Tribune   À Gaza, l’Europe peut contribuer à éviter une catastrophe humanitaire


La prise de contrôle complète de la bande de Gaza par le Hamas est le plus récent rebondissement d’une mise en tension avec le parti rival du Fatah du président Abbas. L’Union européenne a contribué par son attentisme à la situation actuelle. Il est cependant encore temps par des actions concrètes de la diplomatie européenne d’éviter un basculement inexorable de ce territoire dans une radicalisation politique, religieuse et une violence aux conséquences incalculables. Suite à la victoire du Hamas aux élections législatives de février 2006 un embargo économique et financier a été mis en place, destiné à infléchir les positions du parti au pouvoir à l’égard d’Israël, vis-à-vis de l’usage de la violence armée en particulier. La population gazaouie a été la première victime de ces mesures d’asphyxie.

Il y a un an, le 16 juin 2006, l’Union européenne mettait en place avec l’assentiment du Quartet (Russie, Nations unies, États-Unis, Union européenne) un mécanisme d’aide a minima, baptisé Mécanisme international transitoire (MIT). C’est dans ce contexte d’un territoire maintenu en état de respiration artificielle par la communauté internationale, qu’est déclenchée le 28 juin 2006 par l’armée israélienne, en réaction à l’enlèvement d’un soldat, l’opération « Pluies d’été ». Durant l’été 2006, Médecins du monde avait publié un rapport élaboré à partir de deux enquêtes réalisées sur le terrain montrant combien cette opération militaire avait, en quelques jours, accéléré les difficultés d’accès à l’eau, à l’alimentation et aux soins de la population locale, alors même que les conséquences de l’embargo mis en place quelques semaines auparavant commençaient à produire leurs effets.

Notre rapport pointait en particulier l’omniprésence parmi la population gazaouie des signes de souffrance psychologique et de dépression. Nous insistions sur la nécessité de donner des gages à cette population lui permettant de reprendre espoir pour ne pas sombrer dans une spirale ne lui laissant comme alternative que la violence. Comment pourrait-il en être autrement dans cette prison à ciel ouvert, où sur une bande côtière de 40 km sur 10 km, vivent 1,4 million d’habitants, soit une densité humaine parmi les plus fortes au monde.

Ce territoire se caractérise par un environnement où les armes sont omniprésentes, où des partis politiques se disputent le pouvoir, alors même que bon nombre de leurs leaders sont emprisonnés, et où la question religieuse se radicalise en même temps que le monde arabo-musulman sacralise la question palestinienne pour en faire un théâtre emblématique de ses conflits avec l’Occident. Depuis l’été rien ne s’est passé. La bande de Gaza s’enfonce inexorablement dans le chaos. Le mécanisme international transitoire n’a rien arrangé, bien au contraire, car il a mis en place des modalités de soutien qui ont contribué à désarticuler les services publics palestiniens, en niant leur existence et en les contournant. Nous sommes face à un État palestinien en faillite et en pleine déstructuration.

Le kidnapping du journaliste anglais Alan Johnston, toujours détenu, signe une évolution récente. Jusqu’alors témoins appréciés et respectés de la situation locale, les étrangers sont aujourd’hui potentiellement en danger à Gaza. Pour Médecins du monde, comme pour d’autres acteurs de terrain, la gestion des activités humanitaires, du fait des dangers lors des déplacements des équipes et de l’anarchie grandissante, devient de plus en plus difficile et périlleuse. Inexorablement, notre stratégie a par ailleurs dû évoluer, passant d’un souci de renforcer les institutions palestiniennes à des actions qui consistent à servir de béquille aux structures de santé en grande difficulté.

Les ONG quittent Gaza les unes après les autres, laissant les Palestiniens seuls face à la pauvreté et au désespoir. Il est encore possible d’éviter le basculement de ce territoire dans une violence irrémédiable. La réunion des ministres européens des Affaires étrangères, prévue le 18 juin au Luxembourg, peut décider du rétablissement de l’aide de l’UE à plein régime. Ici les corridors humanitaires existent déjà.
Ce sont les points de passage d’Erez, de Rafah et de Karni, voies de perfusion savamment régulées par les autorités israéliennes et égyptiennes. Il faut rétablir les flux financiers (dont les salaires des fonctionnaires), ceux de l’alimentation, de l’eau, des médicaments, de la circulation des personnes et des biens en général. Il faut donner les moyens à l’autorité publique de faire cesser les tirs de roquettes sur le Nord d’Israël en rétablissant la fonctionnalité de ses forces de police et de son armée. Ces tirs entretiennent l’effroi et permettent à Israël de justifier de sa stratégie militaire.

Il faut peser sur les décisions du Quartet dont une réunion est prévue le 25 juin en Égypte, afin que soient restaurées l’ensemble des mesures économiques et financières antérieures à l’embargo. Il faut peser sur la politique étrangère américaine dont la situation en Irak et en Afghanistan montre l’ampleur de la cécité. L’Union européenne ne doit pas chercher vis-à-vis des États-Unis à faire une démonstration par l’absurde, en laissant la superpuissance s’engluer politiquement et militairement dans cette région du monde. Cela aurait pour conséquence la généralisation d’un scénario à l’irakienne dont les populations civiles du Moyen-Orient seraient les victimes par milliers. Non, Gaza ne doit pas être le cimetière de la politique étrangère européenne.

Par Pierre Micheletti, président de Médecins du monde.

Article publié dans l'Humanité du 18/06/2007