Revue humanitaire Anthropologues et ONG : des liaisons fructueuses ?
Sommaire
- p. 2 Introduction > par Laëtitia Atlani-Duault
- p.10 La demande d’anthropologie, par Didier Boissavi
- p.16 Appréhender la différence culturelle : une préoccupationpermanente, par Marie-Laure Deneffe et Marie-Ange Vincent
- p.21 De quelques difficultés rencontrées dans des missions auprès de minorités ethniques…, par le Groupe minorités ethniques de Médecins du Monde
- p.26 L’anthropologue comme passeur de frontières, par AgnèsCoutou
- p.35 Quelle plus-value une organisation médicale d’urgence doit-elle attendre de l’anthropologie ?, par Françoise Duroch
- p.40 Anticiper les risques de conflits fonciers dans un aménagement hydro-agricole, par Philippe Lavigne Delville
- p.46 La démarche anthropologique comme médiation : le rôle d’un chercheur dans un projet d’accès aux soins au Yémen, par Blandine Destremau
- p.55 Médiations anthropologiques et organisations humanitaires, par Francine Saillant et Patrick Fougeyrollas
- p.62 Vivre la guerre des autres, par Mariella Pandolfi
- p.69 L’anthropologie est-elle soluble dans l’action humanitaire globale ?, par Bernard Hours
- p.75 L’anthropologue et l’humanitaire, par Didier Fassin
Anthropologues et ONG : des liaisons fructueuses ? > Dossier piloté par Laëtitia Atlani-Duault, maître de conférences à l’université Lyon II
Alors qu’anthropologues et praticiens de l’aide humanitaire et du développement partagent de nombreux points communs, leurs relations ont souvent mêlé, en France, fascination et suspicion réciproques. Malgré des expériences de collaboration récurrentes depuis des décennies, et malgré l’habitude de travailler ensemble dans le monde anglo-saxon, une certaine incompréhension demeure encore, de part et d’autre, tant sur les méthodes de travail que sur les objectifs des uns et des autres.
Du côté des praticiens, la professionnalisation croissante des ONG et des agences de développement et d’aide humanitaire peut-elle permettre de changer la donne ? Du côté des anthropologues, l’ouverture de plus en plus marquée vers une anthropologie engagée peut-elle faire bouger les choses ?
Ce quatrième hors série de la revue Humanitaire espère accompagner ce double mouvement. A la demande de son Comité de rédaction, nous avons réuni chercheurs et praticiens autour d’un débat1 (dont nous présentons des extraits dans cette introduction) et sollicité d’eux onze articles.
Comme l’indique Jospeh Dato, délégué aux missions internationales à Médecins du Monde, « comment s’enrichir des regards des anthropologues, de leurs analyses, pour des ONG dont le leitmotiv, que ce soit en situation de conflit, de pauvreté ou de catastrophe naturelle, est d’aider le mieux possible les populations ? La question est facile à poser, mais il n’est pas si simple d’y répondre. »
Et tout d’abord, de quelle anthropologie parle-t-on ? Les acteurs de l’aide humanitaire et du développement réunis dans ce numéro s’accordent pour rejeter une certaine approche culturaliste en anthropologie qui, comme le note Rony Brauman, président de la Fondation MSF, « enferme des sociétés dans une représentation figée, fermée, sous l’emprise des traditions. […] Cette conception, qui confère à l’anthropologue la capacité de nous dévoiler des fonctions sociales cachées, ne correspond pas à nos attentes » 2. Au contraire de cette première vision, un second type de collaboration est valorisé : une anthropologie « dynamique, qui intègre l’histoire, la politique, qui voit les sociétés ouvertes et en mouvement, et qui nous aide à mieux nous situer », nous dit encore l’ancien président de MSF.
Mais qu’attend-on de cette anthropologie ? A lire les auteurs de ce numéro et écouter les participants au débat, la demande des professionnels de l’aide est double et renvoie aux deux principales caractéristiques de l’anthropologie du développement et de l’aide humanitaire :
• l’anthropologie fait partie de la panoplie des outils mobilisés par les acteurs de l’aide, que cela soit en phase de mise en œuvre ou d’évaluation de leurs activités ;
• mais elle produit également certaines des analyses critiques les plus radicales sur les activités d’assistance 3.
