Dans votre édition du 15 septembre, un article intitulé « Gratuité des soins : l'impossible réforme » déplore que les décrets restreignant l'accès à l'Aide Médicale Etat ne soient toujours pas entrés en vigueur. Mon expérience au sein de Médecins du Monde auprès des plus démunis me pousse à apporter un autre éclairage au débat.
Au cours de l'année 2003, nous avons accueilli et soigné plus de 20 000 personnes exclues des soins dans nos 22 centres de soins gratuits partout en France. Les données recueillies au cours de nos consultations sont synthétisées dans un rapport annuel argumenté et faisant fi des jugements idéologiques.
Qu'est ce que l'Aide Médicale Etat ? Elle permet depuis 1992 aux personnes en situation irrégulière vivant en France, parfois depuis plusieurs années, et dont les ressources sont inférieures à 566.5 euros par mois, d'avoir accès à la prévention et aux soins.
Qui en sont les bénéficiaires ? Des hommes, des femmes et des enfants victimes de la guerre, de catastrophes naturelle, de la misère, de gouvernements totalitaires, d'épidémies, etc. Nos équipes le constatent tous les jours : les 156 000 bénéficiaires de l'AME sont les plus précaires des précaires. Ils n'ont pas le droit de travailler donc pas de possibilité d'avoir des ressources et de faire vivre leur famille dignement. Ils sont à la merci d'employeurs peu scrupuleux utilisant le travail clandestin comme main d'uvre bon marché. Sans accès à un hébergement décent, ils survivent dans les logements insalubres, surpeuplés, aux murs suintant de plomb, loués à prix d'or par des marchands de sommeil. Beaucoup de familles sont dans la rue. De telles conditions de vie ont bien sûr des répercussions graves sur leur santé.
La facture brandie pour justifier une restriction de l'AME se fonde sur des chiffres variables et toujours inflationnistes : 600 millions d'euros hier, 700 millions aujourd'hui...Ces chiffres sont peu fiables de l'aveu même de l'inspection générale des Affaires sociales (IGAS). En premier lieu, ces montants sont calculés sur la base d'une extrapolation posant comme principe l'augmentation continuelle des bénéficiaires. Or les chiffres publiés par l'organisme gestionnaire montrent une stabilisation en 2003 et 2004. Par ailleurs, le coût annuel de l'AME est difficile à calculer puisque les chiffres annoncés incluent les arriérés de dépenses et les impayés des années antérieures. Enfin, certains directeurs d'hôpitaux reconnaissent imputer sur le budget de l'AME des dépenses qui n'en relèvent pas. Malgré nos demandes réitérées, nous n'avons jamais pu avoir un relevé clair et précis des dépenses de l'AME. Pourquoi tant d'opacité derrière une telle véhémence ?
Agiter les soi-disant millions de l'AME face aux 14 milliards d'euros de déficit de la sécurité sociale, c'est surtout vouloir rassurer des électeurs inquiets, en stigmatisant davantage des populations déjà largement diabolisées. Encore faudrait-il réfléchir plus avant aux conséquences économiques et de santé publique que la réforme de l'AME ne manquera pas d'entraîner.
En effet, il faut depuis janvier 2004 justifier de trois mois de résidence ininterrompue sur le territoire pour bénéficier de l'AME. Pourtant la situation de précarité dans laquelle vivent ces personnes leur permet rarement d'apporter les preuves de leur présence en France alors même qu'elle y résident depuis longtemps : pas de bulletin de salaire, pas de quittance de loyer. Cette nouvelle disposition entraîne par conséquent des retards dans l'accès aux soins, sachant qu'un personne en situation de précarité n'ira consulter qu'en cas d'urgence ou de gravité extrême (a fortiori si elle se cache). Ces retards aggravent les pathologies, majorent les coûts des traitements et accroissent les recours à l'hospitalisation. N'ayant plus accès à la médecine de proximité, les malades se tournent en dernier recours vers les hôpitaux, ce qui contribue d'autant plus à augmenter le coût des soins et engorger des services -en particulier des urgences- déjà surchargés. 75 % des dépenses de l'AME sont ainsi des dépenses hospitalières.
Restreindre l'accès à l'AME, c'est aussi restreindre l'accès à la prévention. Que se passerait-il aujourd'hui en cas d'épidémie de SRAS, alors que toute une partie des résidents en France ne consultent que tardivement, faute d'assurance maladie ? Quid de rubéoles non diagnostiquées chez des enfants « sans papiers » vivant aux côtés de femmes enceintes?
Enfin, est-il digne et humain de laisser des personnes dépendre pour leur santé de la charité d'un médecin, des dons de médicament d'un voisin ?
Restreindre l'accès aux soins des plus démunis est donc inefficace financièrement, contre- productif en matière de santé publique et injustifiable sur le plan éthique. Le ministre de la Santé l'a admis en s'engageant au mois de juin à restaurer l'accès immédiat à l'AME lorsque la situation médicale l'exige. Nous attendons avec espoir la concrétisation de cette annonce.
Pourquoi et comment y aurait-il de faux bénéficiaires ? Les 75% de frais AME dépensés dans les hôpitaux seraient-ils le fait de faux malades, diagnostiqués par de faux médecins ?