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Revue humanitaire n°25 - L'humanitaire à venir - juin 2010
Pour réfléchir à l'humanitaire de demain, autant s'appuyer sur les échanges ayant cours dans le milieu des acteurs de secours, étatiques ou privés. Placée sous la présidence de John Holmes, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et coordonnateur des secours d'urgence de l'ONU, la réunion de la "Plateforme humanitaire globale" qui s'est tenue à Genève début février 2010 est à ce titre riche d'enseignements. Elle permet, si on se place du point de vue d'une ONG comme Médecins du Monde, de dessiner des enjeux prioritaires.
Table Ronde "Prospective humanitaire : horizon 2030" animée par Sami Makki, enseignant en relations internationales et stratégiques à Lille et à Paris.
L'idée à l'origine de ce nouveau numéro de la revue Humanitaire n'est pas de décrire avec précision à quoi ressemblera, à long terme, l'humanitaire et le travail de ses acteurs, mais de mieux comprendre les mutations profondes de ce secteur dans les nouvelles configurations internationales en voie de formation. Mais la question qui se pose d'emblée, c'est celle des enseignements que l'on peut tirer de l'expérience accumulée par les humanitaires pour essayer de se positionner sur les grands dossiers du XXe siècle.
>> Le site de la Revue Humanitaire : http://humanitaire.revues.org/
SOMMAIRE
LA RUBRIQUE À BRAX
EDITO :
Résister, par Pierre Salignon
RETOUR SUR… :
Quatorze ans de mission Médecins du Monde en Tchétchénie, par Annabelle Arki
DOSSIER : L’HUMANITAIRE À VENIR
Table ronde animée par Sami Makki
Avec :
- Pierre Salignon, directeur général de l’action humanitaire à Médecins du Monde
- Pierre Laurent, directeur Relations Donateurs au Comité catholique contre la faim et pour le développement
- Laurent Corbaz, chef de la délégation française du Comité international de la Croix-Rouge
- Yann Mens, rédacteur en chef du magazine trimestriel Alternatives internationales
- Alain Boinet, fondateur et directeur de Solidarités international
ARTICLES :
1. Retour sur un exercice de prospective, par Pierre Gallien
2. L’humanitaire de demain... vu du Sud, par Manzoor Ahmed, Berhe Tesfu Costantinos et Misikir Tilahun
3. Le paysage humanitaire en 2015, par Roger Persichino
4. La femme est-elle l’avenir de l’humanitaire ?, par Pauline Collette, Ninon Denormandie et Audrey Tintinger-Hagmann
5. Vers un iconoclasme humanitaire ?, par Bruno David
6. Humanitarianism in the 21st Century, by Antonio Donini
7. Les enjeux pour demain au coeur de notre rapport à Bernard Kouchner, par Alain Boinet
REPORTAGE :
Haïti, 3 mois après le séisme, par Florence Priolet
TRIBUNE :
Expulsion des sans-papiers : Mayotte, territoire d’exception ?, par Olivier Bernard, Pierre Salignon, Jean-François Corty et Béatrice Luminet
REGARD DE PHOTOGRAPHE :
Haïti, entre ombre et lumière – Lahcène Abib et Sophie Brändström
LIRE, ÉCOUTER, VOIR… :
Mission inaccomplie ? - Du rôle des femmes dans les deux guerres mondiales - Les humanitaires, témoins jusqu’où ? - Le CICR dans l’histoire du siècle - Dunant, au-delà de l’icône - Si la santé a un coût, elle n’a pas de prix ‑ Comprendre le droit d’intervention humanitaire, interview de Véronique Zanetti
EDITO : RÉSISTER
Par Pierre Salignon
Pour réfléchir à l’humanitaire de demain, autant s’appuyer sur les échanges ayant cours dans le milieu des acteurs de secours, étatiques ou privés. Placée sous la présidence de John Holmes, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et coordonnateur des secours d’urgence de l’ONU, la réunion de la « Plateforme humanitaire globale », qui s’est tenue à Genève début février 2010 est à ce titre riche d’enseignements. Elle permet, si on se place du point de vue d’une ONG comme Médecins du Monde, de dessiner des enjeux prioritaires.