On pourrait s’étonner de cette dernière caractéristique mais, comme le rappelle Philippe Ryfman de l’université Paris I, « une des spécificités des organisations humanitaires est précisément leur capacité à porter un regard critique sur leurs pratiques, sur le sens de leur action, leurs projets, leurs programmes. Il y a un très grand enjeu à vouloir, non seulement maintenir cette caractéristique, mais la renforcer et la développer. De ce point de vue, des approches croisées multidisciplinaires dans lesquelles les anthropologues accepteraient de s’insérer, pourraient contribuer à maintenir et à renforcer cette capacité d’autocritique et de travail critique permanent sur ce qu’elles font, ce qu’elles sont et la manière dont elles fonctionnent. Ainsi, les approches et les apports de l’anthropologie sont importants, non pas pour porter des jugements, mais pour renforcer et développer ces capacités de critique et d’autocritique ».
Pour répondre à ces attentes, « les anthropologues du contemporain ont acquis, sur un certain nombre de thèmes et de zones, une longue expérience de terrain à partir de laquelle ils peuvent dialoguer avec les humanitaires » affirme Michel Agier, anthropologue à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Mais pour cela, souligne-t-il avec force, « il ne faut pas qu’ils soient mis en situation de répondre à des commandes d’organisations – agences onusiennes ou ONG – qui soient du type : “Décrivez-nous en six mois telle ethnie parce que nous rencontrons des blocages culturels”ou “expliquez-nous pourquoi il y a de la pauvreté ici et pas là-bas” ! Dans ce cas, on n’est plus en condition de faire une anthropologie digne de ce nom. Il faut que l’anthropologue garde la maîtrise de sa problématique, son autonomie intellectuelle et théorique. A cette condition, l’anthropologie peut favoriser la critique et l’autocritique, qui existent déjà dans les organisations humanitaires ».
Ce faisant, « il faut prendre garde à qui et à quoi sert la déconstruction de pratiques alternatives si elle ne
s’accompagne pas, pour les anthropologues, du fait de se salir les mains » met en garde Cécile Rousseau. Professeur à l’université canadienne Mc Gill et directrice d’une clinique de psychiatrie transculturelle, connue pour son travail auprès de demandeurs d’asile, de réfugiés et de victimes de torture, elle a une longue habitude de collaboration avec des anthropologues. A ce titre, elle affirme fortement que ces derniers doivent renoncer à une supposée neutralité, que leur participation à la construction et reconstruction sans fin des pratiques est une condition du dialogue avec les praticiens. Ce travail en commun est au cœur de ce que propose Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre (CHS La Verrière) : « Essayons, ensemble, de quitter les leurres dont on n’a pas besoin. Regardons une certaine réalité en face, acceptons ces zones un peu troubles et essayons de les subvertir un petit peu ! Nous ne sommes pas dans le jugement, qui est un acte d’autorité. Nous sommes dans la subversion, qui est un acte politique majeur ».
Cela rejoint le souci des ONG de ne pas avoir en face d’elles des anthropologues qui seraient « déconnectés » du terrain et des enjeux des missions humanitaires. Joseph Dato, de Médecins du Monde, l’affirme haut et fort : « Les anthropologues qui nous ont rejoint portent des missions, que ce soit sur l’alcoolisme en Mongolie 3 ou sur l’acceptabilité des programmes de développement au Yémen. Sur les « petits peuples » – les Mokens du sud de la Birmanie ou les Papous en Nouvelle-Guinée – ce sont encore une fois des anthropologues et des sociologues qui nous appuient sur la question de la santé des populations. » Que les anthropologues mettent la main à la pâte et que les humanitaires acceptent la critique (et non pas seulement l’autocritique, pourrait-on ajouter), semble être la double condition pour que les uns et les autres puissent travailler ensemble. C’est dans cette perspective que se situe également Carl Kendall, anthropologue à l’université américaine de Tulane et qui appuie depuis trente ans des ONG américaines d’aide humanitaire et de développement en Amérique latine, en Afrique et en Asie : « De par mon expérience, confirme-t-il, je constate que les ONG apprécient le regard que les anthropologues sont capables d’apporter. Les projets d’aide échouent quand on perd de vue les bénéficiaires. L’anthropologie, entre autres sciences sociales, peut permettre de s’assurer qu’ils restent prioritaires et que l’assistance qui leur est apportée fasse sens ».
