Top menu



Home / / / Un anniversaire sans goût de fête




Tribune   Un anniversaire sans goût de fête


Le 19 juin Mme Aung San Su Kyi, figure emblématique de l'opposition birmane fêtera son 61ème anniversaire. Une année de plus passée en résidence surveillée pour la « Lady ». La onzième du genre pour elle. Une année de plus à voir inexorablement le pays s'enfoncer dans une dramatique épidémie de Sida qui déborde aujourd'hui ses frontières.
Le Sida frappe en effet durement la Birmanie et met le pays et ses dirigeants en difficulté par trois mécanismes distincts : l'ampleur dévastatrice de l'épidémie touche aujourd'hui la population générale, et l'armée, garante du maintien du pouvoir, paie un lourd tribut. Du fait des modes de contamination, l'épidémie remet fortement en cause, en interne comme vis à vis des pays voisins, la production et la consommation d'héroïne, source importante de revenus de l'économie nationale. Enfin la Chine, principal soutien régional du régime, court un risque sanitaire majeur de par ses liens privilégiés avec ce pays. Aussi hermétiques que soient les frontières, elles laissent passer le virus et, aujourd'hui, la Birmanie est un danger pour les populations des Etats voisins du fait des caractéristiques de la transmission de la maladie dans cette partie de l'Asie.

En Birmanie (rebaptisée Myanmar, "Pays Merveilleux" en 1988) le premier dépistage du VIH est réalisé en 1985 à l'instigation des autorités militaires, et le premier cas est détecté en 1988.
L'épidémie atteint désormais la population générale. Si le gouvernement estime à 180 000 le nombre de personnes vivant avec le virus du SIDA, les estimations d'ONUSIDA considèrent que fin 2005 il y avait 360 000 séropositifs. Il est réaliste de considérer aujourd'hui qu'au moins 420 000 personnes sont touchées et que la prévalence est supérieure à 1% pour l'ensemble de la population birmane.
Le virus touche plus particulièrement les groupes à risques (toxicomanes, estimation basse de 38% infectés, et travailleuses du sexe, 25% considérées comme infectées sur Yangoon, la capitale) mais le pont vers la population générale est désormais établi.
Si la toxicomanie est le moteur initial de l'épidémie (entre 150 0000 et 250 000 injecteurs estimés dans l'ensemble du pays, l'injection d'héroïne est à 0,3 euro) la fréquentation des différents lieux de prostitution est une chaîne de transmission redoutable vers d'autres populations. La fréquentation des bordels et des "discothèques" est traditionnelle dans un pays où les relations sexuelles pré- et extra- maritales sont socialement réprimées. Les prostituées ont souvent des niveaux d'éducation scolaire limités et les faibles campagnes médiatiques font qu'elles sont encore nombreuses à ne pas connaître l'existence du virus ou les modes de contamination et de prévention.
Les migrations massives vers les villes minières (jade, rubis…) sont des catastrophes sanitaires vis à vis du VIH. Sur certains sites la population est multipliée par 20 en saison sèche, celle qui permet l'exploitation. Les baraquements de fortune s'étalent alors sur des kilomètres sans système sanitaire, et certains travailleurs sont directement rémunérés en héroïne. Les conditions de vie pénibles pour la population des mineurs ont fait de ces lieux des eldorados pour les vendeurs de drogue et des centaines de prostituées viennent y chercher des revenus en "haute saison".

Face à la diffusion du Sida le système de santé birman est fragile (le budget de la santé représente 0,4 % du PIB, on compte 0,3 médecins pour 1000 habitants) et incohérent dans la lutte contre le virus. L'Etat birman doit entre-autres :
- restaurer dans l'intérieur du pays les autorisations de circulation des personnes et des médicaments permettant aux acteurs nationaux et étrangers de poursuivre les actions initiées depuis plusieurs années.
- lever un certain nombre de blocages administratifs afin de faciliter les importations des médicaments, en particulier ceux en lien avec la tri-thérapie contre le VIH.
- diminuer la pression qu'il exerce sur les prostituées. Ces pressions aboutissent à des fuites qui les font sortir des programmes de suivi et de soins et contribuent à faire d'elles des vecteurs inaccessibles de la diffusion de la pandémie dans le pays.
- sensibiliser et former les professionnels de la santé afin d'obtenir de leur part une attitude moins discriminante à l'égard des patients porteurs du virus.
- abandonner la politique répressive à l'égard des toxicomanes, qui consiste à les incarcérer alors même que les revenus de l'héroïne représentent une part substantielle de l'économie parallèle du pays. Cette injonction paradoxale crée de la promiscuité en prison et une crainte des héroïnomanes vis à vis de toute démarche de soins pour éviter des représailles ou un sevrage "musclé" dans l'une des rares structures mises en place par le système national de santé en la matière.

La Birmanie est officiellement entrée depuis quelques années dans un plan de destruction des plantations de pavot. Le 6 novembre 2004, les responsables de l'organisation séparatiste du Wa se sont par ailleurs engagés à interdire la culture de cette plante à compter de juin 2005. L'état du Wa compte parmi les régions qui composent le Triangle d'Or, à cheval sur le Laos, la Thaïlande et la Birmanie.
Cette dynamique prive le régime d'une partie de ses ressources en même temps qu'elle fragilise l'économie du monde rural car le projet n'est pas préparé pour que, dans ces zones, la relève soit prise par des cultures de substitution en remplacement du pavot.

Les échanges avec la Chine, premier partenaire commercial de la Birmanie, s'élèvent à un milliard de dollars en 2004, soit une augmentation de plus de 25% par rapport à l'année précédente.
Certaines des villes-frontière servent de destination à un tourisme débridé, en particulier de la communauté chinoise bénéficiaire de l'expansion économique actuelle dans ce pays. Le tourisme sexuel et la toxicomanie deviennent alors des occasions de contacts avec le virus.
Même si la Birmanie constitue un marché important pour les exportations chinoises en même temps qu'un allié politique, les autorités de Pékin ne pourront accepter très longtemps que ce négoce, qui repose sur l'opium et l'héroïne, contribue à la diffusion de l'épidémie de Sida dans l'ex "Empire du milieu".

En Birmanie tous les niveaux de la vie politique et sociale subissent les effets de la pandémie de Sida. Les Etats voisins prennent conscience de la place de ce pays dans la diffusion régionale du VIH par l'absence d'une politique de santé cohérente, et par son rôle dans la production mondiale d'héroïne.
Le durcissement récent des autorités locales a entraîné un désengagement par ailleurs inacceptable du "fonds global", principale source internationale du financement de la lutte contre le VIH et conduit à l'abandon dramatique de milliers de patients ou de personnes exposées. La diffusion du virus va connaître une forte accélération compte-tenu des modes de contamination décrits.
Dans le jeu complexe des relations internationales, la situation sanitaire régionale impose sa réalité illustrant une fois de plus que les effets les plus précoces de la mondialisation des échanges ont aussi été biologiques.