifs ayant contraint certains habitants à rester relèvent essentiellement de raisons médicales - état de santé précaire ou invalidité, propre ou de proche – ainsi que de considérations matérielles (pas de véhicule) et économiques (bétail à préserver). L’état des routes, coupées par les bombardements, a également été un facteur important dans l’immobilité d’habitants ayant réagi tardivement.

Les conditions de vie de la population civile non déplacée

Les infrastructures civiles ayant été directement bombardées ou indirectement endommagées dans leur quasi intégralité, les répercussions sur la vie des populations civiles se sont rapidement fait sentir et se sont aggravées au fil des semaines.

L’insécurité
Conscients du risque d’être touchés par des tirs de l’aviation israélienne, et sentant que leur statut de civil n’était pas pris en considération, certains habitants sont volontairement restés cloîtrés pendant des jours, coupés de toute assistance.
Les restrictions de mouvement résultant de l’insécurité globale qui a régné dans la région ont beaucoup affecté les conditions de vie de la population restée sur place. Les personnes interrogées ont affirmé avoir vécu à l’affût des bruits de l’aviation israélienne, se réfugiant dans les maisons ou dans des caves pendant les bombardements, et profitant des accalmies pour sortir chercher du ravitaillement dans les maisons voisines ou les commerces accessibles. Dans les derniers jours du conflit, plus aucun mouvement n’était possible, les bombardements ne connaissant pas de répit. Les habitants sont devenus prisonniers de leur propre maison dans des villages sous embargo.

L’accès aux soins de la population et des soignants aux populations A l’instar de la grande majorité de la population, les personnels soignants ont déserté les villages du Sud-Liban à un stade précoce du conflit. Les centres de santé ont par conséquent fermé et les civils qui sont restés se sont trouvés privés d’accès aux soins. Les hôpitaux de Marjayoun, Tebnine et Bent Jbail, ont plus ou moins fonctionné pendant toute la durée du conflit, mais en capacité très réduite.

Parallèlement, les conditions de sécurité et l’état des routes n’ont permis que très difficilement aux organisations de secours d’exercer leur mission. La Croix Rouge Libanaise a opéré de façon limitée en raison de ces contraintes. Médecins du Monde, au même titre que l’ensemble des acteurs humanitaires et de santé, n’a eu, pendant la durée du conflit, que de rares possibilités de se rendre dans le Sud du Liban pour porter assistance aux populations.

Des tirs sur des ambulances ou dans leur entourage immédiat, ainsi que les bombardements à proximité des hôpitaux, voire sur la structure même à Bent Jbail, ont constitué d’importantes entraves au devoir d’assistance médicale pour les populations civiles que les parties au conflit se doivent pourtant de respecter et même d’organiser.

Il est résulté de cette situation des cas fatals dus à des blessures non traitées à temps. D’autre part, de nombreux patients chroniques ont été contraints à des ruptures prolongées de traitement.

L’accès à l’eau et à la nourriture

Au cours des deux premières semaines du conflit, les habitants ont pu compter sur des réserves ou, lorsque les bombardements laissaient suffisamment de répit, se rendre jusqu’aux maisons ou commerces voisins. Quelques personnes civiles isolées ont déclaré avoir reçu une assistance relative de la part de militants du Hezbollah. D’une manière générale, l’approvisionnement alimentaire n’a posé de réelles difficultés qu’à la fin du conflit, lorsque les bombardements se sont intensifiés au point où il était devenu absolument impossible de bouger, notamment, mais pas seulement, dans les villages occupés par des soldats israéliens.

Cependant, malgré ces conditions de vie déplorables, peu de cas de malnutrition et de déshydratation sont à déplorer, les restrictions en nourriture et en eau n’ayant atteint un stade grave que pendant quelques jours à la fin du conflit.

Les conditions de vie actuelles de la population et les perspectivesLes conséquences sur la santé

Dans la période d’immédiat après-guerre, les acteurs humanitaires se sont accordés pour identifier comme problème majeur celui de l’assainissement, compte tenu des dégâts occasionnés au système hydraulique. La réouverture des structures de santé et le retour des personnels médicaux sont progressifs. Dans l’intervalle, une relativement bonne couverture par les acteurs non gouvernementaux a permis de relayer les retards (approvisionnement, consultations).