Plus généralement, « le grand intérêt de l’anthropologie est de ramener du chaos, de la complexité, du mouvement, d’ébranler les certitudes et d’égratigner le statut de certains savoirs experts », propose Cécile Rousseau. « La possibilité pour les praticiens, grâce à des travaux anthropologiques, de se référer à un univers culturel qui questionne leur ignorance – et donne donc à l’autre une position de sujet – est au moins aussi importante que l’introduction de signifiants culturels. Ceux-ci peuvent permettre de mieux
comprendre, mais cela devient dramatique quand les connaissances provenant de l’anthropologie sont réutilisées comme une autre forme de savoirs experts, encore plus “esthétiques” que les savoirs médicaux et scientifiques. Je pense qu’il y a là un risque d’escalade en expertises, presque une violence dans l’imposition de ces savoirs. L’anthropologie doit donc avoir pour rôle d’ébranler le pouvoir des intervenants, d’introduire un discours raisonnable parce que le doute ouvre un espace à la subjectivité de l’autre ». Une vision partagée par Joseph Dato, pour qui « les anthropologues ont cette qualité de nous inviter à faire en quelque sorte aggiornamento sur nos propres présupposés en nous proposant des outils de décodage pour comprendre les dynamiques de changement qu’une guerre, par exemple, engendre sur une population, comment elle se restructure et comment nous pouvons, nous humanitaires, nous
positionner dans ce contexte ».
Ce dialogue entre anthropologues et praticiens de l’aide humanitaire et du développement se poursuit dans les articles proposés dans ce dossier. Dans ces textes, nous avons demandé aux auteurs de partir d’une ou de plusieurs de leurs expériences personnelles de terrain. Ils ont accepté de se plier à cet exercice pourtant difficile en quelques pages et nous les en remercions.
Cinq articles de professionnels de l’aide humanitaire et du développement ouvrent le dossier, avec des expériences très diverses à l’image de la variété propre à ces secteurs.Didier Boissavi, expert en eau pour une agence de développement onusienne au sud-est de la République du Congo, commence par nous montrer les apports potentiels d’analyses anthropologiques pour des programmes d’hydraulique rurale. Dans de tels programmes, les équipements fournis ont besoin d’une pérennisation de leur entretien afin de réduire les risques sanitaires et les maladies hydriques. Pour cela, la participation d’anthropologues pourrait être essentielle, selon Didier Boissavi, à la fois dans la phase d’élaboration et de mise en œuvre des activités d’assistance. Marie-Laure Deneffe et Marie-Ange Vincent nous montrent ensuite comment un groupe de professionnels, ici le groupe « Amérique latine » de Médecins du Monde, tente de transformer ce type d’appel individuel en une volonté collective de réfléchir ensemble aux formes de collaboration les plus pertinentes et aux outils méthodologiques disponibles. Dans l’article suivant, un autre groupe de professionnels de la même ONG, le groupe « Minorités ethniques », mû depuis de longues années par une telle volonté et dont nombre de missions sont portées ou nourries par des anthropologues, dresse un état des lieux des principales interrogations et difficultés qu’il a rencontrées au fil des ans dans ses activités auprès de minorités ethniques telles que les Nénètses et les Tchouktches de Sibérie, les Yanomami du Brésil ou les Tibétains. Les deux articles suivants se penchent plus spécifiquement sur des programmes d’aide d’urgence. Si Agnès Coutou, chargée des affaires humanitaires pour Médecins Sans Frontières au Darfour, souligne avec les auteurs précédents l’intérêt que peut présenter l’anthropologie pour appréhender les spécificités des contextes d’intervention des acteurs humanitaires, elle en montre surtout la richesse en tant qu’« outil de distanciation sur nos propres pratiques et discours ». Françoise Duroch, également de Médecins Sans Frontières, explique les motivations des équipes MSF qui font appel aux services d’anthropologues et insiste sur les apports de certaines des études qui ont été commanditées par l’ONG autant que sur leurs limites en regard des attentes des acteurs de terrain.
Dans une seconde partie du dossier, ce sont cinq anthropologues qui participent au débat, avec des réflexions ancrées, elles aussi, dans leurs expériences de terrain. La diversité des perspectives adoptées par les auteurs reflète l’hétérogénéité des approches possibles en anthropologie de l’aide humanitaire et du développement. Un sixième auteur, sociologue, a été convié à partager avec nous son expérience ; une façon de rappeler que l’anthropologie n’a évidemment pas l’apanage de ce type de collaboration et qu’une réflexion globale aux sciences sociales et à leur méthodologie dans des projets d’aide humanitaire et de développement s’impose.
