Tribune Vers une révolution safran en Birmanie ?
Dr Pierre Micheletti, Président
Dr Françoise SIVIGNON, Responsable de mission
Jusqu’où la population birmane va-t-elle pouvoir défier le pouvoir militaire ? Coincé entre les deux géants indien et chinois, le pays est-il entrain de se réveiller après plus de 40 années de dictature ?
Il est désormais possible de se poser la question, après les manifestations ayant regroupé jusqu’à 100.000 personnes dans la capitale Rangoon et le début de répression violente qui se fait jour. De telles démonstrations réunissant les moines bouddhistes aux robes rouge et safran et des civils n’ont pas eu lieu depuis 1988, époque de répression sanglante. Les jeunes moines par la voix de la Burma Monks Alliance demandent à la population à les rejoindre pour "faire tomber pacifiquement la dictature militaire".
Les militaires birmans ont toujours considérés que des annonces surprises à la population constituaient un avantage « tactique ».En effet, les annonces de hausses massives du prix des carburants et du gaz –jusqu’à 500% - ont surpris et mis en colère une population qui vit à 90% sous le seuil de pauvreté. Ces hausses de prix surviennent alors que, depuis Janvier 2007, la campagne « à cœur ouvert » de Génération 88 , opposition étudiante qui s’est organisée depuis la dernière grande répression militaire, a recueilli 500.000 lettres de doléance sur les conditions de vie des birmans après avoir sillonné le pays.
Du fait de sa grande proximité avec la population et de sa présence ancienne dans le pays, Médecins du Monde constate aussi la lente dégradation des conditions de vie et le très lourd tribut payé par l’ensemble des citoyens après 40 ans de pouvoir militaire. Comme les 70 autres organisations de solidarité internationale, Médecins du Monde agit sous la surveillance étroite de comités de coordination locaux crées en mars dernier et destinés à renforcer le contrôle de l’aide humanitaire. L’extrême lenteur administrative se combine à des difficultés de déplacements lorsqu’il s’agit d’obtenir les précieuses autorisations de transport nous permettant d’acheminer hommes et médicaments.
Médecins du Monde offre aux plus marginalisés, personnes se prostituant et usagers de drogue, une prise en charge sanitaire et psychosociale dans la capitale Rangoon et dans l’Etat du Kachin au Nord. Nous constatons tous les jours des difficultés croissantes à cette prise en charge parallèlement à un état de délabrement sanitaire du pays. A titre d’exemple, la prise en charge des usagers de drogue qui constituent l’essentiel de nos bénéficiaires dans l’Etat du Kachin au Nord est de plus en plus difficile et la collaboration avec les autorités sanitaires entravée de multiples contraintes. Parmi les usagers de drogue, ceux qui bénéficient d’une prise en charge thérapeutique de leur infection au VIH et d’un traitement de substitution aux opiacés par la Méthadone sont les plus exposés. Harcelés par la police, ils hésitent à rejoindre nos dispensaires et leur prise en charge sanitaire et psychosociale s’avère certains jours difficile à maintenir. L’absence totale d’alternative de soins dans ce pays qui ne consacre que 0.4% de son PIB au secteur de la santé rend ce constat encore plus problématique : les hôpitaux sont sous-équipés, les soignants mal formés et la qualité des médicaments en circulation laisse à désirer. On assiste donc à une flambée des maladies « de la pauvreté » que sont en particulier la tuberculose, le paludisme et les infections respiratoires. En effet le Myanmar, le « pays merveilleux », consacre moins de 10 USD par an et par personne au secteur santé contre 160 USD chez son voisin thaïlandais.
Il est un autre constat fait par les équipes de Médecins du Monde sur le terrain : celui de besoins croissants en nourriture. Encore marginal il y a quelques années, le mauvais état nutritionnel des personnes accueillies dans nos dispensaires nous a conduit à intégrer un apport en nourriture dans nos programmes. Les acteurs locaux constatent également que l’age des personnes se prostituant diminue depuis quelques années, témoin indirect de la grande précarité dans laquelle vivent ces très jeunes filles pour lesquelles la prostitution dans les liquor-shops ou les guest-houses constitue le seul moyen de survie.
Les contraintes qui pèsent sur nos activités se sont majorées depuis quelques jours, nous obligeant à ne conserver que les soins essentiels et la distribution de médicaments.
Devant ce constat dramatique d’un pays brimé depuis plus de 40 ans et qui laisse depuis quelques semaines poindre sa désobéissance à la dictature militaire, quelle sera la réponse des gouvernants ? Quelle protestation coordonnée peut naître des pays de la région et de la communauté internationale qui s’est réunie cette semaine à New York ? L’appel du CICR à une condamnation internationale du Myanmar en Juin 2007 n’ayant eu aucune répercussion, le peuple Birman, sous la houlette pacifique des robes safran des moines, peut-il espérer le soutien d’une communauté internationale jusqu’à présent bien trop pâle ?