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Journal des donateurs   25 ans d'engagement


FIDÈLES, DEPUIS 25 ANS

A l'occasion de son 25e anniversaire, Médecins du Monde a décidé de raconter son histoire.
Celle d'hier, celle d'aujourd'hui, peut-être même celle de demain. Pour cela nous avons laissé la paroleà ceux qui ont soigné, accompagné, écouté les peuples d'ici et de là-bas. A ces «Instants choisis» se mêlent les grands thèmes et les dates qui ont ponctué le chemin parcouru (p. 4 à 19). L'action de terrain n'est pas la seule déclinaison possible, comme le montrent les différentes campagnes de témoignages menées
jusqu'à présent (p. 20-21).
C'est bien sûr grâce à votre soutien, à celui des bailleurs ou des entreprises que nous avons pu accomplir nos missions en toute indépendance (p. 22-23).
Et demain, nous poursuivrons nos combats (p. 3), sans relâche, mais toujours avec la même ferveur (p. 24).

LES CATASTROPHES NATURELLES

« Toute la ville était sous le choc ! »

« Nous avons été parmi les premières associations internationales à arriver à Banda Aceh, en Indonésie, quatre jours après le tsunami. Je me souviens de cette période comme d'un film au ralenti, avec cette multitude de gens calmes, hagards même qui venaient vers nous simplement pour voir du monde. Dès l'aéroport, nous avons été saisis à la gorge par l'odeur de mort qui y régnait… Pourtant l'équipe est immédiatement partie évaluer les besoins. Dans le centre-ville, la plupart des bâtiments avaient été épargnés par le tremblement de terre. La population rescapée était installée un peu partout dans des bâtiments publics ou sous des abris de fortune en toile. Puis soudain, au détour d'une rue, il n'y avait plus rien. Maisons, écoles, échoppes… tout avait été emporté par le raz-de-marée… C'est au vide qu'il avait laissé que nous avons pris toute la mesure de la catastrophe ! Le jour même, nous avons décidé d'organiser des cliniques mobiles dans les différents quartiers de la ville et de la périphérie, afin d'aller secourir les blessés et les personnes choquées là où ils se trouvaient. »
Vincent Cauche, coordinateur de la mission d'urgence à Banda Aceh, en Indonésie

« Tout avait été emporté par le raz-de-marée »

Les moyens de l'urgence en constante évolution

Des inondations au Salvador en 1981 au récent tremblement de terre au Pakistan, Médecins du Monde s'est toujours mobilisé pour les grandes urgences humanitaires, notamment les catastrophes naturelles. Mais les moyens et le temps de réactivité ont considérablement évolué. « En 1982, il a fallu deux jours pour apprendre qu'il y avait eu une inondation au Nicaragua, trois jours pour que j'atteigne la capitale avec 4 malles médicales et un logisticien, et encore trois jours pour nous rendre auprès des victimes, en utilisant les bus, camions et ânes locaux car nous n'avions pas de véhicule, » se souvient le docteur Carlos Wandscheer, bénévole de longue date. « Nous étions plus dans la post-urgence que dans la véritable urgence et, faute de moyens, nous mobilisions au maximum les ressources locales ! »
Le grand tournant a eu lieu en 1998, avec la création du Desk Urgence. « L'association a pris la décision de se recentrer sur l'urgence, peu à peu délaissée au profit de missions de développement, et de gagner en efficacité », souligne Thomas Durieux, responsable du Desk Urgence. Ce département comprend une équipe de 14 personnes spécialisées dans l'urgence et immédiatement opérationnelles, des stocks médicaux et logistiques suffisants pour secourir 180.000 personnes durant un mois et pré-positionnés pour le départ. Une réserve financière a également été constituée pour répondre à une catastrophe naturelle sans attendre le soutien des donateurs et des bailleurs internationaux.
Résultat, en décembre 2003 lors du tremblement de terre en Iran et un an après lors du tsunami en Asie, Médecins du Monde était l'une des premières associations sur place, trois jours après la catastrophe, avec un avion transportant une équipe de 15 personnes et 30 tonnes de matériel : des véhicules, des kits médicaux et des kits d'hygiène pour secourir des dizaines de milliers de personnes !
Philippe Granjon

La formation du personnel local

Les étudiants, vecteurs de reconstruction

« Mes journées de travail sont partagées entre la logistique du bureau, les rendez-vous aux ministères et, ma préférence, les visites des cliniques qui me permettent de rester en contact avec la population. On a une super équipe, fidèle à l'association, qui aime vraiment son travail et sur laquelle repose toute la mission. Pourtant, il manque encore de tout ici : j'ai même dû écrire, en 1994, un manuel largement illustré et traduit en dari, destiné aux infirmiers. Le rôle des ONG est d'impulser une autonomie suffisante aux Afghans pour qu'ils n'aient plus besoin de nous. D'ailleurs, quand je vois les étudiantes sages-femmes se former dans nos cliniques, je suis pleine d'espoir. Je suis persuadée qu'il faut composer avec ces générations-là. C'est grâce à elle, selon moi, que se fera le vrai processus de reconstruction de ce pays qui est devenu un peu le mien. » Florence Maurin, coordinatrice médicale sur la mission de soutien des centres de santé maternelle et infantile à Kaboul et à Herât.