Combattre les confusions
Le CICR et le Haut-Commissariat des Nations unies ont d’abord souligné qu’avec la disparition des lignes de front et la multiplication des acteurs armés, on assiste à des violences croissantes contre les civils, utilisés comme boucliers humains par certains groupes armés, ou tout simplement victimes de « dommages collatéraux » pendant les combats. Hier au Kosovo 1, aujourd’hui en Afghanistan, au Pakistan ou en Somalie, la confusion entre humanitaire et militaire est toujours renforcée par l’usage abusif du label humanitaire par les armées ou les composantes civiles des secours étatiques (et demain par les compagnies de sécurité privées). Comme si ces dernières avaient acquis le statut d’acteurs humanitaires par la seule efficacité de leurs appareils de propagande ! Les débats ont pourtant rappelé une évidence : en situation de conflit, les États et tous les acteurs armés ont des obligations dans leur gestion des opérations militaires et vis-à-vis des populations civiles, imposées par le droit international humanitaire, le droit des réfugiés et les droits de l’Homme.
Il a été rappelé ensuite que le rôle des acteurs de la société civile, en particulier des ONG locales ou internationales, était central pour tenter de diffuser et protéger les principes humanitaires, alors même que la légitimité des Nations unies décline. Une représentante du Norvegian Refugee Council (NRC) a ainsi évoqué l’urgence de développer des stratégies pour rétablir le dialogue avec toutes les forces en conflit, même les moins fréquentables. En somme, une « diplomatie humanitaire » discrète et patiente, visant à renforcer l’acceptation des humanitaires par les acteurs armés et les populations des pays en guerre, tout en espérant se distinguer des logiques politiques et militaires.
Autrement dit, s’il faut renforcer la coordination entre tous les acteurs, c’est aussi dans le respect des mandats de chacun et en refusant toute subordination aux agendas stratégiques.
Peu importe si, dans les faits, la plupart des agences de secours ont appelé, ces dernières années, à toujours plus d’investissement des États dans la composante humanitaire en réponse aux crises. Peu importe également, comme le pensent certains, si « le rêve d’un humanitaire indépendant, toujours minoritaire même au sein du mouvement lui-même, n’a jamais été susceptible de prévaloir » 2.Les humanitaires ne sont pas à une contradiction près.
Refuser toute forme de subordination
Les débats ont ensuite permis de constater que la réforme humanitaire souhaitée par les Nations unies (et qui leur donnerait un rôle de coordinateur global) se poursuit. La démarche se structure et le professionnalisme des acteurs se renforce. Selon les enquêteurs d’ALNAP 3, en 2008, 6,6 milliards de dollars auraient été distribués pour contribuer à la réponse internationale aux urgences, triplant les sommes investies depuis le début de la décennie. La situation resterait néanmoins insatisfaisante en matière de leadership (et donc de coordination), et d’évaluation des actions, notamment du point de vue des « bénéficiaires » de l’assistance.
La volonté de ranger les acteurs humanitaires sous l’égide des Nations unies se fait donc très pressante. Elle a été résumée ainsi par John Holmes : « Soit vous participez au système et vous l’intégrez, soit vous serez marginalisés ».
Derrière l’ultimatum, l’intention affichée peut paraître louable : rationaliser le nombre d’ONG avec qui travailler et renforcer leur efficacité. Mais le système proposé conjugue des actions très différentes, parfois antinomiques : assistance aux populations, actions diplomatiques, militaires, psychologiques, de propagande et économiques. La menace qui sourd pour ceux qui refuseraient s’exprime par la restriction d’accès aux financements institutionnels associés à ce dispositif.
Cette volonté n’est pas nouvelle mais, après avoir pris corps aux Nations unies, elle inspire désormais l’Union européenne avec l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne qui voit la mise en place d’une politique étrangère commune, avec sa composante humanitaire intégrée. Le principe de neutralité inscrit dans « le consensus humanitaire européen » n’y résistera certainement pas. Car d’une certaine manière, l’UE officialise la subordination des acteurs humanitaires au pouvoir des États.