Les activités médicales menées par Médecins du Monde pendant cette période feront l’objet d’un rapport distinct à la fin de la mission d’urgence, qui s’attachera à analyser des données statistiques précises.

A côté de cette urgence sanitaire, la dissémination massive de sous-munitions et d’engins non explosés suscite les plus vives inquiétudes. D’après les derniers chiffres communiqués par l’UNMACC (United Nations Mine Action Co-ordination Centre for South Lebanon), les sous-munitions non explosées, engins non explosés (UXO) et mines ont déjà fait 128 victimes depuis le cessez-le-feu, dont 97 % par sous-munitions. Environ 90 % des victimes de sous-munitions sont des civils, et parmi ces civils, plus d'un tiers sont des enfants. A ce jour, 746 sites de frappes par armes à sous-munitions ont été identifiés, mais de nouveaux continuent d’être découverts quotidiennement.

Les conséquences économiques

La vie agricole, moteur essentiel de la vie économique dans le Sud du Liban, a été brutalement interrompue. Beaucoup de champs et d’arbres ont été brûlés dans les attaques aériennes, et les pertes en bétail sont considérables. Les éleveurs ne pourront à nouveau compter sur des revenus que lorsqu’ils auront reconstitué leur cheptel. Pour les agriculteurs, la présence d’engins non explosées et de sous-munitions disséminés dans les champs tout au long du conflit mais plus massivement dans les dernières 72 heures du conflit, rend la relance de leur activité périlleuse. Le nombre de commerces détruit est important (ex. : 300 à Bent Jbail, 60% à Froun), et dans certains villages peu agricoles et dont l’activité repose majoritairement sur le commerce, les répercussions sont sérieuses. A long terme, c’est toute une économie qui a été dévastée, dans une région déjà défavorisée et vulnérable.

Conclusion

Le droit international humanitaire impose une obligation de protection à l’égard des populations civiles en temps de conflit armé, qui doivent être distinguées des combattants. Or, les personnes civiles restées dans leur village ont été exposées à des menaces constantes, au mépris de ce devoir de distinction et de protection.
Le droit international humanitaire interdit de s’en prendre à des objectifs civils. Les habitations et infrastructures publiques telles que les écoles et les édifices religieux bénéficient d’une présomption quant à leur qualité civile. L’Etat d’Israël n’a pas tenu compte de cette présomption en endommageant délibérément une quantité considérable de bâtiments.
Dans le même sens, le droit international prohibe l’attaque, la destruction ou la mise hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles qui les produisent, les récoltes et le bétail, ainsi que les installations et les réserves en eau potable.
En outre, la dissémination pendant le conflit d’un nombre considérable de sous-munitions et d’engins non explosés (obus, bombes…), outre les mines déjà présentes au Sud-Liban avant le conflit, constitue une menace grave pour les populations civiles. Médecins du Monde dénonce l’utilisation par l’armée israélienne des armes à sous-munitions, non discriminantes par nature.

De son côté, en effectuant des tirs à partir de zones habitées, le Hezbollah n’a pas œuvré en faveur de la distinction entre civils et combattants telle que prescrite par le droit de la guerre. Médecins du Monde souhaite appeler toute partie à un conflit à respecter les normes du droit international humanitaire, dans l’intérêt des populations civiles.

Les éléments recueillis dans la région Sud du Liban démontrent que les attaques répétées et systématiques de l’armée israélienne ont privé la population civile libanaise de moyens de survie et ont porté atteinte à son droit inaliénable à ce que tout soit mis en œuvre pour la protéger le plus efficacement possible dans le cadre du conflit.

L’ampleur des destructions occasionnées par l’armée israéliennes dans les villages souligne le caractère disproportionné des attaques lancées en représailles à l’enlèvement de ses deux soldats. De l’avis de nombreux observateurs internationaux, cette ampleur révèle une volonté de punition collective à l’encontre de la population, « fautive » d’avoir toléré la présence d’une organisation armée en son sein.

Médecins du Monde s’élève contre les atteintes flagrantes au droit international humanitaire perpétrées par l’armée israélienne au Liban entre le 12 juillet et le 14 août 2006, notamment au Sud du pays. Ces violations contreviennent en particulier aux dispositions de la IVème Convention de Genève relatives au respect de la mission médicale et à l’obligation de protection des populations civiles dans le cadre d’un conflit armé.

SOMMAIRE