« Notre rôle est d'impulser une autonomie suffisante aux Afghans »

25 ans d'intervention en Afghanistan

« L'humanitaire, depuis les années 70, consiste à accompagner toute personne dans son humanité et dans son droit. Voici la base de notre combat malgré l'évolution d'un pays qui pose depuis trente ans des problématiques nouvelles. 4 périodes humanitaires ont ponctué notre histoire. La première coïncide avec l'ère soviétique et notre combat était de rétablir un accès aux soins, comme ce fut aussi le cas durant la guerre des moudjahiddines. La troisième, celle des talibans, a fait de nous la voix des sans-voix, une fenêtre ouverte aux Afghans sur le monde. Puis, il y a aujourd'hui, la liberté retrouvée. Elle s'est faite par un appel d'air humanitaire extraordinaire de 3 ans, avant que cela bascule dans le politico-humanitaire. Notre travail n'est plus le même : ma plus grande richesse a été de pouvoir donner aux Afghans du respect d'eux-mêmes, ce que ce système néglige. »
Guy Caussé, responsable des missions de santé maternelle et infantile

« …pouvoir donner aux Afghans du respect d'eux-mêmes… »

La formation, un geste essentiel

« Les formations aux personnels locaux sont apparues dès le milieu des années 80, après les premières missions d'urgence » rappelle Michel Brugière, directeur général de l'association. Elles existent aujourd'hui dans la plupart des missions. A leurs débuts, elles étaient destinées à des « agents de santé villageois », apprenant aux hommes à répondre aux maladies principales comme le paludisme et enseignant aux femmes les gestes essentiels de l'accouchement. Puis elles se sont développées et précisées autour de trois axes : la formation aux soins d'urgence comme les gestes préhospitaliers à Naplouse, au VIH avec la prescription d'antirétroviraux et à la chirurgie. Aujourd'hui, de nombreux infirmiers, médecins ou agents de santé sont formés en vue d'améliorer la qualité des soins aux populations et de devenir autonomes en vue d'un désengagement.