Désormais, dans les réunions officielles, on parle essentiellement de mécanismes de coordination, d’outils, de « normes » et de ressources financières. C’est presque à se demander si le milieu humanitaire n’est pas plus intéressé par sa propre survie que par le sort des populations face aux crises (au Sri Lanka, au Darfour, en Afghanistan) ou à l’accroissement général de la pauvreté.
Rester subversif
« We are one » déclarent donc les représentants des Nations unies. Nous aurions les mêmes intentions, lutterions pour les mêmes causes, devrions travailler ensemble… L’idée est généreuse. L’approche gomme pourtant trop facilement les différences profondes existant entre les Nations unies, des armées en campagne, des philanthropes privés et enfin les ONG (certaines plus prestataires de service des États que d’autres).
Dans cet environnement complexe, et tout en prônant le dialogue et une meilleure coordination, il est important de rappeler l’objectif premier de l’humanitaire : sauver des vies, témoigner et dénoncer les conséquences tragiques sur les plus faibles, de décisions prises par d’autres hommes. C’est une posture militante et de vigie démocratique, en tension avec le politique. C’est aussi une question d’indépendance dans les choix d’agir sur un contexte donné et d’assister une population, souvent la plus vulnérable. En ce sens, l’action humanitaire est subversive car elle refuse un tri souvent fatal parmi les victimes des crises 4. Pour renforcer cette capacité de choix, le renforcement de l’indépendance financière et du soutien des donateurs privés reste donc une priorité.
Changer de perspective
À Genève, d’autres acteurs de la société civile ont revendiqué leur fonction d’alerte vis-à-vis des pouvoirs constitués et de leurs gouvernements respectifs. Ce fut le cas en particulier des représentants d’associations des pays du Sud (Mozambique, Philippines, Bangladesh, Pakistan, Zimbabwe). Ils ont rappelé fermement leur légitimité à agir et leurs compétences d’acteurs de terrain ancrés dans les communautés qu’ils assistent et connaissent. Souvent confrontées de longue date aux désastres environnementaux 5 ou humains, ces associations ont développé une expertise qu’elles sont prêtes à partager. Déjà, les collaborations Sud-Sud existent. La volonté de tisser des alliances avec les ONG du Nord s’exprime également mais avec une condition : que cela se fasse dans le cadre de partenariats réellement équilibrés, et pas uniquement financiers.
Ce faisant, ces représentants du Sud rappelaient une chose simple : « l’humanitaire de projection » 6, le plus souvent occidental 7, certes plus efficace qu’hier pour réagir aux urgences, doit s’adapter aux régions dans lesquelles il se déploie, dans le respect des acteurs et des populations locales, en renforçant leurs propres capacités d’action face aux crises. C’est certainement une des transformations actuelles les plus importantes à observer dans le champ humanitaire. Un cap pour demain ?
Notes
1 « C’est probablement au Kosovo au printemps 1999, que l’on perdit la bataille pour un humanitaire indépendant », David Rieff, L’Humanitaire en crise, Le Serpent à Plumes, 2004.
2 Idem.
3 ALNAP, L’état du système humanitaire, évaluer les performances et les progrès, janvier 2010, http://www.alnap.org/pool/files/french-web-version.pdf
4 Fabrice Weissman (dir.), À l’ombre des guerres justes : l’Ordre international cannibale et l’action humanitaire, Flammarion, 2003.
5 Humanitarian Horizons : A Practitioners’ Guide to the future, Feinstein International Centre, Humanitarian Futures Programme, January 2010.
6 L’expression est empruntée à Christian Troubé, rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur les questions humanitaires, dont Les forcenés de l'humanitaire. Les leçons de l'Arche de Zoé (Autrement, 2008) et L'humanitaire, un business comme les autres ? (Larousse, 2009).
7 Revue Humanitaire, Faut-il « désoccidentaliser » l’humanitaire ?, n° 24, mars 2010.
