Chine : Travail de proximité dans une zone de non droit
Depuis 1998, Médecins du Monde est présent à Chengdu et a développé successivement un projet de prévention du SIDA auprès des personnes travaillant sur les chantiers puis un projet de prévention auprès des toxicomanes dans les centres de sevrage. L'évolution de la législation depuis 2004 a permis l'ouverture de deux boutiques d'échanges de seringues et notre équipe a développé un travail de rue au plus près des usagers de drogues.
Travail de proximité : Gare du nord, Chengdu, Sichuan, Chine
Lundi. Ming (1), une de nos travailleurs sociaux, organise une reconnaissance gare du nord, un quartier proche de notre drop-in center où se concentrent de nombreux usagers de drogue. Première sortie de nuit, à six : trois travailleurs sociaux, deux coordinateurs et la traductrice. On ne distribue rien, on veut avant tout jauger le degré de sécurité.
La tension est montée d’un cran, à cause des descentes de police. Des clients ont été arrêtés, comme c’est systématiquement le cas avant les grands meetings politiques. Ming a prévenu la police du quartier, dans le cas d’une rencontre.
En face des arrivées, un panneau lumineux affiche: « Le SIDA se transmet de 3 manières : par le sang, les relations sexuelles, et de la mère à l’enfant. Contenir le SIDA. Tenir sa promesse ». Penser à contacter les responsables pour y inclure une partie sur les risques liés aux drogues injectées, vecteur de transmission le plus dynamique en Chine.
Avant de quitter le parvis de la gare pour les ruelles derrière les entrepôts, un garçon de cinq ans et son petit frère, occupé à sucer une peau de banane, visent les étrangers, attrapent nos pantalons, se mettent mécaniquement à genoux et demandent une pièce sans trop y croire. A quelques mètres, une douzaine de mères assises par terre surveillent silencieusement. Etrange : ces femmes de la minorité Yi, en habits sales et râpés, trop couvertes, tiennent toutes un nouveau né dans leurs bras. Sans compter les autres gosses qui tournent autour d’elles.
50 mètres de la gare : transit
Dans une zone de non-lieu qui n’est plus la gare, sans être encore les habitations du quartier, des gens attendent par petits groupes. Apparemment, ils ne sont pas des voyageurs. D’autres, sans affaires, se pressent d’un bout à l’autre de la rue. Aucun bagage non plus. On essaye de repérer des signes. Rien, le regard glisse sans être accroché. Sauf par cela justement, cette absence d’objet, de signe distinctif. Ils n’ont rien sauf leurs vêtements, une chemise, une veste de préférence. On sent l’effort subtil pour donner le change, pour ne pas se faire repérer.
Dans cette zone de passage des populations migrantes, près de quartiers pauvres, beaucoup sont dans la rue, sans affaires, luttant au gré des jours et de leurs forces pour ne pas tomber plus irrémédiablement dans un état de clochardisation.
Un homme hirsute passe, décidé, il va quelque part. Veste, pantalon… pieds nus, noirs, meurtris.
80 mètres de la gare : la piste
Derrière lui, avance doucement mais sans équilibre un visage sombre aux yeux blancs, à moitié révulsés, qui ne regardent plus. Ce n’est pas l’alcool qui démonte de cette façon. Nous suivons la piste. Sur la droite, parmi un petit groupe, un autre. Plus loin, des gars reprennent des forces à un râtelier ambulant. Cuisine de rue, on plonge le bol à même la soupe commune. Mais ces femmes agenouillées le long du trottoir, qui attendent, qui regardent … Il règne un faux calme d’antichambre.
120 mètres de la gare : la vente
Le marché animé de la ruelle, crasseux de jour comme de nuit. Au sol, une boue liquide. On y avait été un après-midi, guidé par un pair. Derrière les étals, on s’enfonce dans des barres d’habitation, grises, délabrées comme des immeubles revisités après un long oubli. Les injections se font entre les étages, sans être inquiétés par les résidents, prêts à détaler par les couloirs qui communiquent. Les seringues sont là, dans les interstices des briques du mur, derrière les pots, par terre. Mais le jour, tous sont occupés à gagner leur journée. Seule une poignée d’usagers s’injectaient leur dose dans les étages.
Cette fois-ci, la nuit noire révèle un autre monde, une autre dimension. Impossible maintenant de voir ce qui se passe dans l’obscurité des escaliers, mais l’activité est dans la rue, sous nos yeux. A l’entrée du marché, une trentaine de femmes Yi à enfants, vendent de l’héroïne, coupent les doses sur de petits tabourets, plongent la main dans leurs culottes et y retirent des réserves, dépiautent les langes et les couches des bébés où sont cachées d’autres sachets. La poudre est partout.
L’astuce : ne pas se faire prendre avec de la drogue sur soi, d’où les nourrissons. En plus, avec l’enfant, l’arrestation pose davantage de problèmes. Le plus sûr même, c’est de cultiver un degré extrême de saleté, qui repousse à coup sûr tout le monde, sauf les initiés. Lors d’une précédente sortie, nous avions croisé une vendeuse comme ça, au même endroit, qui était tombée dans la consommation, véritable apparition zombique d’une noirceur absolue. J’ai vraiment cru que l’enfant aux bras étendus qu’elle portait était mort.
Donc, celles de la gare en première ligne faisaient le guet, rabattaient les clients. Et ici, clients, vendeurs, commerçants, passants, tous s’activent presque comme si de rien n’était. Sidérés par cette vision inattendue, nous passons entre ces vendeuses, regardant tout, examinant tout, mais sans chercher le contact. Vers la fin de ce boyau boueux, dans un renfoncement, trois corps figés au sol.