Intégralité de l'entretien avec Guy Caussé

J'aime la phrase de Camus qui écrit dans La peste : « L'histoire des hommes nous concerne tous ». L'humanitaire, depuis les années 70, consiste bien à accompagner toute personne dans son humanité et dans son droit. Il accompagne dans le malheur et tente de redonner les repères essentiels : la dignité et la défense des droits des personnes qui ont perdu tout cela : le droit à la liberté, à l'éducation, à la paix, à l'égalité, à la famille et finalement le droit au bonheur. Voici la base de notre combat et c'est toujours ce que l'on a essayé de mettre en pratique malgré l'évolution d'un pays comme l'Afghanistan qui pose depuis ces trente dernières années des problématiques nouvelles.
« On devait sans cesse s'adapter aux conditions et ça nous paraissait normal. La médecine était extrême. »
Pendant l'ère soviétique, notre combat humanitaire était simple parce que le sens donné à notre présence était légitimé par les gens, ils prenaient en compte notre courage et le fait d'être là faisait d'eux des gens « non oubliés du monde ». Notre immersion était complète dans leur vie quotidienne. Nous étions avec les équipes afghanes qui nous protégeaient et travaillaient avec nous. La rupture avec le monde extérieur - car nous étions sans aucun moyen de communication - pouvait se faire sur des périodes de six mois. Par exemple, on a appris la chute du mur de Berlin quatre mois après, mais ce qu'on partageait ici au quotidien contribuait à combler ce silence. On faisait une médecine d'urgence la plupart du temps et notre capacité médicale était mise à l'épreuve. Lors de notre première mission, on était appelé uniquement pour les accouchements difficiles et sur place, dans les maisons, on faisait de la chirurgie et des anesthésies générales. On devait sans cesse s'adapter aux conditions et ça nous paraissait normal. La médecine était extrême. Lors d'une mission, on était une équipe de deux avec une femme qui n'avait jamais fait d'accouchement. Dans ce genre d'opération, les femmes sont en premières lignes, car il s'agit d'une médecine « intime ». Moi, j'essayais toujours de rentrer dans la chambre, mais s'il arrivait que le frère ou l'oncle soit là et refuse ma présence, je devais donner les consignes de ce qu'il fallait faire à travers la porte. Pour cette mission, j'ai réalisé une cinquantaine d'accouchements. Vingt enfants sont morts. Je considère cette mission comme un succès : j'ai réussi à sauver toutes les mères.
A cette période, il se passait dans cette atmosphère d'urgence, des choses extraordinaires tout de même. Il y a cette histoire que je trouve très étonnante et finalement qui résume bien les conditions de travail. A l'époque, je travaillais dans un village très isolé. Une femme, inanimée, sur le point d'accoucher était en danger de mort à cause d'une infection utérine. Son cas était trop grave pour que je puisse la soigner sur place. Seuls les médecins russes de l'hôpital de Ghazni, à 30 kilomètres de là, avaient l'équipement nécessaire pour la sauver. Je l'ai mise sur la remorque d'un tracteur qui passait, en ayant pris soin de remettre au chauffeur une lettre diagnostiquant l'état de santé de la femme. J'avoue que la cas était désespéré… Mais, un mois après, en repassant devant sa maison, je l'ai revue avec son bébé dans les bras. Elle me salue et me tend un papier. C'était la lettre du médecin russe qui disait que l'intervention s'était bien passée. C'était quasiment surréaliste, mais tout était comme ça.
Les villages continuaient à vivre au rythme des saisons et il y avait des résistants qui allaient chaque jour lancer des attaques armées. La guerre était donc quotidienne. On travaillait sous les tirs de roquettes russes et il fallait composer avec les atterrissages de leurs hélicoptères venus pour mettre les villages à feu et à sang. Notre rôle était de former des chirurgiens, des anesthésistes, des vaccinateurs, des infirmiers. L'humanitaire savait, par une dynamique éducative, laisser une meilleure trace : soigner n'est pas la seule fonction de l'humanitaire. Et notre travail ne s'arrête pas aux frontières du pays. Une fois rentrés en France, nous nous devions de témoigner pour faire entendre la voix de ces populations. L'Afghanistan de cette époque était ce que j'ai appelé a posteriori le royaume de l'insolence.
« C'était une période sombre et noire qui fait l'honneur de l'humanitaire »
Je passerai la période de 1989 à 1992 pendant laquelle les Russes partent et où le pouvoir afghan communiste de Najibullah, protégé par les Nations Unies, se confronte à la résistance des moudjahiddines. Cette protection lui a valu d'être capturé par ces derniers, pendu puis exhibé sur la place publique.
Nous arrivons alors à la période qui va de 1992 à 1996 : la libération de Kaboul et la guerre civile. L'Afghanistan devint le royaume de la désespérance. Les trois quarts de Kaboul furent éclatés. La communauté internationale laissait les Afghans se déchirer au profit de pouvoirs claniques où dominaient les pro-pakistanais.
Nous travaillions à cette époque sous les bombes et nous étions très seuls. C'était très dur, particulièrement parce que le pays n'avait aucune audience auprès des forces internationales. Pour nous, ce fut une période de travail intense. Nous avons, par exemple, été les premiers à construire un pont aérien grâce aux hélicoptères du commandant Massoud. Ce ne fut pas chose facile, mais nous voulions en fait rapatrier plusieurs tonnes de médicaments sans se faire piller par les différents postes de contrôles. Ce fut une mission d'une grande importance car rien ne rentrait dans Kaboul. Seuls MDM, MSF et le CICR travaillaient à Kaboul. C'était une période sombre et noire qui fait l'honneur de l'humanitaire car c'est la période de l'humilité, puisque nous n'avions aucun soutien. C'est d'ailleurs à ce moment que nous avons commencé à ouvrir les dispensaires pour les enfants.
