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Tribune   La fin des «sans frontières»


Les recompositions politiques intervenues après 1989 et l'implosion de l'Union soviétique, ont eu, entre autres conséquences, de réactiver les antagonismes culturels, ethniques et religieux (réels ou instrumentalisés) dans un certain nombre de régions ou de pays. Les associations humanitaires n'ont pas manqué d'être concernées par ces évolutions et leur cortège de violence. A partir des années 90, au Rwanda, au Burundi, au Kosovo, dans le Caucase, on a pu constater que s'émoussait la relative immunité dont jouissaient les organisations non gouvernementales. Le phénomène s'est accéléré depuis. Peut-on encore aujourd'hui parler d'humanitaire sans frontières ? Les ONG ont-elles véritablement conservé une capacité à agir dans tous les contextes de crises ?

Le réalisme impose de reconnaître que cette liberté à intervenir n'importe où sur la planète était de fait relative même avant ces récentes évolutions, car des Etats forts interdisaient l'accès de leur territoire en certaines circonstances. La prise de risque à passer outre ces interdictions n'avait cependant pas les mêmes sanctions pour les acteurs de la solidarité internationale.

En Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie, ces questions sont de nos jours particulièrement sensibles pour les intervenants humanitaires. Ces pays sont devenus des terres d'expression de tensions entre l'Occident et le monde arabo-musulman. Ce sont les lieux emblématiques de ce que d'aucuns interprètent comme un choc entre un Occident conquérant (les croisés) et un jihadisme international lui même parti en guerre contre les kuffar (infidèles).

Le mouvement des «sans frontières» s'est pourtant construit sur des valeurs a priori de nature à le protéger de ces lectures manichéennes : devoir de solidarité et d'assistance auprès des populations démunies, apolitisme, absence de connotations religieuses, action au plus près des populations en difficulté.

Quelles sont les évolutions, maîtrisables par les associations, qui ont entraîné des distorsions dans les positions initiales ou dans la perception qu'en ont certains des protagonistes sur les lieux de crise ?

On a d'abord assisté à des rapprochements, pour des raisons de sécurité ou d'efficacité logistique, entre humanitaires et militaires, générant de la confusion et renforçant, sur le terrain, le sentiment d'un humanitaire inféodé ou satellite de logiques des Etats et de leurs politiques étrangères. La part croissante, dans le budget des ONG, de financements institutionnels, en particulier européen (l'Union européenne est le premier donateur mondial) est venue renforcer cette perception en permettant que soit assimilé l'acte de solidarité citoyen avec les considérations géostratégiques des pays donateurs. Ainsi a peu à peu évolué la «vision de l'autre», celle des populations bénéficiaires de l'aide vis-à-vis des intervenants extérieurs que sont les humanitaires. Du moins ont été créées les conditions qui permettent à certains groupes de véhiculer cette lecture et de justifier la violence faite aux volontaires ou au personnel local.

Les marges de manoeuvre reposent à la fois sur la réaffirmation de la part des ONG d'un certain nombre de fondamentaux, en particulier leur dimension citoyenne, ainsi qu'un positionnement sans équivoque à l'égard des forces armées et de la politique étrangère des pays d'appartenance de ces associations. Cela passe par plus d'indépendance financière, en privilégiant les fonds privés au détriment des financements institutionnels gouvernementaux ou intergouvernementaux, lesquels ne sont politiquement pas neutres pour les groupes armés en présence, surtout quand ils émanent de pays parties prenantes au conflit.

Les ONG se trouvent par ailleurs devant le respect d'un subtil équilibre, dans l'intérêt des populations, entre le «soigner» qui privilégie l'aide effective, concrète, et le «témoigner» qui qualifie l'agresseur et dénonce les mécanismes générateurs de la violence faite aux populations. Ces actions de témoignage peuvent se solder par une expulsion ou des actions violentes à l'égard des équipes ou des partenaires. Cela passe enfin par des mesures de prévention et de précaution sur le terrain, lesquelles sont de différentes natures :

­ une obligation de moyens qui conduit les ONG à intégrer, au sein des équipes, des compétences pour veiller aux évolutions des situations politiques et sécuritaires ;

­ la nécessité de privilégier dans les interventions un ancrage et des liens forts avec la société civile des pays d'interventions ;

­ le refus d'interventions standardisées et normatives déconnectées de toute lecture des enjeux politiques de situations par nature complexes.

De la capacité du mouvement humanitaire à dépasser ces difficultés dépend notre efficacité propre pour porter secours aux populations, pour vaincre leur isolement et, au bout du compte, la capacité de la société civile occidentale à se poser en alternative des logiques politiques et économiques des Etats. Les populations locales souvent prises en otage sont aujourd'hui les premières victimes de tous les conflits.

Reste à savoir le prix que les humanitaires sont prêts à payer pour revendiquer cette solidarité universelle. L'assassinat de la responsable de Care en Irak est venu nous rappeler brutalement que l'exercice de cette responsabilité peut être mortel