250 mètres de la gare : le salon de thé
Par hasard, on croise notre rendez-vous, le pair qu’on ne trouvait pas. Les cheveux en l’air, le teint cireux, mais mieux habillé que d’habitude, lui aussi : effacer les signes tant bien que mal. Il nous emmène dans un micro-squat entre les boutiques de rues. En chemin, il collecte machinalement l’intérieur doré des paquets de cigarettes. Avec une bonne quantité, il peut gratter un peu de poudre aux vendeuses qui emballent les doses avec.
Chaises et banquettes entassées font barrage à l’entrée et dissimulent l’intérieur. Nos travailleurs sociaux se faufilent dans la demie obscurité, engagent le contact, retrouvent des habitués de nos centres, passent le message aux nouveaux. Il règne une puanteur de tous les diables, de ventres vidés, en fermentation. Tout le monde parle très fort en même temps, se reconnaît, nous présentent. C’est bondé, ça rentre, ça sort. Une de nos clientes au beau visage, séropositive, occupée à s’injecter dans l’artère fémorale, contente de nous voir, me reconnaît, montre son pied maintenant chaussé mais qui est resté longtemps gonflé par l’inflammation d’abcès creusant des cratères toujours plus profonds : « Ca va mieux maintenant ! », ferme doucement les yeux, n’entend pas la réponse.
Nous expliquons notre intervention au boutiquier d’à côté. Il sourit calmement, et dit qu’en effet, ces gars ont besoin d’aide. C’est son ‘salon de thé’ qu’il met à leur disposition. Un thé à 0.10 euros fait la journée et assure une place la nuit. Distribution de cartes de notre centre à ce samaritain, qui pratique une forme de réduction des risques, en imaginant des pistes possibles. En espérant qu’il n’ait rien à voir avec la vente de drogue.
Un jeune homme sort du salon, s’éloigne sans se retourner: « Patron, j’ai pas de place où dormir ! », -« Je sais, c’est bondé, viens plus tôt demain, t’auras une place. ».
150 mètres de la gare : l’organisation
Retour au marché avec notre guide, en sens inverse, direction les toilettes publiques. Juste avant, je repère cinq sourds-muets qui communiquent dans un coin avec un interlocuteur invisible. C’est pas naturel, cette scène de nuit… Résidants ? Acheteurs ? On nous a parlé d’usagers aveugles coupés du monde, impossibles à approcher sans intermédiaires.
D’autres gars accroupis nettoient une seringue à l’eau, en plantant l’aiguille dans un filtre à cigarette, pour fumer les résidus de drogue qui s’y logeraient. Autant pour la RdR…
Les toilettes, c’est la ruche, le point de rassemblement, la grande activité. Des hommes assez bien mis gardent la porte, le trafic bat son plein dans ce lieu clos. Ming aperçoit des clients de notre centre qui ne la saluent pas, baissent les yeux. C’est le signe. On ne s’approche pas, on poursuit notre chemin. A six, il y a un peu d’inertie. Quelqu’un d’intéressé nous rattrape. Sous traitement méthadone, il demande des informations. On pense que c’est un vendeur qui vérifie qui nous sommes. D’autres arrivent. Un homme à qui l’on dit, qu’on à un programme d’échange de seringues, recule, lève les bras, méfiant comme face à un piège. Le pair se fait insulter, ils lui promettent une correction. Nous le remercions tous rapidement, sans plus le retenir. Il retourne avec les autres, même s’il leur sert parfois de bouc émissaire, comme on apprendra par la suite.
Les rôles sont campés : d’un coté les femmes Yi, avec le nombre d’enfants nécessaires à la protection du trafic ; de l’autre, les hommes, Han et Yi, les fournisseurs de rues qui contrôlent les opérations. Derrière, l’organisation qui fait venir ces femmes, ces enfants, qui tient les affaires et gère le flux de drogue jusqu’à cette ruche de quartier.
Nous repassons par la zone de transit avant la gare, les femmes agenouillées sont toujours là. Elles n’attendent plus. Elles aident des gens à s’injecter. Et se piquent tranquillement sur le trottoir.
Parvis de la gare : defriefing à vif
De jour, ce qui restait à un niveau individuel et discret, fait place de nuit à une organisation opérante aux yeux de tous. Rien de caché, ni de secret, tout se voit. Des scènes qui rappellent, ce que l’on voyait il y a 10 ans en Europe, en Amérique du Nord.
Peut être, est-ce en partie dû au fait qu’à la différence de l’an passé, les quotas d’usagers que la police doit interpeller ne sont plus liés à des primes ? Mais l’organisation derrière fait penser que c’est un phénomène social structurel sérieux.
Niveau sécurité, avoir à faire à des groupes organisés dans un passage aussi labyrinthique, pose problème. Par ailleurs, dans la rue, les relations changent de nature. On est face à des logiques de groupes où, à l’approche psychosociale qu’on développe avec les clients dans nos centres, se surajoutent d’une part, la complexité des relations, des rivalités entre bandes au sein du groupe ; et d’autre part, la problématique de la question des minorités ethniques alimentée par une marginalisation et une discrimination omniprésentes entre communautés.
Néanmoins, les clients potentiels et les besoins sont là. Restent toutes les questions qu’on se pose au niveau opérationnel quant à d’éventuelles interventions hors les murs, de nuit. D’autres sorties, suivies d’un travail au niveau de la stratégie à adopter, pour trouver un positionnement consistant en fonction de nos moyens, nous permettrons d’y répondre.
Cyril Poulopoulos, coordinateur Chengdu
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(1) : nom d’emprunt.