« Nous avions compris que les talibans trouveraient toujours quelque chose pour que les femmes n'aient pas accès aux soins »
Au royaume de la désespérance a succédé celui du silence. Les gens étaient fatigués de cette guerre civile, dans laquelle les Pakistanais instrumentalisaient les Pachtounes pour qu'ils puissent reprendre le pouvoir. L'ouverture sur le monde pour le Pakistan passe par l'Afghanistan, ce qui lui permet de s'assurer une base arrière solide avec un gouvernement pro-pakistanais. Dans ce contexte, les talibans sont apparus en vrais libérateurs, avec une remise en ordre du pays dans un cadre religieux, mais sans aucune ambition ni programme politique. Leur seule promesse était, après l'établissement d'un certain ordre, de remettre le pouvoir au peuple. Mais évidemment, il n'en fut rien. En dépit de désaccords religieux, la communauté internationale se contentait de cette nouvelle stabilité et maîtrise du pays. Le pouvoir taliban s'est alors rapidement propagé sur l'ensemble du pays : le coran dans une main, la kalachnikov dans l'autre, un sac de dollars sur le dos et une fleur de pavot au fusil. La seule résistance qu'ils trouvèrent sur leur route fut celle du Commandant Ahmed Shah Massoud en lutte contre ce régime religieux, intégriste et totalitaire. Le pays était devenu une prison pour tous. Les seules ONG alors présentes étaient soumises aux mêmes contraintes imposées par les talibans à la population (descentes dans nos maisons, fouilles, mais aussi des prises d'otages). Ils nous méprisaient, mais ils toléraient notre présence car nous faisions une part du travail qui leur était utile. Nous soignions les blessés et pendant ce temps, ils pouvaient faire la guerre. Dans quelles mesures n'étions-nous finalement pas complices de ce pouvoir ? Notre réponse était d'être aussi présent du côté de la résistance, mais nous nous devions de rester près de la population soumise à la terreur talibane.
A l'époque, Kaboul était une ville morte, très peu de voitures circulaient dans la rue, seuls quelques vélos, et surtout aucune femme n'était visible. A l'hôpital Ali-Abad, les talibans rendaient notre travail impossible. Comme ils avaient interdit l'accès des femmes à l'hôpital, nous avions d'abord réussi à leur proposer de construire un mur d'enceinte pour éviter la mixité. Une fois ce mur érigé, ils ont exigé que nous peignions les vitres en bleu. Ce travail réalisé, il fallait encore que les cantines soient séparées : une pour les femmes, une pour les hommes. Cette exigence plus contraignante fut exaucée, mais ce ne fut pas encore suffisant. Quand ils ont demandé de construire des morgues séparées, nous avions compris qu'ils trouveraient toujours quelque chose pour que les femmes n'aient pas accès aux soins. Il fallait que nous dénoncions cette prise d'otage d'une population pour des convictions religieuses. Des campagnes de communication sur la situation notamment des femmes ont été réalisées en France et en Occident. Mais l'incompréhension culturelle était trop grande. J'ai rencontré un jour un mollah qui m'expliquait en toute sincérité que l'Occident ne respectait pas les femmes. Il me dit : « Dans le coran, la femme est un diamant unique qu'il faut protéger. En France, vous faites courir les femmes nues dans les jardins… ». Il parlait en fait de femmes faisant du footing dans les parcs. Je crois pouvoir dire que ma grande souffrance a été de ne pas avoir pu communiquer avec eux davantage. En ne leur parlant pas, on les diabolise. Le conflit ne peut s'apaiser de la sorte.
« Les projets de la reconstruction doivent être pensés à long terme et non pas en quelques mois et beaucoup de dollars »
Aujourd'hui, nous sommes face à un autre Afghanistan avec un autre type d'humanitaire. La libéralisation du pays s'est faite par un appel d'air humanitaire extraordinaire. Beaucoup d'ONG sont entrées dans tout le pays à ce moment-là. Après vingt-trois années de guerre, on se disait que ce pays nous était enfin accessible et qu'on allait pouvoir apporter de l'aide nécessaire. Les MDM Portugal, Canada, Espagne, etc. nous ont rejoints. Ce grand élan humanitaire dura trois ans, avant que tout bascule dans le politico-humanitaire pour canaliser et contrôler nos actions. Les grands bailleurs ont demandé au gouvernement afghan de servir d'intermédiaire avec les ONG. Depuis, on ne fait plus le même travail. La plupart des ONG sont mises sous tutelle d'un pays qui ne favorise pas l'émergence de l'autorité afghane. Il reste encore beaucoup à faire, et cela va mettre du temps. Les projets de la reconstruction doivent être pensés à long terme et non pas en quelques mois et beaucoup de dollars.
A l'heure actuelle, je peux dire que ma plus grande richesse a été de pouvoir donner aux Afghans du respect d'eux-mêmes, ce que le système actuel tend à oublier. Pour faire de l'humanitaire, il faut de l'humilité et de la ténacité. Et puis ici, il y a une telle richesse du cœur, que l'on oublie toutes les contraintes quotidiennes. Mais attention, les Afghans ne sont pas des anges, ils sont capables d'avoir une kalachnikov sur l'épaule et de tenir une rose dans la main qu'ils vont humer toute la journée avec sensualité. C'est un peuple de poètes et de musiciens, mais aussi un peuple de guerriers. Chaque soleil a ses ombres.
Propos recueillis par Jane Birmant et Nicolas Hossard