Dans le premier texte, Philippe Lavigne-Delville, anthropologue et directeur scientifique du GRET, nous montre comment son travail a entre autres pour objectif d’aider les développeurs à anticiper les risques de conflits fonciers dans des aménagements hydro-agricoles. Dans une optique opérationnelle et à partir d’un exemple concret, il nous montre comment un projet de recherche appliquée peut se mettre en œuvre dans ce domaine, quelles sont les démarches d’intervention utilisées et quels en sont les résultats pour les développeurs et les villageois. Toujours dans l’optique d’une participation à la mise en œuvre de projets de développement, Blandine Destremeau, sociologue du CNRS, partage avec nous une de ses expériences d’accompagnement d’un projet de Médecins Sans Frontières au Yémen. Elle nous montre comment elle a été sollicitée pour aider l’ONG à comprendre l’ensemble des dispositifs dans lequel elle était impliquée dans le pays, et à faire des propositions pour améliorer la prise en charge sanitaire des plus pauvres. Troisième texte relatant une expérience de recherche appliquée, demandant cette fois une enquête transnationale, l’article de Francine Saillant et de Patrick Fougeyrollas, de l’université canadienne de Laval. Les deux anthropologues nous font part d’une étude sur et pour l’ONG Handicap International et l’un de ses partenaires brésilien, l’ONG Vida Brazil située à Salvador de Bahia,
destinée à éclairer le partenariat entre les deux ONG. Dans une toute autre perspective, l’article de Mariella Pandolfi, anthropologue à l’université de Montréal, au Québec, nous fait partager son expérience en Albanie et au Kosovo à la fin des années 1990 et réussit, en quelques pages, à nous plonger à la fois dans la tourmente de la guerre et des actions humanitaires qui furent déployées dans la région et les dilemmes de l’anthropologue qui s’y trouve confrontée. Comment vivre et témoigner de la guerre des autres, sans voyeurisme ni indécence ? Et, si un des angles d’analyse de l’anthropologie de l’aide humanitaire et du développement peut être, comme le dit Michel Agier, d’analyser « quel nouveau monde, quels nouveaux contextes se créent, quels nouveaux espaces de pouvoir, de changement se développent dès l’instant où une intervention humanitaire existe et crée son espace », comment affronter puis transmettre les violences de ce nouveau monde ? Un angle encore différent est choisi par Bernard Hours, anthropologue à l’IRD, auteur depuis des années d’analyses très critiques sur ce qu’il nomme « l’idéologie humanitaire». Une radicalité que ne partage pas Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin à Paris XIII, qui clôt ce dossier. En revenant sur les conditions historiques de la rencontre des
anthropologues et des praticiens de l’urgence, il en appelle à un dialogue constructif.
Le débat, dont nous avons fait ensemble un état des lieux dans ce dossier, est récurrent. Les collaborations discutées ici sont anciennes. Le recours à des anthropologues est certes assez récent dans les ONG d’urgence, mais c’est une pratique largement répandue dans les grandes agences de développement, en particulier depuis les années 1970 (pour une analyse de ces collaborations, tant sur des projets de développement que d’aide humanitaire, je renvoie à l’excellent ouvrage de Jean Copans4, paru récemment). Il ne faudrait pas oublier les acquis et les méthodes de décennies de réflexion et de collaboration entre anthropologues et professionnels de l’aide. Si cette histoire faite de relations aussi houleuses que fructueuses demande sans aucun doute à être soumise à réinterrogation à l’aune des nouvelles réalités d’un monde globalisé, on ne peut en faire table rase, au risque de se laisser prendre à une dépolitisation des analyses de l’aide dont cette amnésie peut être porteuse.
L’auteur
Laëtitia Atlani-Duault, qui a coordonné ce dossier, est maître de conférences en anthropologie à l’université Lyon II. Elle travaille également comme consultante depuis 1993 pour des ONG et agences internationales d’ aide humanitaire et de développement. Elle est l’auteur de Au bonheur des autres. Anthropologie de l’aide humanitaire (Société d’ethnologie, 2005) et prépare actuellement avec Laurent Vidal, anthropologue et directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), un ouvrage sur l’anthropologie du développement et de l’aide humanitaire, à paraître en 2008.
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1 Organisé le 31 mai 2007.
2 Brauman R., « L’anthropologie à MSF, un luxe pour l’opérationnel ? », 2005, TAG, n°7, p. 3.
3 Copans J., Développement mondial et mutations des sociétés contemporaines, Armand Collin, 2006.
4 Lire Gaëlle Lacaze, « La lutte contre l’alcoolisme en Mongolie », Humanitaire, n°17, p. 94-103 (note de la rédaction).
4 Op. cit., p. 3.